29 mai 2013

Des ficelles, de la pluie et du don d'ubiquité


 

Regarde, papa ! C’est la première fois qu’on sort et qu’il y a du soleil…
 
Lisa monte sur sa trottinette et d’une dizaine de centimètres au-dessus du sol, dévisage le monde alentour. Pour aller à l’école, il faut emprunter un chemin secret que nous seuls connaissons et qui passe, à l’étroit, entre des haies si hautes qu’on pourrait se croire dans un tunnel. 

Elle aime le poisson mais pas la viande, sauf le poulet et le veau (en rôti), s’il est tendre. Marie aime la viande, toutes les viandes, elle est une carnivore qui s’assume, ne voyant guère de contradiction entre son goût de la viande (saignante si possible) et son amour des animaux. « Maintenant qu’ils sont morts, autant les manger ! » décrète-t-elle en haussant les épaules. Il n’en va pas de même pour les escargots (qu’elle aime pourtant au beurre et à l’ail) qu’elle écarte du chemin de l’école, les posant plus loin, dans l’herbe, à l’abri des foulées négligentes des gens de la résidence. 
 
Lisa aime la mer, le sable, la terre, tout ce qui se touche, se pétrit, se brasse, se brise, se moule, se répand, s’éclabousse. Elle aime la vitesse, les chansons (de Cloclo), les rires, les fesses, les dessins animés (Dinotrain, Sam le pompier, et bien d’autres encore). Elle aime aller au petit coin, elle y va souvent au milieu des repas ou tôt le matin, elle y prend son temps, oublie de fermer la lumière en sortant (oublie aussi de tirer la chasse d'eau, soit dit en passant). Elle aime aller dormir, se rouler dans sa couette, se raconter des histoires (avec ou sans playmobiles) et qu’on lui en raconte aussi. Elle aime courir, arriver la première, jouer à qui arrivera la première. Elle n’a jamais eu de doudou mais il lui arrive de gambader avec les peluches du moment (les orques dernièrement depuis le spectacle d’orques vu à Antibes). Elle est timide comme le sont les audacieux et audacieuse comme le sont les timides. Elle aime qu’on lui coure après, elle aime décider des règles du jeu et en changer quand ça l’arrange. Le soir, la fatigue venant, elle aime à se pelotonner sous une couverture ou un plaid. Elle n’a toujours pas renoncé à la tétine et au biberon du coucher (et du lever). Quand on la prend en photo, elle penche la tête d’un côté ou de l’autre – à la réflexion, toujours du même côté mais lequel, je ne m’en souviens plus (à vérifier) – sans doute parce qu’elle pense que ça fait joli, que la beauté en ce monde est nécessairement penchée (tour de Pise bien plus belle que la tour Eiffel). 

Le matin du grand départ pour sa classe de découvertes, Marie est venue frapper à notre porte vers 5h50. Elle avait mal réglé l’alarme de son réveil et s’inquiétait de nous voir encore dormir une demi-heure avant le rendez-vous fixé devant l’école. Devant l’école, il y avait foule. Dans les sacs plastiques ou en carton que son amie Clarisse et sa mère – qui faisait partie du voyage - rassemblaient, se trouvaient les déjeuners et les goûters. A prendre sur la route. Pendant qu’on mettait les casse-croûte de côté, M. B., le maître tant redouté de la classe de Julia, la meilleure-amie-de-Marie, distribuait aux enfants des casquettes rouges afin de ne pas les perdre de vue. Parents et enfants virevoltaient entre le bus et l’abribus. Le chauffeur avait ouvert en grand la soute à bagages. Puis on a d’abord fait monter les filles. Marie et Julia se sont assises l’une à côté de l’autre. Enfin, le bus est parti et les parents se sont dispersés. Je suis remonté chercher Lisa pour redescendre aussitôt avec elle. Quelques heures plus tard, le ciel avait retrouvé ses nuages et il n’y eut pas longtemps à attendre jusqu’à la première averse.

Le bus était attendu à 22h00 et voici les parents, en couples ou en solitaires, patientant dans l’obscurité. A cause du froid, la plupart d’entre eux attendent bien au chaud dans les voitures. Bien au chaud parce que pour se chauffer, certains ont laissé le moteur allumé. Toutefois, les minutes s'égrenant, de plus en plus d’ombres se profilent sous la masse sombre des arbres qui bordent le trottoir. Une femme annonce vingt minutes de retard ; elle le sait, dit-elle, d’une des mères qui accompagne les enfants et avec laquelle elle est en contact. Finalement, les voilà : petites mines, yeux brouillés par la fatigue et l’excitation. Avec ses trente euros d’argent de poche, Marie nous a acheté une petite pendule à balancier et coucou que nous avons accrochée au panneau de liège de la cuisine et dont le tic tac s’entend même de la chambre. Elle avait promis à Lisa une cigogne en peluche (un bébé cigogne pour être exact). Lisa la découvrira demain à son réveil. Il y aussi, pour les grands parents, des aimants à frigo représentant la cathédrale de Strasbourg ainsi que des cartes postales. Elle est très fière de ses cadeaux. Non, elle n’a rien acheté pour elle-même. Son cadeau, c’est le plaisir de donner et d’être aimée pour cela.

Le lendemain, c’est la kermesse de fin d’année. La pluie tombe aussi naturellement que les secondes s'écoulent, que le tic tac de la petite horloge alsacienne les décomptent. On se demande si elle aura bien lieu, la kermesse, avec ce temps-là. Lydia emmène les enfants à l’équitation pendant que je prépare le déjeuner. A peine sont-ils rentrés que je dois me précipiter pour arriver à temps au stand du tire-ficelles où je suis de faction une heure durant avec la maman de Linda. Carambars, tickets cadeau, chouchous, bracelets, scoubidous, longue-vue en plastique, se relaient au bout des quatre ficelles qu’une foule d’enfants vient, l’un après l’autre, tirer, dans l’espoir du gros lot. De petits malins passent dans mon dos pour apercevoir les lots, d’autres prétendent être allergiques au carambars pour se voir donner une seconde chance. Il y a même des parents qui trichent, lorgnant dans le carton pour mieux guider leur progéniture dans le choix de la bonne ficelle. Ce sont les parents des plus petits; alors, on ne dit rien, mais d’autres, plus grands, qui ont repéré le manège, viennent ensuite quémander la même complaisance. Tout ça pour des carambars. Il n’y a pas de miroir que la société humaine ne dédaigne. Au tire-ficelles comme dans les plus grandes affaires, elle montre ses ficelles et on est un peu surpris de voir venir à soi des spécimens qui répètent ici, à une toute petite échelle, le grand numéro de leurs caractères, voire de leurs vies.
 
 

A cause de leurs cours d'équitation, Lisa et Marie sont là, un peu tard, pour profiter des jeux. Il faut démonter les stands sous la pluie puis le soleil revenu comme par enchantement, écouter avec lui les enfants chanter sur des airs de comédies musicales ("singing in the rain..."). Puis, il pleut à nouveau et tout le monde se réfugie sous le préau et le soleil revenu, lassés par ces allées venues, nous rentrons.

Lisa aime les limaces et les kangourous (pour leurs poches à bébés). Elle aime la soupe qu’on prépare avec de la boue et des herbes arrachées aux pelouses. Elle aime les animaux en familles et les histoires où il est question de retrouvailles et de réconciliations. Lisa se couche et se lève à peine réveillée tandis que Marie se couche de mauvaise grâce, avec au cœur le vestige d’une sourde angoisse (qui lui reste de la petite enfance) et ne se lève pas quand elle ouvre les yeux sur une nouvelle journée. Elle va dessiner sous sa fenêtre, sans ouvrir les volets, ou bien navigue sur internet, par ipod interposé (ou bien vaque-t-elle à d’autres occupations encore dont les parents ne sont pas censés avoir idée de l’intérêt qu’elles présentent). Elle lit mais pas autant que nous le souhaiterions. De sa chambre, Lisa guette les premiers bruits venus de notre chambre et quand enfin, elle entend une porte qui s’ouvre ou le bruit des volets électriques, elle laisse sur le tapis de sa chambre ses playmobiles et ses éléphants en file indienne pour aller nous trouver.

 

Et voici donc une nouvelle journée. Lydia quitte la maison pour aller prendre son bus à la station devant la mairie. Elle rentrera vers 19h30, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon les jours. Les enfants aujourd’hui n’ont pas école (c’est mercredi, l’un des derniers mercredis sans école puisqu’ils seront scolarisés l’année prochaine). Je laisse Lisa regarder quelques dessins animés, je force Marie à se lever pour le petit-déjeuner puis à s’habiller – et Lisa aussi. Ensuite viendront les devoirs puis le judo puis le cours de dessin de Marie suivi par une promenade à vélo si le temps le permet. Aujourd’hui, je ne travaille pas, je laisse mon ordinateur, je lis un peu dans les parcs ou les jardins d’enfants, je « profite » de mes enfants comme disent ceux qui ne passent pas assez de temps avec eux. Disons plutôt que je passe du temps avec eux. A ne pas toujours savoir qu’en faire. Ils me racontent des histoires, me posent des questions, se chamaillent pour un rien, font des projets, aimeraient faire ceci plutôt que cela, pleurnichent ou boudent ou les deux (si je les gronde ou refuse de céder à un caprice ou à une injonction : « papa, viens me pousser ! »), rigolent (quand je plaisante avec eux, quand on fait les fous, le fou – masculin – l’emportant toujours sur les folles – féminin). Un adulte pense sans doute qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Plongé dans mes lectures ou mon travail, il m’arrive d’être impatient, indisponible, acariâtre. J’aimerais alors que les enfants ne sortent plus de leur chambre, j’aimerais ne plus les entendre. Mais quand le silence vient, je le remarque aussitôt, je m’en inquiète, je vais voir dans leurs chambres et les trouvant sagement occupées à des activités par ailleurs interdites (comme celle de remplir d’eau différents contenants dont certains n’ont pas vocation à accueillir quelque liquide que ce soit), il me prend la fantaisie de laisser le père, le papa, le paternel, à son bureau, et de faire l’enfant avec elles, oubliant toutes les disciplines. Pour quelques minutes, un peu plus longtemps parfois. Jusqu’à ce que l’autre là-bas condescende enfin à délaisser son écran pour venir voir ce qui se passe ici et à y remettre de l’ordre. Il faut alors vider les contenants, ranger sa chambre, faire ses devoirs, mettre le nez dans un livre. Je pense que les enfants savent mieux que moi que ces deux-là, le père et le complice de leurs jeux, ne sont pas incompatibles, qu’ils vivent, au contraire, en bonne intelligence, qu’ils sont même indissociables, faits, pour ainsi dire, de la même eau.

Alors, je vais me lever et aller voir si j’y suis, là dans la chambre magique dont j’entends la porte s’ouvrir et se refermer et qui, jouxtant la salle de bain, semble communiquer avec celle-ci, par je ne sais quelles canalisations secrètes dispensant plus d’eau qu’il n’en pleut dehors dans d’invisibles baignoires, piscines ou dès à coudre qu'on planquera tout à l'heure sous les lits.

Je n’ai pas le temps de me lever de ma chaise. C'est Marie qui vient à moi me demander si elle et Lisa peuvent prendre une douche ensemble. 

 
 

 

22 mai 2013

Jeux calmes



Lundi dernier, à la mairie, je représentais les parents d’élève de l'école maternelle. Il y avait là l’inspecteur d’académie, des fonctionnaires de la commune, les directeurs d’école, des enseignants, d’autres parents d’élèves. L’objet de la discussion était la mise en œuvre de la réforme des rythmes scolaires. Le Conseil municipal a voté sa mise en œuvre dès la rentrée prochaine pour toutes les écoles (seule y échappera l’école privée qui a reporté son application à la rentrée suivante). Pas de dérogation donc et il s’agit maintenant de décider du nouvel horaire. Les enfants iront à l’école le mercredi matin tandis que trois quart d’heure d’enseignement sera retranché chaque jour aux autres jours de la semaine (la sortie des classes se fera à 15h45 au lieu de 16h30). Je me rends vite compte que l’objet véritable de la discussion n’est pas de décider d’un nouvel horaire (la décision a déjà été prise sans aucune consultation ce qui ne semble déranger personne) mais de la mise en place d’activités dites périscolaires entre l’ancien et le nouvel horaire de sortie des classes. Comme les centres de loisirs continueront d’accueillir les enfants dont les parents travaillent au même horaire que cette année, il s’agit de boucher le trou de trois quart d’heure entre l’école et les centres de loisirs. La mairie doit recruter des animateurs, elle ne l’a pas encore fait, elle ne sait pas vraiment comment s’y prendre (solliciter les assistantes de la maternelle, les enseignants, des parents bénévoles ?) ; il y a des tensions entre l’inspecteur d’académie et les fonctionnaires de la commune. Dix minutes seulement avaient passé depuis le début de la réunion et il était déjà clair que rien ne l’était et que tout se ferait dans la précipitation, à la dernière minute, en septembre. J’ai posé des questions, les réponses étaient évasives, j’ai trouvé les enseignants bien passifs, et les fonctionnaires de la commune bien nerveux. Tout ce petit monde s’est quitté vers 20h30.

Le mauvais temps continue. On finit meme par se lasser de s’en plaindre. Les enfants ne parlent jamais du temps qu’il fait. Ils ne semblent même pas le remarquer. Lisa se réjouit seulement de se voir confiée un parapluie qu’à peine sortie de l'appartement, elle ouvre bien grand et avec laquelle, sur le chemin de l’école, elle se dandine comme une mary poppins de circonstance. A tout hasard, elle demande si elle peut faire le chemin en trottinette mais comme il pleut encore et toujours, la réponse n’est pas celle qu’elle espérait et là, oui, elle se plaint, sans voir le lien entre pluie et privation de trottinette. Dimanche, nous sommes allés, juste elle et moi, faire un tour en vélo. Il n’y avait personne en ville. Le ciel était bas mais il ne pleuvait pas. Nous sommes passés devant le château puis, au retour, dans le quartier que nous habitions jusqu’à l’automne dernier. Là, il a recommencé à pleuvoir et nous avons dû forcer l’allure. Quand nous sommes arrivés devant le nouveau chez nous, il pleuvait à verse.

Pendant que j'écris ces lignes et qu'il menace encore de pleuvoir, Marie prépare ses affaires. Demain, sa classe prend le bus direction l’Alsace. Cela fait six mois qu'elle attendait ça. CM1 et CM2 seront logés à Munster. Une nuit seulement car tous seront rentrés dès vendredi soir. Je lis qu'il est recommandé aux parents de laisser les enfants faire leur bagage. Je la laisse donc. Les ipod, jeux vidéo et autres babioles technologiques, y compris les appareils photos, sont proscrits. Dans le bus, il faudra s’occuper autrement. Il est question de « jeux calmes ». C’est quoi un jeu calme ? se demande Marie. Je lui ai parlé de la classe de mer faite en CM2 du temps où j'avais son age (ou un an de plus à peine) et habitais dans les Hautes-Alpes. Ce fut une semaine à Palavas-les-flots, à relever la température de la mer, à capturer des crabes, à visiter Aigues-Mortes, à être pour la première fois, en dehors de la classe, entre garçons et filles, à se laisser dériver en optimiste (rattrapé in extremis - à l’approche de la jetée - par un zodiac de sauvetage en mer). Une semaine en tout et pour tout. Et nous alors, pourquoi deux jours seulement ? Proteste-t-elle alors. Elle partagera une chambre avec quatre autres copines. La maîtresse s’occupera des filles et le maître des garçons. Il y aura des parents aussi.

Sur la photo ici, prise le soir de la boum donnée par l’école, Marie entourée de Clarisse et Julia, deux des quatre copines qui partageront sa chambre.
 
Le premier soir, la maîtresse leur a promis une boum. Le maître jouera du piano. Ce sera une boum calme sans doute. Couvre-feu fixé à 22h00. Le lendemain, réveil à 7:00. 

18 mai 2013

Le temps d'une photo


 
Chaque nuit efface la journée précédente et il semble qu’il faille chaque matin tout recommencer. Illusion évidemment : il faudrait vivre chaque journée comme si c’était la première ou comme si c’était la dernière - ou les deux à la fois. Phrase de philosophe car on se contente plus modestement de prolonger un moment, d’en commencer un autre, sans considération pour les fins dernières ou premières, sans certitude pour ce qui est du rapport entre tous ces moments qui, tissés ensemble, nous font une toile d’identité.

Les enfants ont la mémoire absolue, me semble-t-il, comme on le dit d’une oreille. Ils se souviennent de tout, leurs vies n’ont pas encore de trous. Il semble qu’en toute chose, ils s’absorbent, incapables de faire le tri, et même dans l’ennui, ils trouvent matière à se fabriquer des souvenirs. J’ai des souvenirs d’enfance qui sont des souvenirs d’ennui. Pour le reste et par la suite, ce ne sont que réminiscences, une galerie de souvenirs convenus qui viennent prendre tout l’espace, ne laissent que des interstices où le doute fait comme il peut pour ne pas nous assommer de certitudes. « Tu te souviens… » commence Lisa, et maintenant qu’elle le dit, oui, je me souviens. Nos vies vont à l’envers, la sienne grandit, ne fait encore aucun tri; la mienne fait des comptes. S’il est vrai que l’imagination s'effiloche avec l’expérience, celle des enfants dépasse la nôtre au point que nous ne pouvons ne serait-ce qu’entrevoir à quel point le monde est, à leurs yeux, formidablement inattendu, imprévisible, inépuisable.

 
Il pleut, il pleut. Chaque jour, il pleut. L'herbe du jardin a repoussé, le merle cueille des vers de terre. A l'école, Lisa a été punie, j'ai dû aller la chercher dans la salle de classe des petites sections où Amandine, sa maîtresse du lundi, semblait un peu désolée, ne sachant ce qui lui avait valu cette punition. Son maître l'a sermonnée devant moi et j'étais mal à l'aise parce que tout cela me semblait exagéré et surtout il employait des mots qu'elle ne pouvait pas comprendre ("contretemps" par exemple). Elle se tordait les mains et contrainte de confesser ses fautes (d'être montée sur un banc, d'avoir chahuté, de ne pas avoir obtempéré aux ordres donnés, etc.), ne sortait de sa bouche qu'un tout petit filet de voix. Mais cinq minutes plus tard, elle n'y pensait plus et chahutait de nouveau. Le lendemain, c'est à la cantine qu'elle est punie. Elle ne nous aurait rien dit (non qu'elle en eut honte mais elle n'y pensait déjà plus) si Marie n'avait fait la rapporteuse mais pour aussitôt ajouter, magnanime, qu'elle ne le méritait pas, qu'à la cantine, les dames qui les surveillent n'arrêtent pas de crier et de punir à tour de bras.
 
C'est la maîtresse de Marie qui a écrit le texte et les enfants de sa classe, CM1 et CM2 confondus, qui l'ont dit sur scène dans une salle prêtée par la commune. C'était avant-hier. Le midi, j'étais allé aider pour préparer la salle. A trois, la maîtresse comprise, nous avons disposé 200 chaises mais le soir, il n'y avait pas salle comble. La maîtresse avait surestimé l'affluence. Les enfants se sont relayés sur scène pour donner leurs répliques, quelques mots seulement, parfois une phrase, trois ou quatre maximum. Mais "réplique" n'est pas le mot puisque, pour l'essentiel, il s'agissait de raconter une histoire, celle de la region, partant de la préhistoire pour finir aujourd'hui, sur un air de Claude François (décidèment à la mode), "cette année-là", l'année 2013 donc, terminus (momentané) de la grande et de la petite histoires. En plus de se relayer au micro pour raconteur leur histoire, ils ont dansé, déguisés en hommes et femmes des cavernes, en personnages antiques portant la toges, en paysans faisant leur marché, en révolutionnaires. J'étais chargé de les filmer, la maîtresse voulait que je filme le spectacle en continu. Posté au première rang, j'en ai attrappé des crampes. Marie était ravie, je la voyais sur l'écran de la caméra jeter de temps à autre un oeil dans ma direction (mais la plupart du temps, elle se trouvait à l'autre extrémité de la scène).
 
La spectacle n'avait pas encore commencé quand j'ai pris cette photo: au premier rang, assis sur la même chaise, Lisa et Arthur, nos deux tourtereaux, ayant consenti de se tenir tranquilles pendant quelques secondes, le temps d'une photo.
 
ss

14 mai 2013

Je te rappelle que...



Je te rappelle que j’ai eu une médaille en judo (la médaille de bronze).

Je te rappelle qu’au cross de l’école, j’étais la deuxième. Si je n’étais pas tombée au dernier virage…

Je te rappelle que c’est moi la première qui ai vu le pauvre hérisson qui essayait de passer à travers le grillage et qui n’y arrivait pas. Avec un sécateur, papa a dû couper une maille du grillage pour le laisser passer. Il était tellement effrayé qu’il s’est mis en boule et qu’il a attendu plus d’une demi-heure pour se désembouler et faire demi-tour, renonçant à franchir ce maudit grillage.

Je lui avais mis un peu de lait et de crème dans une soucoupe mais il n’a rien bu. Le lendemain, la soucoupe était vide mais c’est sans doute un chat de passage qui a bu le lait et la crème (l'aubaine !).

 

La deuxième semaine, nous sommes partis en vacances. A Saint Raphaël, sur la côte d'Azur, où toute la France se retrouve aux premiers espoirs de printemps et de baignades. Il a plu pendant les trois premiers jours sans discontinuer. A Antibes, nous avons visité le musée Picasso ; à Grasse, nous nous sommes enivrés de parfums de fleurs, on nous a expliqué comment jadis on les fabriquait, la cueillette, la distillation dans des cuves en cuivre. A Saint Raphaël, chacun a eu sa glace, deux boules, une seule pour Lisa qui autrement laisse tout dégouliner. A Saint Tropez, il pleuvait aussi, on a vu la mer faire des embardées derrière une espèce de phare au départ de la jetée, ça ne ressemblait pas au glamour bardotesque qu’on s’imagine depuis que Signac y a posé son chevalet et, soixante-dix ans plus tard, Vadim sa caméra. Il y a tout de même des yachts amarrés à dix mètres des terrasses de café, rivalisant de formes opulentes, de lignes qui défient toute illusion d'optique. On y vendait des tropéziennes qu’inventa dans les années cinquante un pâtissier polonais, on y jouait à la pétanque sur des places ombragées de platanes au garde-à-vous. Et puis, au retour, un embouteillage monstre, plus de deux heures pour faire quarante kilomètres.

Je te rappelle que…

Lisa prend le ton de l’admonestation, elle monte sur ses grands chevaux, commence toutes ses phrases par : « je te rappelle que… ». Marie hausse les épaules. Elles sont à couteaux tirés toutes les deux. Inséparables donc.

Parfois, je perds patience, je ne suis pas dans mon assiette, elles ont le nez dans la mienne et j'en suis exaspéré. Combien de parents dans mon entourage se plaignent de ne pas passer assez de temps avec leurs enfants ? Moi du temps avec elles, j'en ai à ne plus savoir qu'en faire. Je ne m'en plains pas bien heureusement mais les nerfs ne suivent pas toujours le fil des bonnes résolutions, et je suis souvent d'humeur inégale, pas toujours cohérent avec elles (un jour, pas de dessin animé pour Lisa avant 18h00; un autre, dessin animé dès 17h00; un  jour, Marie n'a pas droit à movieplanet avant d'avoir fait ses devoirs; un autre jour, je la laisse faire comme elle veut ou, du moins, ne prend pas la peine de vérifier ce qu'elle fabrique dans le silence de sa chambre). Finalement, je suis là et parfois absent, ailleurs. C’est, somme toute, tout autant une question de respiration que de discipline (je ne peux être discipliné avec elles si je ne le suis pas d'abord avec moi). Il me faut savoir départager le temps entre les moments qui leur sont entièrement consacrés et ceux qui me reviennent. Trop souvent, je m'en veux de ne pas faire meilleur usage du temps disponible quand elles ne sont pas là. Je dois m’organiser, me dis-je - et je me le dis tout le temps, presque tous les jours, quand arrive le moment fatidique de descendre vers l'école, le goûter à la main.

Marie : papa, papa, écoute ça : le verbe « aimer » se conjugue toujours au présent car au passé, il fait pleurer et au futur il fait rêver. 

C’est de toi, ça ? 

Oui. 

Sûr ? 

Oui, sûr. 

Hum. 

J’ai vérifié aujourd’hui sur internet. J’ai trouvé cela de Cocteau : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel. » 

Mais ça, ça lui rappellerait trop les leçons de conjugaison. Et dans la conjugaison, il va sans dire qu'il n’y a pas d’amour. Ou disons que le verbe « aimer » ne devrait jamais être ailleurs que dans l’infinitif. 

Lisa (un autre jour): papa, je t’aime.  

C’est vrai, ça ?

Elle qui n’aime pas les déclarations d’amour ou d’autre chose, elle qui nous rappelle à tous que la vie se croque à pleine dents, se marche, se court, se grimpe, se dévale, se regrimpe, se redévale, se rit, se rote, se pète, se pédale, se trottine (sur roues de trottinette), s’affaisse (ce qui est drôle car on entend "fesse"), s’endort (le nez sous la couette, en momie) et se réveille en sauts périlleux par-dessus les rêves.




Papa, je te rappelle que je suis un hérisson... 

Et de se mettre en boule. Lui caressant l’échine, je dois faire semblant de me piquer, d’avoir mal. Rires. Encore ! s'écrie-t-elle.

Depuis toute petite : encore ! encore ! (et des rires)

On a sorti les vélos. C’est une belle journée qui s'annonce - après tant de maussaderies. Le ciel est pur, à peine un soupçon d'écume sur les crêtes du Jura. L’école, de loin, fait penser à une toile de Signac avec ses pointillés, ses têtes d’aiguille. Le merle est dans le jardin. J’ai du travail sur la planche. Il faudrait aussi que je songe à faire changer les pneus, passer de ceux d’hiver à ceux d’été. 

En fait de passer d'une chose à l'autre, Marie passe en CM2, elle a soudain trouvé un peu de confiance en elle et les notes suivent. Sa meilleure amie, Giulia, a fêté son anniversaire. Après les bougies et les cadeaux, toute la bande des meilleurs copines s'est retrouvée à dormir ensemble. On appelle ça une soirée pyjama. Et le soir, on se répartit dans des chambres différentes pour "chatter" (car en plus de se parler de vive voix, on "chatte" d'un ipod, d'un ordi à l'autre). Bien entendu, même en pyjamas, on ne dort pas vraiment ou même pas du tout et le lendemain, chacune a retrouvé son chez-soi avec des yeux pas plus gros que des têtes d’aiguille (encore des têtes d'aiguille). 

Lisa et Arthur continuent de conjuguer le verbe « aimer » ce qui, à leur âge, équivaut à de bonnes parties de rigolades entrecoupées de rots, pets et autres joliesses. Presque tous les lundis, après l’école, elle va chez lui ou il va chez elle, ils s’échangent des mots (ce qui se limite à s’échanger leurs prénoms juxtaposés), des dessins (de chats, de chevaux). Lisa est maintenant inscrite en CP. Pour cela, je suis passé devant le directeur qui recevait les parents individuellement – ou du moins, par pairs. Il a noté ses nom et prénom sur une grande feuille quadrillée, m’a demandé si j’avais des questions, a pris des nouvelles de Marie (elle était son élève en CE2) et puis ce fut tout. 

Et puis oui, je te rappelle que c’est tout pour aujourd'hui.