Je te rappelle que j’ai eu une médaille en judo (la médaille de bronze).
Je te rappelle qu’au cross de l’école, j’étais la deuxième. Si je n’étais pas tombée au dernier virage…
Je te rappelle que c’est moi la première qui ai vu le pauvre hérisson qui essayait de passer à travers le grillage et qui n’y arrivait pas. Avec un sécateur, papa a dû couper une maille du grillage pour le laisser passer. Il était tellement effrayé qu’il s’est mis en boule et qu’il a attendu plus d’une demi-heure pour se désembouler et faire demi-tour, renonçant à franchir ce maudit grillage.
Je lui avais mis un peu de lait et de crème dans une soucoupe mais il n’a rien bu. Le lendemain, la soucoupe était vide mais c’est sans doute un chat de passage qui a bu le lait et la crème (l'aubaine !).
La deuxième semaine, nous sommes partis en vacances. A Saint Raphaël, sur la côte d'Azur, où toute la France se retrouve aux premiers espoirs de printemps et de baignades. Il a plu pendant les trois premiers jours sans discontinuer. A Antibes, nous avons visité le musée Picasso ; à Grasse, nous nous sommes enivrés de parfums de fleurs, on nous a expliqué comment jadis on les fabriquait, la cueillette, la distillation dans des cuves en cuivre. A Saint Raphaël, chacun a eu sa glace, deux boules, une seule pour Lisa qui autrement laisse tout dégouliner. A Saint Tropez, il pleuvait aussi, on a vu la mer faire des embardées derrière une espèce de phare au départ de la jetée, ça ne ressemblait pas au glamour bardotesque qu’on s’imagine depuis que Signac y a posé son chevalet et, soixante-dix ans plus tard, Vadim sa caméra. Il y a tout de même des yachts amarrés à dix mètres des terrasses de café, rivalisant de formes opulentes, de lignes qui défient toute illusion d'optique. On y vendait des tropéziennes qu’inventa dans les années cinquante un pâtissier polonais, on y jouait à la pétanque sur des places ombragées de platanes au garde-à-vous. Et puis, au retour, un embouteillage monstre, plus de deux heures pour faire quarante kilomètres.
Je te rappelle que…
Lisa prend le ton de l’admonestation, elle monte sur ses grands chevaux, commence toutes ses phrases par : « je te rappelle que… ». Marie hausse les épaules. Elles sont à couteaux tirés toutes les deux. Inséparables donc.
Parfois, je perds patience, je ne suis pas dans mon assiette, elles ont le nez dans la mienne et j'en suis exaspéré. Combien de parents dans mon entourage se plaignent de ne pas passer assez de temps avec leurs enfants ? Moi du temps avec elles, j'en ai à ne plus savoir qu'en faire. Je ne m'en plains pas bien heureusement mais les nerfs ne suivent pas toujours le fil des bonnes résolutions, et je suis souvent d'humeur inégale, pas toujours cohérent avec elles (un jour, pas de dessin animé pour Lisa avant 18h00; un autre, dessin animé dès 17h00; un jour, Marie n'a pas droit à movieplanet avant d'avoir fait ses devoirs; un autre jour, je la laisse faire comme elle veut ou, du moins, ne prend pas la peine de vérifier ce qu'elle fabrique dans le silence de sa chambre). Finalement, je suis là et parfois absent, ailleurs. C’est, somme toute, tout autant une question de respiration que de discipline (je ne peux être discipliné avec elles si je ne le suis pas d'abord avec moi). Il me faut savoir départager le temps entre les moments qui leur sont entièrement consacrés et ceux qui me reviennent. Trop souvent, je m'en veux de ne pas faire meilleur usage du temps disponible quand elles ne sont pas là. Je dois m’organiser, me dis-je - et je me le dis tout le temps, presque tous les jours, quand arrive le moment fatidique de descendre vers l'école, le goûter à la main.
Marie : papa, papa, écoute ça : le verbe « aimer » se conjugue toujours au présent car au passé, il fait pleurer et au futur il fait rêver.
C’est de toi, ça ?
Oui.
Sûr ?
Oui, sûr.
Hum.
J’ai vérifié aujourd’hui sur internet. J’ai trouvé cela de Cocteau : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel. »
Mais ça, ça lui rappellerait trop les leçons de conjugaison. Et dans la conjugaison, il va sans dire qu'il n’y a pas d’amour. Ou disons que le verbe « aimer » ne devrait jamais être ailleurs que dans l’infinitif.
Lisa (un autre jour): papa, je t’aime.
C’est vrai, ça ?
Elle qui n’aime pas les déclarations d’amour ou d’autre chose, elle qui nous rappelle à tous que la vie se croque à pleine dents, se marche, se court, se grimpe, se dévale, se regrimpe, se redévale, se rit, se rote, se pète, se pédale, se trottine (sur roues de trottinette), s’affaisse (ce qui est drôle car on entend "fesse"), s’endort (le nez sous la couette, en momie) et se réveille en sauts périlleux par-dessus les rêves.
Papa, je te rappelle que je suis un hérisson...
Et de se mettre en boule. Lui caressant l’échine, je dois faire semblant de me piquer, d’avoir mal. Rires. Encore ! s'écrie-t-elle.
Depuis toute petite : encore ! encore ! (et des rires)
On a sorti les vélos. C’est une belle journée qui s'annonce - après tant de maussaderies. Le ciel est pur, à peine un soupçon d'écume sur les crêtes du Jura. L’école, de loin, fait penser à une toile de Signac avec ses pointillés, ses têtes d’aiguille. Le merle est dans le jardin. J’ai du travail sur la planche. Il faudrait aussi que je songe à faire changer les pneus, passer de ceux d’hiver à ceux d’été.
En fait de passer d'une chose à l'autre, Marie passe en CM2, elle a soudain trouvé un peu de confiance en elle et les notes suivent. Sa meilleure amie, Giulia, a fêté son anniversaire. Après les bougies et les cadeaux, toute la bande des meilleurs copines s'est retrouvée à dormir ensemble. On appelle ça une soirée pyjama. Et le soir, on se répartit dans des chambres différentes pour "chatter" (car en plus de se parler de vive voix, on "chatte" d'un ipod, d'un ordi à l'autre). Bien entendu, même en pyjamas, on ne dort pas vraiment ou même pas du tout et le lendemain, chacune a retrouvé son chez-soi avec des yeux pas plus gros que des têtes d’aiguille (encore des têtes d'aiguille).
Lisa et Arthur continuent de conjuguer le verbe « aimer » ce qui, à leur âge, équivaut à de bonnes parties de rigolades entrecoupées de rots, pets et autres joliesses. Presque tous les lundis, après l’école, elle va chez lui ou il va chez elle, ils s’échangent des mots (ce qui se limite à s’échanger leurs prénoms juxtaposés), des dessins (de chats, de chevaux). Lisa est maintenant inscrite en CP. Pour cela, je suis passé devant le directeur qui recevait les parents individuellement – ou du moins, par pairs. Il a noté ses nom et prénom sur une grande feuille quadrillée, m’a demandé si j’avais des questions, a pris des nouvelles de Marie (elle était son élève en CE2) et puis ce fut tout.
Et puis oui, je te rappelle que c’est tout pour aujourd'hui.
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