Quelques jours sans les enfants. Sillonnant les rues de Florence, battant le pavé jusqu’aux statues de David et de Persée, à l’ombre du palazzio vecchio, croisant des quatuors de japonaises graciles et des trios de sexagénaires américains. Trois jours dans la ville de Brunelleschi dont la tombe ne fut découverte qu’en 1972, un peu plus de 115 mètres sous la coupole octogonale de la cathédrale Santa Maria del Fiore, son grand oeuvre qui le fit passer à la postérité. Aujourd’hui, une grille seulement le sépare d’une boutique souvenirs où défilent les touristes. Nous laissons derrière nous les marbres polychromes du baptistère, du campanile et de la cathédrale pour le béton gris souris de la banlieue varsovienne. Il y a bien une cathédrale à deux rues de chez nous mais sa coupole n’est pas digne d’un Brunelleschi.
Qu’est-ce que tu en penses ? lâche-t-elle avec aplomb. Le langage de Marie s’élargit à de nouveaux horizons mais j’ai beau m’acharner à lui apprendre à jouer aux petits chevaux, elle ne parvient pas encore à faire le lien avec les chiffres - qu’elle annone à la manière d’une charade - et la progression d’une case à l’autre en fonction du nombre de points sur le dès. Tout encore lui semble aléatoire et comme disait Jean Baudrillard auquel on demandait ce qu’il en pensait : «le réel n’intéresse personne». Ce à quoi, Freud dans «La création littéraire et le rêve éveillé » (passage de 1908) répond ceci qu’il faut citer in extenso: « L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit, dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux, tout au contraire, il prend au sérieux son jeu, il y emploie de grandes qualités d’affect. Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, c’est la réalité (c’est moi qui souligne dans le texte). En dépit de son investissement d’affects, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux. Il cherche volontiers un point d’appui aux objets et aux situations qu’il imagine dans les choses palpables et visibles du monde réel. Rien d’autre que cet appui ne différencie le jeu de l’enfant du rêve éveillé. »
Cela dit, je me demande si cela ne s’applique pas tout autant aux adultes, à cette différence près qu’ils ont eux appris à cacher leur jeu. L’éducation leur a inculqué le souci de faire semblant de ne s’intéresser qu’au réel ce qui ne les engage à rien sauf à ne jamais rêver qu’éveillés. D’où les divertissements, jeux du cirque et autres simagrées censées nous alléger le poids de l’existence. Les enfants imitent ce qu’ils pensent n’être qu’un jeu, leur mimétisme se perfectionne avec les années; à l’adolescence, un sentiment d’imposture les accable, ils ne se sentent pas à la hauteur en même temps qu’ils méprisent les règles de ce jeu ; la contradiction elle-même où ils s’enferrent décuple leur accablement et leur mépris. Seulement arrive un temps où ils se prennent au jeu avec tout l’esprit de sérieux et d’héritage qui convient. La réalité leur échappe définitivement alors même qu’ils sont convaincus n’en avoir jamais été aussi proches. Un éloignement définitif se produit que la vieillesse ne parvient pas à réduire : l’enkystement est bien trop avancé, la nostalgie, les souvenirs parachèvent le goût de l’irréalité. A la tombée du jour, c’est encore la lumière qui nous aveugle et non l’obscurité. Nous sentons bien ce qui nous arrive – comme le dit Freud, nous distinguons fort bien la réalité du monde de nos jeux - mais avec toujours assez de recul, de dispersion et de distraction, de sorte que ce qui nous arrive semble finalement arriver à un autre et qu’on finit toujours par se perdre de vue dans un décor de carton-pâte.
Nous avons déjeuné dans une taverne sur le front de mer. Calmars, friture de poissons, poulpe grillé, salade villageoise, vin résiné. Des chats miaulent de faim sur la digue où des bateaux de pêche sont amarrés. La route serpente le long du rivage. Les premiers baigneurs de la saison nagent jusqu’aux bouées. Un lac surplombé de falaises communique avec la mer. Il parait que des Américains qui s’étaient aventurés dans les grottes sous-marines ont été pris dans le siphon et n’ont jamais refait surface. Du ponton, on descend dans l’eau par une échelle, on peut se baigner presque toute l’année, l’eau y est toujours plus chaude qu’en mer. Marie veut que je prenne des photos. Un chat surgit, tout le reste alors n’existe plus. Elle se persuade que le chat nous connait, qu’il veut être à nous, que nous devons nous en occuper. Et puis, comme à chaque fois, elle lui dit au revoir et nous voici de nouveau en voiture. Elle y pense encore puis oublie.
A ainsi m’évertuer à consigner ici même les petits riens de la vie de tous les jours, je me surprends parfois à m’exhorter au souvenir alors même que l’oubli aurait dû naturellement suivre sa pente. Ce qu’elle vient de dire, le ton employé, l’expression sur son visage, le geste qu’elle a eu et au-delà de cet instant, sa manière d’être qui combine tant de facettes qu’on ne pourrait les recombiner sans déformer, tronquer ou surexposer, trahir, rien de cela ne peut être retenu autrement qu’en lambeaux, à l’arraché, par la grâce du sentiment qui me lie à elle. Impossible de creuser davantage l’instant présent, de le faire trébucher dans quelque éternité subreptice: prendre ce visage entre ses mains, le saisir, le braquer sur soi, le retenir dans son frémissement, l’empêcher de glisser hors de soi, dans le temps.
Il faut bien vivre à la légère, sans s’abaisser à de faux procès, à des douleurs factices, à des désirs amers. Quelques heures ou années plus tard, reprenant ce carnet, je n’entends que cette basse continue : Marie qui rit, qui parle, qui m’interroge, Marie qui rit encore, qui boude, qui pleurniche, qui joue, Marie qui mange, qui m’appelle, qui se cache derrière un rideau, Marie qui danse, qui chante, qui pose, sourire forcé aux lèvres.
Quelques jours sans les enfants et les enfants vous manquent déjà. Marie n’aime pas les retrouvailles. Quand elle entend nos voix dans le vestibule, elle va se cacher, elle se dit peut-être qu’on aurait dû mieux la chercher et le jeu consiste à ne pas la trouver tout de suite, à faire semblant de se demander où elle est passée, à faire semblant de ne pas comprendre. Les retrouvailles tournent à la partie de cache-cache et quand enfin elle se découvre, il est déjà trop tard pour les effusions des retrouvailles. En temps ordinaires, les parties de cache-cache ne sont pas toujours ordinaires. Dés que j’ai fini de compter à haute voix jusqu’à dix, au lieu de se tenir coi dans sa cachette, elle pousse des cris, m’attire dans sa direction, crie plus fort si elle me voit bifurquer dans la mauvaise direction comme si le but du jeu était tout l’inverse de ce qu’il est habituellement. Mais Freud serait peut-être d’accord avec elle pour supposer qu’on ne se cache jamais que pour être trouvé.
Qu’est-ce que tu en penses ? lâche-t-elle avec aplomb. Le langage de Marie s’élargit à de nouveaux horizons mais j’ai beau m’acharner à lui apprendre à jouer aux petits chevaux, elle ne parvient pas encore à faire le lien avec les chiffres - qu’elle annone à la manière d’une charade - et la progression d’une case à l’autre en fonction du nombre de points sur le dès. Tout encore lui semble aléatoire et comme disait Jean Baudrillard auquel on demandait ce qu’il en pensait : «le réel n’intéresse personne». Ce à quoi, Freud dans «La création littéraire et le rêve éveillé » (passage de 1908) répond ceci qu’il faut citer in extenso: « L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit, dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux, tout au contraire, il prend au sérieux son jeu, il y emploie de grandes qualités d’affect. Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, c’est la réalité (c’est moi qui souligne dans le texte). En dépit de son investissement d’affects, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux. Il cherche volontiers un point d’appui aux objets et aux situations qu’il imagine dans les choses palpables et visibles du monde réel. Rien d’autre que cet appui ne différencie le jeu de l’enfant du rêve éveillé. »
Cela dit, je me demande si cela ne s’applique pas tout autant aux adultes, à cette différence près qu’ils ont eux appris à cacher leur jeu. L’éducation leur a inculqué le souci de faire semblant de ne s’intéresser qu’au réel ce qui ne les engage à rien sauf à ne jamais rêver qu’éveillés. D’où les divertissements, jeux du cirque et autres simagrées censées nous alléger le poids de l’existence. Les enfants imitent ce qu’ils pensent n’être qu’un jeu, leur mimétisme se perfectionne avec les années; à l’adolescence, un sentiment d’imposture les accable, ils ne se sentent pas à la hauteur en même temps qu’ils méprisent les règles de ce jeu ; la contradiction elle-même où ils s’enferrent décuple leur accablement et leur mépris. Seulement arrive un temps où ils se prennent au jeu avec tout l’esprit de sérieux et d’héritage qui convient. La réalité leur échappe définitivement alors même qu’ils sont convaincus n’en avoir jamais été aussi proches. Un éloignement définitif se produit que la vieillesse ne parvient pas à réduire : l’enkystement est bien trop avancé, la nostalgie, les souvenirs parachèvent le goût de l’irréalité. A la tombée du jour, c’est encore la lumière qui nous aveugle et non l’obscurité. Nous sentons bien ce qui nous arrive – comme le dit Freud, nous distinguons fort bien la réalité du monde de nos jeux - mais avec toujours assez de recul, de dispersion et de distraction, de sorte que ce qui nous arrive semble finalement arriver à un autre et qu’on finit toujours par se perdre de vue dans un décor de carton-pâte.
Nous avons déjeuné dans une taverne sur le front de mer. Calmars, friture de poissons, poulpe grillé, salade villageoise, vin résiné. Des chats miaulent de faim sur la digue où des bateaux de pêche sont amarrés. La route serpente le long du rivage. Les premiers baigneurs de la saison nagent jusqu’aux bouées. Un lac surplombé de falaises communique avec la mer. Il parait que des Américains qui s’étaient aventurés dans les grottes sous-marines ont été pris dans le siphon et n’ont jamais refait surface. Du ponton, on descend dans l’eau par une échelle, on peut se baigner presque toute l’année, l’eau y est toujours plus chaude qu’en mer. Marie veut que je prenne des photos. Un chat surgit, tout le reste alors n’existe plus. Elle se persuade que le chat nous connait, qu’il veut être à nous, que nous devons nous en occuper. Et puis, comme à chaque fois, elle lui dit au revoir et nous voici de nouveau en voiture. Elle y pense encore puis oublie.
A ainsi m’évertuer à consigner ici même les petits riens de la vie de tous les jours, je me surprends parfois à m’exhorter au souvenir alors même que l’oubli aurait dû naturellement suivre sa pente. Ce qu’elle vient de dire, le ton employé, l’expression sur son visage, le geste qu’elle a eu et au-delà de cet instant, sa manière d’être qui combine tant de facettes qu’on ne pourrait les recombiner sans déformer, tronquer ou surexposer, trahir, rien de cela ne peut être retenu autrement qu’en lambeaux, à l’arraché, par la grâce du sentiment qui me lie à elle. Impossible de creuser davantage l’instant présent, de le faire trébucher dans quelque éternité subreptice: prendre ce visage entre ses mains, le saisir, le braquer sur soi, le retenir dans son frémissement, l’empêcher de glisser hors de soi, dans le temps.
Il faut bien vivre à la légère, sans s’abaisser à de faux procès, à des douleurs factices, à des désirs amers. Quelques heures ou années plus tard, reprenant ce carnet, je n’entends que cette basse continue : Marie qui rit, qui parle, qui m’interroge, Marie qui rit encore, qui boude, qui pleurniche, qui joue, Marie qui mange, qui m’appelle, qui se cache derrière un rideau, Marie qui danse, qui chante, qui pose, sourire forcé aux lèvres.
Quelques jours sans les enfants et les enfants vous manquent déjà. Marie n’aime pas les retrouvailles. Quand elle entend nos voix dans le vestibule, elle va se cacher, elle se dit peut-être qu’on aurait dû mieux la chercher et le jeu consiste à ne pas la trouver tout de suite, à faire semblant de se demander où elle est passée, à faire semblant de ne pas comprendre. Les retrouvailles tournent à la partie de cache-cache et quand enfin elle se découvre, il est déjà trop tard pour les effusions des retrouvailles. En temps ordinaires, les parties de cache-cache ne sont pas toujours ordinaires. Dés que j’ai fini de compter à haute voix jusqu’à dix, au lieu de se tenir coi dans sa cachette, elle pousse des cris, m’attire dans sa direction, crie plus fort si elle me voit bifurquer dans la mauvaise direction comme si le but du jeu était tout l’inverse de ce qu’il est habituellement. Mais Freud serait peut-être d’accord avec elle pour supposer qu’on ne se cache jamais que pour être trouvé.
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