Regarde, papa ! C’est la première fois
qu’on sort et qu’il y a du soleil…
Lisa monte sur sa trottinette et d’une dizaine
de centimètres au-dessus du sol, dévisage le monde alentour. Pour aller à
l’école, il faut emprunter un chemin secret que nous seuls connaissons et qui
passe, à l’étroit, entre des haies si hautes qu’on pourrait se croire dans un
tunnel.
Elle aime le poisson mais pas la viande, sauf
le poulet et le veau (en rôti), s’il est tendre. Marie aime
la viande, toutes les viandes, elle est une carnivore qui s’assume, ne voyant
guère de contradiction entre son goût de la viande (saignante si possible) et
son amour des animaux. « Maintenant qu’ils sont morts, autant les
manger ! » décrète-t-elle en haussant les épaules. Il n’en va pas de
même pour les escargots (qu’elle aime pourtant au beurre et à l’ail)
qu’elle écarte du chemin de l’école, les posant plus loin, dans l’herbe, à
l’abri des foulées négligentes des gens de la résidence.
Lisa aime la mer, le sable, la terre, tout ce
qui se touche, se pétrit, se brasse, se brise, se moule, se répand, s’éclabousse.
Elle aime la vitesse, les chansons (de Cloclo), les rires, les fesses, les
dessins animés (Dinotrain, Sam le pompier, et bien d’autres encore). Elle aime
aller au petit coin, elle y va souvent au milieu des repas ou tôt le matin, elle
y prend son temps, oublie de fermer la lumière en sortant (oublie aussi de tirer la chasse d'eau, soit dit en passant). Elle aime aller
dormir, se rouler dans sa couette, se raconter des histoires (avec ou sans
playmobiles) et qu’on lui en raconte aussi. Elle aime courir, arriver la
première, jouer à qui arrivera la première. Elle n’a jamais eu de doudou mais
il lui arrive de gambader avec les peluches du moment (les orques dernièrement
depuis le spectacle d’orques vu à Antibes). Elle est timide comme le sont les
audacieux et audacieuse comme le sont les timides. Elle aime qu’on lui coure après,
elle aime décider des règles du jeu et en changer quand ça l’arrange. Le soir,
la fatigue venant, elle aime à se pelotonner sous une couverture ou un plaid.
Elle n’a toujours pas renoncé à la tétine et au biberon du coucher (et du
lever). Quand on la prend en photo, elle penche la tête d’un côté ou de l’autre
– à la réflexion, toujours du même côté mais lequel, je ne m’en souviens plus (à
vérifier) – sans doute parce qu’elle pense que ça fait joli, que la beauté en
ce monde est nécessairement penchée (tour de Pise bien plus belle que la tour
Eiffel).
Le matin du grand départ pour sa classe de
découvertes, Marie est venue frapper à notre porte vers 5h50. Elle avait mal
réglé l’alarme de son réveil et s’inquiétait de nous voir encore dormir une
demi-heure avant le rendez-vous fixé devant l’école. Devant l’école, il y avait
foule. Dans les sacs plastiques ou en carton que son amie Clarisse et sa mère –
qui faisait partie du voyage - rassemblaient, se trouvaient les déjeuners et les goûters. A prendre sur la
route. Pendant qu’on mettait les casse-croûte de côté, M. B., le maître tant redouté
de la classe de Julia, la meilleure-amie-de-Marie, distribuait aux enfants des
casquettes rouges afin de ne pas les perdre de vue. Parents et enfants
virevoltaient entre le bus et l’abribus. Le chauffeur avait ouvert en grand la
soute à bagages. Puis on a d’abord fait monter les filles. Marie et Julia se sont
assises l’une à côté de l’autre. Enfin, le bus est parti et les parents se sont
dispersés. Je suis remonté chercher Lisa pour redescendre aussitôt avec elle. Quelques
heures plus tard, le ciel avait retrouvé ses nuages et il n’y eut pas longtemps
à attendre jusqu’à la première averse.
Le bus était attendu à 22h00 et voici les
parents, en couples ou en solitaires, patientant dans l’obscurité. A cause du
froid, la plupart d’entre eux attendent bien au chaud dans les voitures. Bien au chaud parce que pour se chauffer, certains
ont laissé le moteur allumé. Toutefois, les minutes s'égrenant, de plus en
plus d’ombres se profilent sous la masse sombre des arbres qui bordent le
trottoir. Une femme annonce vingt minutes de retard ; elle le sait, dit-elle,
d’une des mères qui accompagne les enfants et avec laquelle elle est en contact. Finalement,
les voilà : petites mines, yeux brouillés par la fatigue et l’excitation. Avec
ses trente euros d’argent de poche, Marie nous a acheté une petite pendule à
balancier et coucou que nous avons accrochée au panneau de liège de la cuisine
et dont le tic tac s’entend même de la chambre. Elle avait promis à Lisa une
cigogne en peluche (un bébé cigogne pour être exact). Lisa la découvrira demain
à son réveil. Il y aussi, pour les grands parents, des aimants à frigo
représentant la cathédrale de Strasbourg ainsi que des cartes postales. Elle
est très fière de ses cadeaux. Non, elle n’a rien acheté pour elle-même. Son
cadeau, c’est le plaisir de donner et d’être aimée pour cela.
Le lendemain, c’est la kermesse de fin d’année.
La pluie tombe aussi naturellement que les secondes s'écoulent, que le tic tac de la petite horloge alsacienne les décomptent. On se demande si
elle aura bien lieu, la kermesse, avec ce temps-là. Lydia emmène les enfants à l’équitation pendant que je prépare
le déjeuner. A peine sont-ils rentrés que je dois me précipiter pour arriver à
temps au stand du tire-ficelles où je suis de faction une heure durant avec la
maman de Linda. Carambars, tickets cadeau, chouchous, bracelets, scoubidous,
longue-vue en plastique, se relaient au bout des quatre ficelles qu’une foule d’enfants
vient, l’un après l’autre, tirer, dans l’espoir du gros lot. De petits malins passent
dans mon dos pour apercevoir les lots, d’autres prétendent être allergiques au
carambars pour se voir donner une seconde chance. Il y a même des parents qui
trichent, lorgnant dans le carton pour mieux guider leur progéniture dans le
choix de la bonne ficelle. Ce sont les parents des plus petits; alors, on ne
dit rien, mais d’autres, plus grands, qui ont repéré le manège, viennent ensuite
quémander la même complaisance. Tout ça pour des carambars. Il n’y a pas de
miroir que la société humaine ne dédaigne. Au tire-ficelles comme dans les plus
grandes affaires, elle montre ses ficelles et on est un peu surpris de voir
venir à soi des spécimens qui répètent ici, à une toute petite échelle, le
grand numéro de leurs caractères, voire de leurs vies.
A cause de leurs cours d'équitation, Lisa et Marie sont là, un peu tard, pour profiter des jeux. Il faut démonter les stands sous la pluie puis le soleil revenu comme par enchantement, écouter avec lui les enfants chanter sur des airs de comédies musicales ("singing in the rain..."). Puis, il pleut à nouveau et tout le monde se réfugie sous le préau et le soleil revenu, lassés par ces allées venues, nous rentrons.
Lisa aime les limaces et les kangourous (pour
leurs poches à bébés). Elle aime la soupe qu’on prépare avec de la boue et des herbes
arrachées aux pelouses. Elle aime les animaux en familles et les histoires où
il est question de retrouvailles et de réconciliations. Lisa se couche et se
lève à peine réveillée tandis que Marie se couche de mauvaise grâce, avec au cœur
le vestige d’une sourde angoisse (qui lui reste de la petite enfance) et ne se lève pas quand elle ouvre les
yeux sur une nouvelle journée. Elle va dessiner sous sa fenêtre, sans ouvrir
les volets, ou bien navigue sur internet, par ipod interposé (ou bien vaque-t-elle
à d’autres occupations encore dont les parents ne sont pas censés avoir
idée de l’intérêt qu’elles présentent). Elle lit mais pas autant que nous le
souhaiterions. De sa chambre, Lisa guette les premiers bruits venus de notre
chambre et quand enfin, elle entend une porte qui s’ouvre ou le bruit des
volets électriques, elle laisse sur le tapis de sa chambre ses playmobiles et ses
éléphants en file indienne pour aller nous trouver.
Et voici donc une nouvelle journée. Lydia
quitte la maison pour aller prendre son bus à la station devant la mairie. Elle
rentrera vers 19h30, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon les jours. Les
enfants aujourd’hui n’ont pas école (c’est mercredi, l’un des derniers mercredis sans école puisqu’ils
seront scolarisés l’année prochaine). Je laisse Lisa regarder quelques dessins
animés, je force Marie à se lever pour le petit-déjeuner puis à s’habiller – et
Lisa aussi. Ensuite viendront les devoirs puis le judo puis le cours de dessin
de Marie suivi par une promenade à vélo si le temps le permet. Aujourd’hui, je
ne travaille pas, je laisse mon ordinateur, je lis un peu dans les parcs ou les
jardins d’enfants, je « profite » de mes enfants comme disent ceux
qui ne passent pas assez de temps avec eux. Disons plutôt que je passe du temps
avec eux. A ne pas toujours savoir qu’en faire. Ils me racontent des histoires,
me posent des questions, se chamaillent pour un rien, font des projets,
aimeraient faire ceci plutôt que cela, pleurnichent ou boudent ou les deux (si
je les gronde ou refuse de céder à un caprice ou à une injonction : « papa,
viens me pousser ! »), rigolent (quand je plaisante avec eux, quand
on fait les fous, le fou – masculin – l’emportant toujours sur les folles – féminin). Un
adulte pense sans doute qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Plongé
dans mes lectures ou mon travail, il m’arrive d’être impatient, indisponible, acariâtre.
J’aimerais alors que les enfants ne sortent plus de leur chambre, j’aimerais ne
plus les entendre. Mais quand le silence vient, je le remarque aussitôt, je m’en
inquiète, je vais voir dans leurs chambres et les trouvant sagement occupées à
des activités par ailleurs interdites (comme celle de remplir d’eau différents
contenants dont certains n’ont pas vocation à accueillir quelque liquide que ce
soit), il me prend la fantaisie de laisser le père, le papa, le paternel, à
son bureau, et de faire l’enfant avec elles, oubliant toutes les disciplines. Pour quelques minutes, un peu plus
longtemps parfois. Jusqu’à ce que l’autre là-bas condescende enfin à délaisser
son écran pour venir voir ce qui se passe ici et à y remettre de l’ordre. Il faut
alors vider les contenants, ranger sa chambre, faire ses devoirs, mettre le nez
dans un livre. Je pense que les enfants savent mieux que moi que ces deux-là,
le père et le complice de leurs jeux, ne sont pas incompatibles, qu’ils vivent,
au contraire, en bonne intelligence, qu’ils sont même indissociables, faits, pour ainsi dire, de la même eau.
Alors, je vais me lever et aller voir si j’y
suis, là dans la chambre magique dont j’entends la porte s’ouvrir et se refermer et qui,
jouxtant la salle de bain, semble communiquer avec celle-ci, par je ne sais quelles
canalisations secrètes dispensant plus d’eau qu’il n’en pleut dehors dans d’invisibles
baignoires, piscines ou dès à coudre qu'on planquera tout à l'heure sous les lits.
Je n’ai pas le temps de me lever de ma chaise.
C'est Marie qui vient à moi me demander si elle et Lisa peuvent prendre une douche
ensemble.
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