16 janvier 2015

Comment peut-on être Ouzbek ?

 
 

Lydia et moi nous sommes rencontrés par-dessus le Mur de Berlin, il y a maintenant près de quatorze ans. C’était à Varsovie où, quelques années plus tard, sont nées nos filles, chacune dans une clinique différente, à un autre bout de la ville. Lisa dans un quartier qui jouxtait le vieux cimetière juif, à l’abandon, où les tombes, de guingois, aux inscriptions presque effacées, sous des arbres qui semblaient vouloir reprendre toute la place, étaient comme plantées au hasard, aussi hébétées que les rares visiteurs qui parcouraient les allées.

Après la chute du Mur, dans l’ex-Union soviétique, des noms de ville ont changé. Ce fut le cas de la ville où Lydia est née : Leningrad, ainsi nommée l’année de sa naissance (depuis 1924, à la mort de Lénine, après avoir été Petrograd de 1914 à 1924) jusqu’en 1991 où elle redevint Saint Petersbourg (qu’elle avait été entre 1703 et 1914). Plus que tout autre peuple, les Russes ont la manie de changer le nom de leurs villes et cela ne date pas de l’URSS. Au cours du seul 20e siècle, près de 400 villes ont ainsi changé de nom.
tante, neveu, sœur, mère, oncle et cousine (Tachkent, juillet 2014)
Nous n’imaginions pas que ce changement de nom nous poserait des difficultés au moment de nous marier et lorsque nous avons effectué les démarches de reconnaissance de paternité (à la naissance des enfants, nous n’étions pas mariés). Mais nous étions en Pologne où le ressentiment antirusse était encore fort et l’est encore aujourd’hui, à peine atténué par le passage des années et des générations, ravivé sans doute par l’actualité récente. Dans un tel voisinage, les Polonais ne se sentiront jamais complètement en sécurité.
Les fonctionnaires polonais nous ont fait savoir que l’acte de naissance de Lydia posait problème parce qu’il indiquait « Leningrad » au lieu de « Saint Pétersbourg », qu’il n’était donc pas à jour et donc pas valable. Ils nous demandaient d’en obtenir la mise à jour, chose quasiment impossible, d’autant qu’avec l’indépendance de l’Ouzbékistan, Lydia était devenue citoyenne d’un pays où elle n’était pas née. Pour l’étrangère qu’elle était désormais aux yeux des Russes, demander à la mairie de Saint Pétersbourg de rectifier son acte de naissance aurait été une démarche plus que hasardeuse.
 
Une autre de leurs exigences était que l’orthographe du nom de Lydia soit changée par transcription phonétique du cyrillique en Polonais. Le passeport comportait pourtant une transcription en caractères latins, acceptée dans tous les pays où l’alphabet latin est d’usage (et la Pologne se targuait d’appartenir à la communauté latine), mais cela ne leur suffisait pas. Il fallait que le nom soit retranscrit directement à partir du cyrillique sans tenir compte de la transcription figurant déjà dans le passeport. Le traducteur assermenté était tenu par la loi de procéder de la sorte. « Il était désolé », nous déclara-t-il quand nous vînmes lui rendre visite, mais il ne pouvait faire autrement sauf à risquer de perdre sa licence. Le fait est que sous ce nom à l’orthographe modifié, Lydia n’était plus officiellement la même personne. Aux yeux des autorités françaises, la femme que j’avais épousée n’était pas celle mentionnée dans les documents fournis par les autorités polonaises. Heureusement pour nous, l’employée polonaise du consulat de France (Joanna, je me souviens de son prénom en écrivant ces lignes), un peu rugueuse au premier abord mais finalement accommodante, trouva le moyen de réunifier Lydia en une seule et même personne et grâce à elle et au prix de longues tractations, nous fûmes finalement reconnus par la loi française comme mari et femme. Ceci dit, sur le papier, je suis marié avec deux Lydia dont l’une, fictive, vit toujours en Pologne sous un nom d’emprunt.

Du temps de Brejnev, les parents de Lydia, tous deux originaires de Russie (son père militaire, sa mère infirmière), ont émigré en Ouzbékistan où le climat était plus clément et où vivait déjà, depuis près de trente ans, la grand-mère maternelle de Lydia (qui, jeune fille à peine sortie de ses études, y avait été évacuée en 1941, peu de temps avant le siège de Leningrad). Lydia fut à cinq ans la première à rejoindre sa grand-mère suivie, peu de temps après, de ses parents. Sa grand-mère qui y vivait donc depuis le début de la guerre et y enseigna le Français, épousa par la suite un Allemand de la Volga, lui-même émigré en Asie centrale pour échapper aux exactions de Staline à l'encontre des communautés d'origine germanique installées sur les rives de la Volga depuis le XVIIIème siècle. Il semble qu'ils n'ont pas passé toutes ces années en Ouzbékistan puisque la mère de Lydia est elle-même née au Kirghizistan voisin. Quoi qu'il en soit, Lydia passa son enfance à Tachkent, y étudia puis y travailla avant d’aller étudier en Angleterre où elle perfectionna son Anglais et se familiarisa avec le droit international des droits de l'Homme, avant de trouver un emploi d’expert international en Pologne.
Lydia dans les bras de sa mère avec son père
Du côté maternel, Lydia a deux oncles. L’un vit à Moscou, l’autre à Tachkent. Toujours du côté maternel, elle a deux tantes. Comme pour les oncles, l’une vit à Tachkent, l’autre à Moscou. La famille est coupée en deux. Les uns sont restés Russes. Les autres sont devenus, comme Lydia, ouzbeks. Les premières années, il aurait été possible pour ceux restés à Tachkent d’obtenir la nationalité russe. Olga, la sœur de Lydia, et Lydia, en voulaient un peu à leur père de ne pas avoir fait les démarches.
Lydia et son oncle venu tout spécialement de Moscou peu de temps après le décès du père de Lydia (sa tombe est à gauche sur la photo)
Les circonstances de notre rencontre sont des plus banals puisque nous étions collègues mais son arrière-plan ne l’est point. Nous sommes loin toutefois d’être les seuls dans cette situation. Tout près de chez nous, habite un couple germano-ouzbek (lui, Gerald, est Allemand ; elle, Anita, est Ouzbek). Lydia a connu Anita à Tachkent et nous avons connu Gerald à Varsovie où, des années durant, il fut notre collègue. Ils se sont mariés il y a environ deux ans et ont eu un petit garçon dont nous venons de fêter le premier anniversaire. A l’autre bout du monde, à Bichkek au Kirghizistan, vit un couple italo-kazakh : Natalya est Kazakh ; Fabio est Italien. Nous les avons tous les deux connus à Varsovie. Ils ont trois enfants dont l’aînée, Laura, doit avoir aujourd’hui un peu plus de huit ans.
Comme tous les enfants du monde, ces enfants doivent la vie au hasard des rencontres mais ici, au hasard, s’ajoutent les aléas de l’histoire. Ils sont les enfants de la chute du Mur. Il y en a sans doute beaucoup aujourd’hui.
 
Lydia
Dans le milieu international où nous évoluions professionnellement, la langue de travail était l’Anglais. C’était aussi la seule langue que la plupart d’entre nous avions en commun et qui nous permettait de communiquer au bureau comme en dehors du bureau. L’Anglais fut donc la langue dans laquelle Lydia et moi nous sommes rencontrés, la langue dans laquelle nous avons échangé les premiers mots puis les autres. Elle faisait partie de notre quotidien. Lydia connaissait le Français, elle l’avait étudié, mais elle n’y était pas aussi à l’aise qu’en Anglais. Nous n’en avons jamais discuté mais le fait est que, même après la naissance des enfants auxquels nous avons parlé en Français, pour moi, en Russe, pour elle, nous avons gardé entre nous l’Anglais qui nous permettait de rester à égalité dans l’échange, sans que l’un, moi en l’occurrence (puisque je ne parlais et ne parle toujours pas le Russe), n’ait l’avantage de sa langue maternelle.
C’était trop tard pour moi d’entamer l’apprentissage d’une autre langue, me disais-je, surtout une langue aussi difficile que le Russe, sachant aussi que j’avais longtemps caressé l’espoir de perfectionner mon Grec, ma langue maternelle au sens propre (cela fait partie des résolutions que je prends chaque année et que je ne tiens pas). La seule raison qui aurait pu me convaincre d’apprendre le Russe est si nous étions partis vivre en pays russophone. Cela ne s’est jamais présenté et je n’y tenais pas plus que cela, et Lydia, du reste, pas davantage ou pas assez en tout cas pour le rechercher.
L’Anglais, par conséquent, se trouve être aujourd’hui comme l’aiguille de la balance qui maintient entre nous un certain équilibre. Pour le reste, pour chacun de nous en son for intérieur, il demeure une langue étrangère qui ne réfracte que très imparfaitement le fond de nos pensées et de nos émotions. Avec l’école, les enfants parlent spontanément le français. Le Russe est la langue de la prime enfance, de l’intimité avec leur mère. C’est la langue d’un rapport exclusif, une langue qui serait maternelle au sens propre, puisque hors de la mère, rares sont les occasions pour elles de la parler, de s’en imprégner, d’y vivre une vie extra-utérine, pour ainsi dire. Il y a le temps passé en Ouzbékistan (un été sur deux jusqu’à présent) puis les cours de Russe qu’elles suivent, ici en France, chaque samedi matin, pendant deux heures, qui leur permettent d’apprendre à le lire et à l’écrire. Cela ne suffira pas cependant à rattraper le retard pris.

L’empire soviétique dans lequel Lydia a grandi est maintenant loin derrière elle. Elle s’est familiarisée avec l’Ouest, son économie de marché, son consumérisme, ses super et hypermarchés, ses vitrines achalandées, son régime de libertés tellement évidentes pour tous que personne n’en connait plus le prix. Elle est passée à l’Ouest. Elle est venue, elle a vu, elle y vit désormais. Par sa profession, apprise sur le tas, au fil d’une succession d’opportunités, elle s’est trouvée confrontée aux apories idéologiques qui avaient jadis opposé Est et Ouest. Tous les espoirs étaient alors permis. Certains parlaient de fin de l’histoire. La démocratie libérale semblait vouée à l’emporter. C’étaient des années d’euphorie. Pendant l’avancée allemande, lors de la seconde guerre mondiale, Staline avait fait déplacer des usines entières pour qu’elles échappent à l’envahisseur. De la même façon, l’Ouest semblait croire qu’il suffirait de convoyer d’Ouest en Est droits, libertés, élections, Etat de droit, libre concurrence, économie de marché, etc., par trains entiers de marchandises, pour reconstruire un monde nouveau sur les ruines de l’ancien. Les pays où nous nous rendions paraissaient à certains des terres vierges sur lesquelles soufflait un vent nouveau, qu’il nous appartenait simplement d’orienter, de canaliser, de faire fructifier. Les graines d’un monde nouveau nous tombaient littéralement des mains. Nous étions embarqués dans une geste messianique. Il n’y avait qu’à labourer puis à attendre. Nos interlocuteurs étaient tout ouïs. Experts et consultants affluaient. C’était la ruée vers l’Est. Les toasts s’enchaînaient. Nous nous souhaitions tant de choses.
Yvan, le père de Lydia
Au terme d’un séminaire qui couronnait des mois de préparation, nos hôtes kirghizes firent apporter des cadeaux. Nous repartions le lendemain, tôt dans la nuit. Pendant deux jours, des experts hongrois, américain, bulgare, français, avaient animé des ateliers de travail. Ils avaient longuement expliqué comment, dans leur pays respectif, les contestations électorales étaient traitées devant les tribunaux. Je me souviens n’avoir compris l’inanité de nos efforts qu’au dernier jour de la conférence. Je me rendis alors compte que malgré tous les efforts des interprètes, nous ne parlions pas la même langue. Nos hôtes étaient ravis pourtant. Ce qui leur importait avant tout, c’était de se montrer hospitalier, de montrer le meilleur d’eux-mêmes. Le dernier jour, nous étions donc alignés au devant d’une estrade. Un dignitaire du régime nous fit remettre par une jeune fille des cadeaux, un pour chacun d’entre nous. Le mien était un cache-théière ; je le pris pour un chapeau traditionnel kirghize comme j’en avais tant vu dans les rues les jours précédents, et je fus à deux doigts de me le mettre sur la tête. Je ne sais ce qui finalement me retint de le faire. Je crois que ce fut un signe du professeur bulgare avec lequel j’avais sympathisé et qui devina, me semble-t-il, que je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait et que je m’apprêtais à me ridiculiser.
Sous l’impulsion d’un britannique que Lydia considère comme ayant été le meilleur de ses supérieurs au cours de ces premières années, notre organisation commença à recruter de manière plus systématique du personnel venu de l’Est. C’est ainsi que Lydia eut sa chance, ainsi que Natalya, évoquée plus haut, arrivée à Varsovie quelques mois avant Lydia. Et l’une des qualités de l’organisation fut sans doute de se démarquer d’autres pourvoyeurs d’aide par une plus grande proximité avec les pays visités et une meilleure compréhension des difficultés.
 
Beaucoup se rendaient bien compte que les choses étaient infiniment plus compliquées. Les individus s’en rendaient compte (pas tous cependant, loin s’en faut) mais les structures qui regroupaient ces mêmes individus semblaient, elles, condamnées à des logiques aberrantes que personne ne pouvait arrêter. Mues par une force d’inertie, loin de corriger leurs erreurs, elles les amplifiaient (à forcer d’appliquer des recettes, de modéliser ses modes d’intervention)  sans qu’une volonté individuelle, fût-elle située au sommet de la hiérarchie, ne puisse faire barrage. Tout s’enchaînait naturellement : une fois convaincu, le bailleur de fond payait ; il payait pour des résultats rapides et tangibles ; il payait des spécialistes, des experts et des consultants internationaux assistés d’experts locaux, pour atteindre des objectifs le plus précisément définis; il payait ensuite des évaluateurs pour produire des rapports plus ou moins complaisants que personne ne lirait. Souvent, très souvent, les objectifs étaient irréalistes, les résultats escomptés hors de portée. Toutes les personnes physiques engagées dans le projet, à part quelques idéalistes enragés (il y en a), le savaient comme le savaient les bénéficiaires ultimes (« ultimes » parce qu’il faut aussi compter les bénéficiaires intermédiaires, experts et consultants, surtout internationaux) qui ne s’en souciaient guère (pour eux, l’essentiel était de donner le change, de faire preuve de bonne volonté, de laisser faire tant qu’il n’y avait pas de mal à cela). Les organisations, celles qui donnaient les fonds, celles qui recevaient les fonds, celles qui employaient les intermédiaires, le savaient aussi mais ne cherchaient surtout pas à le savoir (les deux attitudes n’étaient pas incompatibles). Seuls les individus doutent, jamais les organisations.

Dans les discours, dans les réunions, chacun disait ce que l’autre voulait entendre, et l’autre répondait en conséquence. Et nous étions convaincus ne jamais avoir besoin de discuter entre nous de ce que nous entendions par ceci ou cela. Il était admis que nous partagions les mêmes idées sur tout. Tout collectif n’aspire qu’à l’évidence. Un architecte et son équipe n’ont évidemment pas besoin de définir, avant de commencer à travailler,  ce qu’ils entendent par architecture. Dans notre domaine qui était vaste (démocratie, d’élections, de séparation des pouvoirs, d’indépendance de la justice, de tolérance et de libertés, entre autres choses), pouvait-il en aller de même ? Certainement pas, car il n’y a pas de modèle unique en matière de démocratie et même sur les questions les plus techniques, comme la tenue d’élections démocratiques, la diversité des systèmes électoraux le démontre. Mais il fallait faire comme si. C’était essentiel pour être efficace. Ou du moins, avoir une chance de l’être.
Dans ce bouillon de culture, certains tanguaient entre hypocrisie, cynisme et schizophrénie. Du reste, je l’ai constaté (et cela m’a permis de relativiser mes propres doutes), la lucidité chez certains, pris isolément, était souvent pire que l’aveuglement ou le panurgisme des autres, de la masse. Parce que souvent les plus extralucides d’entre nous étaient aussi les plus déterminés à ne rien changer, à ne rien vouloir. Leur cynisme était à double détente : on ne peut pas changer le monde, disaient-ils, il ne faut même pas essayer, c’est peine perdue, et ceux qui s’y emploient, sont des imbéciles ou des illuminés (ou les deux) mais cela ne m’empêchera pas de gagner ma vie en faisant semblant d’y croire ou du moins, de m’y appliquer.

Ce qui compte, c’est la première décision. Dans la chaîne des décisions qui mènent sur la voie du messianisme, seule la première décision est une décision. Celles qui suivent ne font qu’appliquer et une fois que l’on en est là, il n’y a pas de retour en arrière possible et les choses se décident et se font quasiment toutes seules. Jamais une organisation que tout le monde en apartés s’accorde à trouver obsolète ne sera dissoute. Elle continuera à exister dans un monde parallèle où des personnes de bonne volonté continueront à lui insuffler un semblant de vie et de raison d’être, juste assez pour que l’illusion soit acceptable, le fond de teint impeccable. Bien sûr, l’argent manquera, les budgets seront resserrés, les recrutements se feront au compte-goutte, les sinécures y feront boule de neige mais personne ne prendra la dernière décision, celle de tout arrêter.
étapes de préparation du Plov, plat national Ouzbek (préparé ici à la datcha familiale)
Cela fait déjà dix ans que le pays d’adoption de Lydia et son pays d’origine avaient divorcé à l’amiable quand elle s’est installée à Varsovie. Fin de l’histoire peut-être mais nombreux étaient les pays comme le sien à revendiquer la leur désormais, quitte à se l’inventer, tandis que l’espoir de lendemains meilleurs se dissipait peu à peu, et un peu partout. Dorénavant, Lydia possédait la citoyenneté Ouzbek, elle y avait vécu presque toute son existence, mais sa nationalité (qui, en URSS, n’est pas synonyme de citoyenneté et se réfère plutôt à l’ethnicité) était Russe. Elle n’avait jamais vécu en Russie ou si peu mais cela n’y changeait rien. A Tachkent, la statue de « Tamerlan le Conquérant » avait détrôné celle de Marx. Considéré comme un barbare sanguinaire sous l’ère soviétique, il sert depuis lors d’étendard à la nation Ouzbek.
Du temps où rien ne permettait de prévoir la chute du mur et la levée du rideau, je n’imaginais pas ce que cela pouvait être de vivre de l’autre côté du mur ou du rideau. Je n’y pensais pas. L’Ouest semblait déjà assez grand. Cela devait ressembler à un no man’s land, ai-je peut-être pensé, à des terres coupées du monde réel, le mien, où les gens manquaient de tout, vivaient chichement, faisaient la queue devant des magasins vides, parcouraient les rues, tête basse. La lumière n’était allumée que de ce côté-ci, du bon côté. Des gens avaient payé de leur vie leur fuite vers l’Ouest, par-dessus ou plutôt par-dessous le mur : c’est donc bien qu’il faisait meilleur de ce côté-ci. Entraperçu lors d’un voyage scolaire à Berlin-Est, l’autre côté conforta cette vague intuition. Ce monde-là était décidément gris, triste, désuet, oppressant. Les gens ne riaient pas. Ils attendaient sans y croire que cesse la mascarade des grands défilés militaires dans les rues de Moscou auxquels assistaient des gérontocrates engoncés dans d’épais manteaux gris à cols de fourrure, le visage dissimulé sous des chapkas. Non, on ne devait pas s’amuser dans ce monde-là. Voilà ce que je croyais savoir. Bien sûr, je me doutais un peu que tout cela tenait de la caricature. Une chose me frappait : pendant la dictature en Grèce où je passais alors tous les étés, les gens riaient, chantaient, s’amusaient, faisaient la fête. Et nous, touristes, pendant que d’autres étaient torturés (ce que j’appris bien plus tard), nous mangions du homard à volonté dans l’unique taverne d’un petit village côtier. Les homards semblaient se multiplier comme des petits pains. En temps ordinaires, nous a-t-on expliqué, ils étaient exportés vers Athènes et de là, vers l’étranger. Il devait donc y avoir des sanctions et parmi elles, un embargo sur le homard.

Je ne me doutais pas que ma profession impliquerait de voyager dans ces pays qui n’existaient pas alors. Ces pays en « stan » comme lâcha un jour une collègue canadienne en pleine réunion de direction, l’air de dire que tous se valaient bien et que de toute façon, ça ne faisait pas sérieux tous ces pays aux noms imprononçables, relevant d’une sorte d’équivalant soviétique de disneyland. Toute la place dans l’Union soviétique était prise par la Russie. L’hiver Russe semblait n’épargner personne. Il n’y en avait que pour la Russie.
J’ai appris péniblement à écrire correctement (en anglais) le nom de ces pays en « stan ». J’ai appris à les situer sur une carte.  Nous étions une majorité d’occidentaux, n’ayant de l’Est soviétique qu’une connaissance superficielle, à peine plus élaborée que celle évoquée plus haut (j’exagère peut-être). Même en Pologne, la fin de l’histoire ne semblait pas écrite. Tout y était très soviétique. Les Polonais s’agaçaient de nous entendre les repousser à l’Est, les cataloguer parmi les pays d’Europe de l’Est, eux qui se revendiquaient désormais à l’Ouest, en Europe, très loin de la Russie. Eux qui se voulaient la tête de pont de la nouvelle Europe, celle qui, lors de la crise irakienne, se plaça sans vergogne aux côtés de l’Amérique revancharde de Bush.

Marie est née un an avant l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne. Je me souviens encore des affiches. Le jour du référendum en 2003, nous avons parcouru les rues et, accompagné d’un ami, Gerald justement qui plus tard épouserait l’amie Ouzbek de Lydia, nous sommes entrés, poussés par la curiosité, dans un bureau de vote. Lydia était alors enceinte de huit mois.
les poivrons de diedoula (père de Lydia), une partie de son héritage, lui qui, les dernières années, avait pour occupation principale son potager (à la datcha)
Je revois les chiffres de la participation. L’euphorie était déjà passée puisque sur près de 30 millions d’inscrits, plus de 12 millions ne s’étaient pas déplacés. Les Polonais semblaient convaincus que leur liberté, il la devait davantage aux Américains qu’aux Européens. L’entrée dans l’Union européenne était une nécessité mais déjà elle ne mobilisait plus. Elle était acquise. Quelques affiches iconoclastes, placardées à l’abord des nombreux parcs de Varsovie, appelaient à l’entrée de la Pologne dans les Etats-Unis en tant que cinquante-et-unième Etat. Et ceux qui placardaient ces affiches ne plaisantaient pas.
A Varsovie, l’organisation qui nous employa pendant plus de onze ans pour moi, neuf ans pour Lydia, était née, au début des années soixante-dix, de la volonté de détente des deux superpuissances. Elle devint rapidement le creuset d’idées neuves dont celles de liberté et de démocratie où vinrent directement puiser les dissidents, les enfants d’Helsinki (du nom de la ville où furent signés les accords du même nom). Par pudibonderie, pour ne froisser personne, les diplomates d’alors convinrent d’appeler cela la « dimension humaine », comme si pour le reste - les autres dimensions -, l’être humain avait peu d’importance. Le programme commun de la détente était un programme minimum centré sur les questions de sécurité mais qui comprenait également, pour ce qui est de la « dimension humaine » (le terme n’était pas encore d’usage les premières années), l’objectif de favoriser les « contacts entre les personnes » par-dessus le mur érigé onze ans plus tôt, l’objectif de permettre aux familles séparées par le mur de reprendre contact.

Après les années d’euphorie qui suivirent l’ouverture des frontières, même « dimension humaine » finit par sembler de trop. Les communiqués en parlaient encore mais la réalité la démentait. Diplomates de l’Est et de l’Ouest faisaient semblant et font encore semblant que les mots et les choses forment une seule et même réalité. Cela dit, les frontières restent ouvertes ce qui permet à Lydia de rendre visite à sa mère et à sa mère de venir nous voir tous les deux ou trois ans mais les nouveaux murs sont en papier, des visas, d’un côté visas de « sortie du territoire », héritage soviétique qui n’a jamais été aboli (et qui, là où il le faut, a même été restauré de manière plus ou moins explicite), de l’autre visas d’ « entrée du territoire » sur le mode Schengen.
A la chute du Mur de Berlin, Lydia n’avait que seize ans. Plus tard, elle a commencé à voyager. Son premier voyage hors d’URSS fut en Grèce. Prémonition. Pendant son séjour, elle logea dans un hôtel qui existe encore, devant lequel nous passons souvent, puisqu’il se trouve à deux pas de là où habitent aujourd’hui mes parents.

Un quart de siècle a passé depuis la chute du Mur. A l’Est, beaucoup sont convaincus - et sans doute à juste titre - que la vie était meilleure du temps de Brejnev. Ils n’ont jamais connu la démocratie. Ce qu’ils ont pris, ce que l’on leur donné pour telle n’en avait que l’apparence. Avant, il n’y avait pas de libertés mais à quoi bon la liberté si elle ne sert qu’à spolier, pour les uns, et à mendier, pour les autres, la très grande majorité ? Marx se retournerait dans sa tombe. Evidemment, chez tous les déçus de la « démocratie », il y a toujours une part d’idéalisation rétrospective mais personne à l’Ouest n’imagine à quel point la désillusion a été brutale. On le sait, on le dit, on disserte même là-dessus, on s’en désole bien sûr mais on n’a sans doute pas pris la mesure du phénomène. En Russie et ailleurs dans l’aire soviétique, les gens sont aujourd’hui résignés. Leur sort est entre les mains de cliques mafieuses d’autant plus rapaces qu’elles savent que d’autres, à la porte, attendent impatiemment leur tour. Ce ne sont plus des régimes totalitaires, on peut y faire des affaires, on peut même y être capitaliste. Ce sont plutôt des Républiques bananières (sans les bananes mais avec le pétrole et le gaz à la place, marchandises bien plus lucratives) où chacun se débrouille comme il peut, sachant qu’il peut tout perdre du jour au lendemain, ce qui accentue la sauvagerie des régimes. Il n’y a pas d’Etat de droit, rien que des passe-droits ; la corruption gangrène tout l’édifice social, de la cave au grenier, et le pouvoir, tout le pouvoir, est entre les mains de quelques uns.
Tachkent au début des années 80
Lydia a une cousine qui vit à Tachkent où elle est née il y a un peu plus de vingt trois ans. Julia est la fille de la sœur de la mère de Lydia. Son père était ouzbek, de citoyenneté et de nationalité ouzbek, c'est-à-dire ethniquement ouzbek en plus d’en avoir la nationalité. Julia ressemble davantage à son père qu’à sa mère qui est, elle, de sang russe. La première fois que je l’ai rencontrée, elle devait être à peine un peu plus âgée que Marie aujourd’hui. Elle a étudié à l’université; si je me souviens bien, elle a fait un stage au ministère des affaires étrangères puis a trouvé un travail dans une agence de voyage officielle qui lui a permis à deux, trois reprises, de sortir du territoire, comme ses deux cousines, mais juste pour quelques jours (elle a voyagé en Turquie et en Espagne notamment mais aussi en France où elle nous a rendu visite). Toutefois, Julia est d’une timidité maladive, d’un tempérament extrêmement pusillanime, et n’a d'autres aspiration que de s’intégrer pleinement dans la société Ouzbek traditionnelle, pourtant éloignée de sa famille qui n'en a adopté que les moeurs culinaires. Contrairement à ses cousines qui ont pourtant tout fait pour l’inciter à s’ouvrir sur le monde, elle ne souhaite pas quitter son chez-soi. Il semble que l’influence de ses amies Ouzbeks a été plus déterminante que celle de ses proches. Elle s’est convaincue qu’il lui fallait le plus rapidement possible trouver un mari. Elle s’est convaincue sans en avoir discuté avec personne (à ma connaissance) qu’elle était déjà presque trop âgée (à 23 ans) pour en trouver un et que sa famille, russe donc occidentale, était pour elle un handicap à surmonter en respectant avec le plus de zèle possible les mœurs musulmanes de sa terre natale. Je me souviens avoir entendu dire qu’elle est alors mise à balayer chaque matin devant chez elle comme se doit de le faire toute jeune fille Ouzbek bien comme il faut et bonne à marier. En l’espace de quelques semaines, elle a rencontré quelqu’un et a décide illico de l’épouser. Tout le monde autour d’elle s’en est alarmé. Son père étant décédé quelques années plus tôt, la seule autorité s’exerçant sur elle était celle de sa mère mais celle-ci en avait peu et bien que le conservatisme revendiqué de sa fille soit à cent lieues de la jeune fille qu'elle avait été, plutôt coquette et coureuse, moderne en tout cas, elle ne fit que très peu pour s'opposer au projet de sa fille unique. Elle se sentit désarmée devant la détermination de celle-ci qui contrastait tant avec son caractère pusillanime. Personne ne l'avait vu venir et personne n’a pu la convaincre ne serait-ce que de prendre le temps de la réflexion. L’été 2013, elle épousa donc, selon les rites musulmans (elle qui ne l’était pas, l’est devenue) un jeune Ouzbek d'un mètre quatre-vingt-dix que personne, du côté des siens, ne connaissait vraiment. Il avait bien été présenté à sa future belle-mère mais il n’avait alors pas donné l’impression de vouloir faire plus ample connaissance. Assez rapidement, Julia est tombée enceinte. Elle vivait chez sa belle-mère. Lui ne travaillait pas ou plus, personne n’en savait rien. La belle-mère attendait de sa belle-fille qui, elle, travaillait toujours à l’agence, qu’elle s’occupe de la maison et des repas. Julia, peu habituée à s’occuper d’une maison et à cuisiner, finit tout de même par craquer. Elle rentra à la maison et donna naissance à un garçon alors même qu'elle n'habitait plus le domicile conjugal. Et pour parfaire le tableau, à la stupéfaction de tous, les jeunes mariés, plus ou moins en froid, décidèrent d’appeler l'enfant « Islam ». Islam, sa mère et sa grand-mère vivent aujourd'hui sous le même toit. Le père, le mari, y passe souvent. Julia a repris son travail mais ne voyage plus. Déjà avant le mariage, alors qu'ils étaient fiancés, son futur mari était passé à l’agence pour demander au patron de sa promise de ne plus la laisser voyager.
Islam  et sa mère
A peine arrivée à Tachkent pour le Nouvel An, Lydia reçoit un appel chez sa mère. Ce sont les services de la sécurité nationale. Ils demandent à la voir. Ils demandent à la voir le jour même à l’heure qui lui convient. A l’heure convenue, elle se présente au commissariat. Ils sont là. Deux hommes, un jeune et un moins jeune, le jeune sans doute un stagiaire, pense-t-elle. Il ne dira rien pendant l’entretien qui dure quarante minutes. Lydia n’a pas pris avec elle son passeport au cas où ils le lui demanderaient et ne jugeraient pas bon de le lui rendre. Le moins jeune donc pose les questions. Il veut savoir de quoi elle s’occupe aux Nations Unies. Lydia s’empresse de préciser que par souci déontologique, les employés des Nations Unies ne travaillent pas sur les dossiers concernant leur pays d’origine – ce qui est, du reste, faux. Elle demande à connaître la raison de cet entretien. Il lui explique que c’est un entretien de routine, que ses services ont régulièrement des entretiens de ce genre avec des personnes sélectionnées au hasard sur la liste des personnes qui ont demandé ou récemment obtenu le visa de sortie du territoire.
Une fois que nous aurons retiré la carte de séjour, Lydia pourra demander la nationalité Française. J’ai imprimé une liste de pièces à joindre au dossier que j’ai ensuite épinglée sur le tableau blanc au-dessus de l’imprimante. Il faut compter dix-huit mois de procédure, est-il indiqué sur le site internet du Ministère de l’intérieur. Le visa de sortie du territoire ouzbek étant valide pendant deux ans seulement, peut-être ne sera-t-il pas possible d’échapper à un nouvel entretien.
 
Cette fois, le stagiaire sera prêt à poser lui-même les questions.
Nouvel An 2015 à Tachkent
 

12 janvier 2015

#JeSuisVoltaire



 
Les enfants ont peint sur de grandes feuilles cartonnées les mots de ralliement « je suis Charlie ». Mais Lisa, ayant mal apprécié la place que prendraient ces mots sur la page, n’en a pas eu assez pour la lettre « e », muette soit dit en passant (nous en avons brièvement discuté), de Charlie. Alors, vexée, elle a dû en refaire une autre. Marie a badigeonné de noir sa feuille blanche pour y écrire en lettres blanches son « Je suis Charlie ».

 
Elle espérait au défilé retrouver Camille. Elle avait bon espoir jusqu’à ce que nous sortions de chez nous. Il y avait des voitures parquées tout le long des rues, des routes, dans le moindre recoin. C'était jour de foule. Aucune chance de retrouver Camille qui, nous l’apprendrions plus tard, étaient en tête de défilé. Nous avons marché dans les rues familières mais qui, avec ce monde, l’étaient beaucoup moins. La rue allait descendant et on aurait dit que le Mont Blanc, à l’horizon, surplombait la foule. Pancartes, écriteaux ou simples feuilles de papier, crayons glissés dans un chignon, crayons brandis au-dessus des têtes, chiens transformés en homme-sandwich, et puis, au bout de la foule, après un long détour à travers la ville, la statue du commandeur local, Voltaire, dans toutes sa majesté, avec à ses pieds un parterre de bougies formant les lettres « je suis charlie » et des crayons (Marie y a laissé le sien) en vrac.
 
 
Lisa pensait que ce serait amusant.  A un moment ou à un autre. Tout le long du parcours, elle a consciencieusement brandi sa pancarte dans l’attente de quelque chose qui n’est pas venu, assez impressionnée tout de même par cette foule.
 
 
La marche était silencieuse mais les conversations allaient bon train, en français mais aussi en anglais, en italien, en espagnol. Il y avait du soleil mais nous avions pris des parapluies, échaudés par une petite averse survenue à peine avions nous franchi le seuil de l’immeuble. Nous avons croisé l’un des instituteurs de l’école, celui de Marie quand elle était en CE1, mais à part lui, nous n’avons rencontré aucune connaissance, pas plus Camille et ses parents que qui que ce soit d’autre.

Après avoir fait un grand tour, nous avons bifurqué une fois au moment même où la foule, rassemblée autour de Voltaire, se mit à applaudir.

Tout le monde n'a que les mots "liberté d'expression" à la bouche. Je me demande ce qu'il en aurait été si les journalistes tués avaient appartenu à la rédaction de Minute. Auraient-ils été des héros eux aussi ? Les gens se seraient-ils mobilisés de manière aussi massive ? J'en doute. Au fond, il y a toujours quelque chose d'ambigu, voire de faussé, dans quelque engagement que ce soit. En tout cas, il faut se méfier des mots d'ordre et de ralliement. "Je suis Charlie" a fait mouche mais ce n'est guère qu'un prête-nom pour hashtagistes.
 
 

09 janvier 2015

Une minute de silence


 
Hier, dans les écoles comme dans tous les bâtiments publics, une minute de silence a été observée.
Marie me demande si j’ai respecté la minute de silence. J’étais seul à la maison, lui ai-je répondu, comment aurais-je pu ? Elle n’est pas satisfaite de ma réponse. Alors au diner, à l’initiative de Lydia, avant de commencer à manger - comme pour les prières -, nous avons observé une minute de silence. Nous le faisons debout autour de la table. Lisa ferme les yeux. Lydia les baisse. Marie regarde vers le réveil au-dessus du frigo. Défilent devant moi les visages montrés à la télévision des dessinateurs assassinés. Quand nous nous rasseyons, Marie n’est pas convaincue qu’une minute a passé.

A l’école, il faut aussi les convaincre que l’Islam n’est pas une mauvaise religion, une religion violente, que les musulmans – et il y en a parmi eux – ne sont pas tous « mauvais ». Certains enfants trouvent que les caricatures sont des insultes à leur religion. Jamais on ne les a tant vues que ces deux derniers jours. Alors, ils ont pu en juger par eux-mêmes. Quelle ironie !
Il y a des pays où ces caricaturistes auraient été jetés en prison. Il y a des pays où ces caricaturistes auraient été condamnés à mort et exécutés.

La liberté d’expression, entend-on un peu partout. Elle recule. Les religions avancent. Elles regagnent le terrain perdu. Et pas seulement l’Islam.
Lisa était chez une amie quand la nouvelle du carnage a commencé à se répandre. La mère de son amie a pleuré, m’a-t-elle dit, troublée.

A l’école, Marie a dessiné une affiche avec ces mots de son cru (m'assure-t-elle): "l'encre doit couler à la place du sang".

05 janvier 2015

Tempête sur Tunis

Léa, Nicolas, Noah, Lisa et Marie dans les gradins de l'arène d'Oudhna
Lisa a dormi quatre nuits de suite sans tétine. A peine de retour, au moment d’aller se coucher, je lui demande si elle se sent capable de s’en passer pour de bon. Elle l’a retrouvée sur le bord du lavabo dans la salle de bain. Bon, va pour cette nuit. On verra pour toutes les autres. L’année ne fait que commencer.
 
Nous avons passé les trois derniers et trois premiers jours de l’année en Tunisie chez Gabi, Nicolas, Léa et Noah. Je veux dire : les derniers de 2014, les premiers de 2015.
 
Leur terrasse donne sur la mer qui, trois jours durant, était démontée, balayée qu’elle était par des guirlandes d’écume dévalant de biais jusqu’à la plage. Le vent soufflait sans discontinuer, faisant trembler les vitres, claquer les portes, semblant tout prêt d’arracher les perruques des palmiers (on dirait des perruques, non Lisa ?). Sur la corniche où nous avons fait le marché la veille du nouvel an, peu de voitures étaient garées le long du trottoir de crainte sans doute que l’un des palmiers qui scandent la promenade d’un bout à l’autre de la plage ne s’abatte sur elles.
 
 

vue de la terrasse un jour de tempête

Le jour de notre départ, le temps s’était remis au beau. Grand soleil, mer calme. La voisine qui devait prendre le ferry avec sa fille de 12 ans pour rentrer à Marseille était soulagée. Nicolas nous a emmenés à l’aéroport. Escale à Rome. A Rome, on nous a fait attendre deux heures dans l’avion, pour cause de contrôles techniques. Le survol des Alpes fut tout en secousses.
Mille deux cent cinquante neuf kilomètres plus au nord, il n’y avait plus de neige. Le chauffeur de taxi suisse parlait de douceur.
Ce sera donc le premier texte de l’année 2015. Chaque année qui bascule dans le passé, les souvenirs, chaque année qui s’ouvre. Le deuil de l’une et l’accueil d’une nouvelle. On sait très bien que la distance qui les sépare est si mince qu’elle tiendrait dans un album de photos digitales. C’est le temps des photos de famille et d’amis (facebook en regorge jusqu’à la nausée), des "selfies", des souhaits et des résolutions. Gabi en a pris note dans un carnet. Pour elle, pour Nicolas, pour moi. Les enfants, eux, n’y voient que du feu. Leur sens du rite se limite à l’horizon de chaque jour qui passe.
thermes d'Antonin à Carthage/Tunis
Demain, il fera beau, et c’était vrai. On s’était presque habitué à vivre avec le bruit du vent dans la tête. La tempête est passée. L'air a un arrière-goût de printemps.
Maria a un exposé sur Alexandre le Grand à préparer aujourd’hui, dernier jour avant la rentrée.
capitole d'Oudhna
Lisa a déjà fait ses devoirs. Il fallait lire les mots de Motordu.
Lydia est à Tachkent chez sa mère qui ne l’attendait pas. Elle lui a fait la surprise. Arrivée tôt le matin devant sa porte pour voir la tête qu’elle ferait - et qu’elle a faite - de la voir là, plantée devant elle, bagage au pied (boîte de caviar précieusement enroulée dans des vêtements), alors qu’elle la pensait si loin d’ici. C’était le premier noël et le premier nouvel an depuis la mort de son mari, du père de Lydia.
Lydia rentre demain soir. Je ne sais pas encore quand. Je vais lui écrire un mot.
Lisa, ce matin: "c'est quoi le métier de maman ?".
Réveil la nuit à 7h00 du matin. Après tant de grasses matinées. Le thermomètre de la voiture affiche -4°C. Les vitres n'ont pas encore entièrement dégivré. Sur le parking du collège, je descends de voiture pour gratter les derniers halos de givre.
Lisa me demande de faire le grand écart. Ada qui a passé quelques nuits chez nous le lui a appris. Elle en est fière. Je prends une pose de crabe, bien éloigné de toute horizontalité. Elle se moque de moi.
  
Grâce à Ada, Lisa a appris à faire le grand écart.