Lydia et moi nous sommes rencontrés par-dessus le Mur de
Berlin, il y a maintenant près de quatorze ans. C’était à Varsovie où, quelques
années plus tard, sont nées nos filles, chacune dans une clinique différente, à
un autre bout de la ville. Lisa dans un quartier qui jouxtait le vieux
cimetière juif, à l’abandon, où les tombes, de guingois, aux inscriptions
presque effacées, sous des arbres qui semblaient vouloir reprendre toute la
place, étaient comme plantées au hasard, aussi hébétées que les rares visiteurs
qui parcouraient les allées.
Après la chute du Mur, dans l’ex-Union soviétique, des noms
de ville ont changé. Ce fut le cas de la ville où Lydia est née : Leningrad,
ainsi nommée l’année de sa naissance (depuis 1924, à la mort de Lénine, après
avoir été Petrograd de 1914 à 1924) jusqu’en 1991 où elle redevint Saint Petersbourg
(qu’elle avait été entre 1703 et 1914). Plus que tout autre peuple, les Russes
ont la manie de changer le nom de leurs villes et cela ne date pas de l’URSS. Au
cours du seul 20e siècle, près de 400 villes ont ainsi changé de nom.
| tante, neveu, sœur, mère, oncle et cousine (Tachkent, juillet 2014) |
Nous n’imaginions pas que ce changement de nom nous poserait
des difficultés au moment de nous marier et lorsque nous avons effectué les
démarches de reconnaissance de paternité (à la naissance des enfants, nous
n’étions pas mariés). Mais nous étions en Pologne où le ressentiment antirusse
était encore fort et l’est encore aujourd’hui, à peine atténué par le passage
des années et des générations, ravivé sans doute par l’actualité récente. Dans
un tel voisinage, les Polonais ne se sentiront jamais complètement en sécurité.
Les fonctionnaires polonais nous ont fait savoir que l’acte
de naissance de Lydia posait problème parce qu’il indiquait
« Leningrad » au lieu de « Saint Pétersbourg », qu’il n’était
donc pas à jour et donc pas valable. Ils nous demandaient d’en obtenir la mise
à jour, chose quasiment impossible, d’autant qu’avec l’indépendance de
l’Ouzbékistan, Lydia était devenue citoyenne d’un pays où elle n’était pas née.
Pour l’étrangère qu’elle était désormais aux yeux des Russes, demander à la mairie
de Saint Pétersbourg de rectifier son acte de naissance aurait été une
démarche plus que hasardeuse.
Une autre de leurs exigences était que l’orthographe du nom
de Lydia soit changée par transcription phonétique du cyrillique en Polonais.
Le passeport comportait pourtant une transcription en caractères latins,
acceptée dans tous les pays où l’alphabet latin est d’usage (et la Pologne se
targuait d’appartenir à la communauté latine), mais cela ne leur suffisait pas.
Il fallait que le nom soit retranscrit directement à partir du cyrillique sans
tenir compte de la transcription figurant déjà dans le passeport. Le traducteur
assermenté était tenu par la loi de procéder de la sorte. « Il était
désolé », nous déclara-t-il quand nous vînmes lui rendre visite, mais il
ne pouvait faire autrement sauf à risquer de perdre sa licence. Le fait est que
sous ce nom à l’orthographe modifié, Lydia n’était plus officiellement la même
personne. Aux yeux des autorités françaises, la femme que j’avais épousée
n’était pas celle mentionnée dans les documents fournis par les autorités
polonaises. Heureusement pour nous, l’employée polonaise du consulat de France
(Joanna, je me souviens de son prénom en écrivant ces lignes), un peu rugueuse au
premier abord mais finalement accommodante, trouva le moyen de réunifier Lydia
en une seule et même personne et grâce à elle et au prix de longues
tractations, nous fûmes finalement reconnus par la loi française comme mari et
femme. Ceci dit, sur le papier, je suis marié avec deux Lydia dont l’une,
fictive, vit toujours en Pologne sous un nom d’emprunt.
Du temps de Brejnev, les parents de Lydia, tous deux
originaires de Russie (son père militaire, sa mère infirmière), ont émigré en
Ouzbékistan où le climat était plus clément et où vivait déjà, depuis près de trente ans, la grand-mère maternelle de Lydia (qui, jeune fille à peine sortie de ses études, y avait été évacuée en 1941, peu de temps avant le siège de Leningrad). Lydia fut à cinq ans la première à
rejoindre sa grand-mère suivie, peu de temps après, de ses parents. Sa grand-mère qui y vivait donc depuis le début de la guerre et y enseigna le Français, épousa par la suite un Allemand de la Volga, lui-même émigré en Asie centrale pour échapper aux exactions de Staline à l'encontre des communautés d'origine germanique installées sur les rives de la Volga depuis le XVIIIème siècle. Il semble qu'ils n'ont pas passé toutes ces années en Ouzbékistan puisque la mère de Lydia est elle-même née au Kirghizistan voisin. Quoi qu'il en soit, Lydia passa
son enfance à Tachkent, y étudia puis y travailla avant d’aller étudier en Angleterre
où elle perfectionna son Anglais et se familiarisa avec le droit international des droits de l'Homme, avant de trouver un emploi d’expert international en Pologne.
| Lydia dans les bras de sa mère avec son père |
Du côté maternel, Lydia
a deux oncles. L’un vit à Moscou, l’autre à Tachkent. Toujours du côté
maternel, elle a deux tantes. Comme pour les oncles, l’une vit à
Tachkent, l’autre à Moscou. La famille est coupée en deux. Les uns sont restés
Russes. Les autres sont devenus, comme Lydia, ouzbeks. Les premières années, il
aurait été possible pour ceux restés à Tachkent d’obtenir la nationalité russe.
Olga, la sœur de Lydia, et Lydia, en voulaient un peu à leur père de ne pas
avoir fait les démarches.
| Lydia et son oncle venu tout spécialement de Moscou peu de temps après le décès du père de Lydia (sa tombe est à gauche sur la photo) |
Les circonstances de notre rencontre sont des plus banals
puisque nous étions collègues mais son arrière-plan ne l’est point. Nous sommes
loin toutefois d’être les seuls dans cette situation. Tout près de chez nous, habite
un couple germano-ouzbek (lui, Gerald, est Allemand ; elle, Anita, est
Ouzbek). Lydia a connu Anita à Tachkent et nous avons connu Gerald à Varsovie
où, des années durant, il fut notre collègue. Ils se sont mariés il y a environ
deux ans et ont eu un petit garçon dont nous venons de fêter le premier
anniversaire. A l’autre bout du monde, à Bichkek au Kirghizistan, vit un couple
italo-kazakh : Natalya est Kazakh ; Fabio est Italien. Nous les avons
tous les deux connus à Varsovie. Ils ont trois enfants dont l’aînée, Laura,
doit avoir aujourd’hui un peu plus de huit ans.
Comme tous les enfants du monde, ces enfants doivent la vie
au hasard des rencontres mais ici, au hasard, s’ajoutent les aléas de
l’histoire. Ils sont les enfants de la chute du Mur. Il y en a sans doute
beaucoup aujourd’hui.
| Lydia |
Dans le milieu international où nous évoluions professionnellement,
la langue de travail était l’Anglais. C’était aussi la seule langue que la
plupart d’entre nous avions en commun et qui nous permettait de communiquer au
bureau comme en dehors du bureau. L’Anglais fut donc la langue dans laquelle Lydia
et moi nous sommes rencontrés, la langue dans laquelle nous avons échangé les
premiers mots puis les autres. Elle faisait partie de notre quotidien. Lydia
connaissait le Français, elle l’avait étudié, mais elle n’y était pas aussi à
l’aise qu’en Anglais. Nous n’en avons jamais discuté mais le fait est que, même
après la naissance des enfants auxquels nous avons parlé en Français, pour moi,
en Russe, pour elle, nous avons gardé entre nous l’Anglais qui nous permettait
de rester à égalité dans l’échange, sans que l’un, moi en l’occurrence (puisque
je ne parlais et ne parle toujours pas le Russe), n’ait l’avantage de sa langue
maternelle.
C’était trop tard pour
moi d’entamer l’apprentissage d’une autre langue, me disais-je, surtout une
langue aussi difficile que le Russe, sachant aussi que j’avais longtemps
caressé l’espoir de perfectionner mon Grec, ma langue maternelle au sens propre
(cela fait partie des résolutions que je prends chaque année et que je ne tiens
pas). La seule raison qui aurait pu me convaincre d’apprendre le Russe est si
nous étions partis vivre en pays russophone. Cela ne s’est jamais présenté et
je n’y tenais pas plus que cela, et Lydia, du reste, pas davantage ou pas assez
en tout cas pour le rechercher.
L’Anglais, par conséquent, se trouve être aujourd’hui comme
l’aiguille de la balance qui maintient entre nous un certain équilibre. Pour le
reste, pour chacun de nous en son for intérieur, il demeure une langue
étrangère qui ne réfracte que très imparfaitement le fond de nos pensées et de nos
émotions. Avec l’école, les enfants parlent spontanément le français. Le Russe
est la langue de la prime enfance, de l’intimité avec leur mère. C’est la
langue d’un rapport exclusif, une langue qui serait maternelle au sens propre,
puisque hors de la mère, rares sont les occasions pour elles de la parler, de
s’en imprégner, d’y vivre une vie extra-utérine, pour ainsi dire. Il y a le
temps passé en Ouzbékistan (un été sur deux jusqu’à présent) puis les cours de
Russe qu’elles suivent, ici en France, chaque samedi matin, pendant deux
heures, qui leur permettent d’apprendre à le lire et à l’écrire. Cela ne suffira
pas cependant à rattraper le retard pris.
L’empire soviétique dans lequel Lydia a grandi est maintenant
loin derrière elle. Elle s’est familiarisée avec l’Ouest, son économie de marché,
son consumérisme, ses super et hypermarchés, ses vitrines achalandées, son
régime de libertés tellement évidentes pour tous que personne n’en connait plus
le prix. Elle est passée à l’Ouest. Elle est venue, elle a vu, elle y vit
désormais. Par sa profession, apprise sur le tas, au fil d’une succession
d’opportunités, elle s’est trouvée confrontée aux apories idéologiques qui
avaient jadis opposé Est et Ouest. Tous les espoirs étaient alors permis. Certains
parlaient de fin de l’histoire. La démocratie libérale semblait vouée à
l’emporter. C’étaient des années d’euphorie. Pendant l’avancée allemande, lors
de la seconde guerre mondiale, Staline avait fait déplacer des usines entières
pour qu’elles échappent à l’envahisseur. De la même façon, l’Ouest semblait
croire qu’il suffirait de convoyer d’Ouest en Est droits, libertés, élections, Etat
de droit, libre concurrence, économie de marché, etc., par trains entiers de
marchandises, pour reconstruire un monde nouveau sur les ruines de l’ancien. Les
pays où nous nous rendions paraissaient à certains des terres vierges sur
lesquelles soufflait un vent nouveau, qu’il nous appartenait simplement
d’orienter, de canaliser, de faire fructifier. Les graines d’un monde nouveau
nous tombaient littéralement des mains. Nous étions embarqués dans une geste
messianique. Il n’y avait qu’à labourer puis à attendre. Nos interlocuteurs
étaient tout ouïs. Experts et consultants affluaient. C’était la ruée vers
l’Est. Les toasts s’enchaînaient. Nous nous souhaitions tant de choses.
| Yvan, le père de Lydia |
Au terme d’un séminaire
qui couronnait des mois de préparation, nos hôtes kirghizes firent apporter des
cadeaux. Nous repartions le lendemain, tôt dans la nuit. Pendant deux jours, des
experts hongrois, américain, bulgare, français, avaient animé des ateliers de
travail. Ils avaient longuement expliqué comment, dans leur pays respectif, les
contestations électorales étaient traitées devant les tribunaux. Je me souviens
n’avoir compris l’inanité de nos efforts qu’au dernier jour de la conférence.
Je me rendis alors compte que malgré tous les efforts des interprètes, nous ne
parlions pas la même langue. Nos hôtes étaient ravis pourtant. Ce qui leur
importait avant tout, c’était de se montrer hospitalier, de montrer le meilleur
d’eux-mêmes. Le dernier jour, nous étions donc alignés au devant d’une estrade.
Un dignitaire du régime nous fit remettre par une jeune fille des cadeaux, un
pour chacun d’entre nous. Le mien était un cache-théière ; je le pris pour
un chapeau traditionnel kirghize comme j’en avais tant vu dans les rues les
jours précédents, et je fus à deux doigts de me le mettre sur la tête. Je ne
sais ce qui finalement me retint de le faire. Je crois que ce fut un signe du
professeur bulgare avec lequel j’avais sympathisé et qui devina, me
semble-t-il, que je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait et que je
m’apprêtais à me ridiculiser.
Sous l’impulsion d’un britannique que Lydia considère comme
ayant été le meilleur de ses supérieurs au cours de ces premières années, notre
organisation commença à recruter de manière plus systématique du personnel venu
de l’Est. C’est ainsi que Lydia eut sa chance, ainsi que Natalya, évoquée plus
haut, arrivée à Varsovie quelques mois avant Lydia. Et l’une des qualités de
l’organisation fut sans doute de se démarquer d’autres pourvoyeurs d’aide par une
plus grande proximité avec les pays visités et une meilleure compréhension des difficultés.
Beaucoup se rendaient
bien compte que les choses étaient infiniment plus compliquées. Les individus
s’en rendaient compte (pas tous cependant, loin s’en faut) mais les structures
qui regroupaient ces mêmes individus semblaient, elles, condamnées à des
logiques aberrantes que personne ne pouvait arrêter. Mues par une force
d’inertie, loin de corriger leurs erreurs, elles les amplifiaient (à forcer
d’appliquer des recettes, de modéliser ses modes d’intervention) sans qu’une volonté individuelle, fût-elle
située au sommet de la hiérarchie, ne puisse faire barrage. Tout s’enchaînait
naturellement : une fois convaincu, le bailleur de fond payait ; il
payait pour des résultats rapides et tangibles ; il payait des spécialistes,
des experts et des consultants internationaux assistés d’experts locaux, pour
atteindre des objectifs le plus précisément définis; il payait ensuite des
évaluateurs pour produire des rapports plus ou moins complaisants que personne ne
lirait. Souvent, très souvent, les objectifs étaient irréalistes, les résultats
escomptés hors de portée. Toutes les personnes physiques engagées dans le projet,
à part quelques idéalistes enragés (il y en a), le savaient comme le savaient
les bénéficiaires ultimes (« ultimes » parce qu’il faut aussi compter
les bénéficiaires intermédiaires, experts et consultants, surtout
internationaux) qui ne s’en souciaient guère (pour eux, l’essentiel était de
donner le change, de faire preuve de bonne volonté, de laisser faire tant qu’il
n’y avait pas de mal à cela). Les organisations, celles qui donnaient les
fonds, celles qui recevaient les fonds, celles qui employaient les intermédiaires,
le savaient aussi mais ne cherchaient surtout pas à le savoir (les deux
attitudes n’étaient pas incompatibles). Seuls les individus doutent, jamais les
organisations.
Dans les discours, dans
les réunions, chacun disait ce que l’autre voulait entendre, et l’autre
répondait en conséquence. Et nous étions convaincus ne jamais avoir besoin de discuter
entre nous de ce que nous entendions par ceci ou cela. Il était admis que nous
partagions les mêmes idées sur tout. Tout collectif n’aspire qu’à l’évidence. Un
architecte et son équipe n’ont évidemment pas besoin de définir, avant de
commencer à travailler, ce qu’ils
entendent par architecture. Dans notre domaine qui était vaste (démocratie,
d’élections, de séparation des pouvoirs, d’indépendance de la justice, de
tolérance et de libertés, entre autres choses), pouvait-il en aller de
même ? Certainement pas, car il n’y a pas de modèle unique en matière de
démocratie et même sur les questions les plus techniques, comme la tenue
d’élections démocratiques, la diversité des systèmes électoraux le démontre.
Mais il fallait faire comme si. C’était essentiel pour être efficace. Ou du
moins, avoir une chance de l’être.
Dans ce bouillon de
culture, certains tanguaient entre hypocrisie, cynisme et schizophrénie. Du
reste, je l’ai constaté (et cela m’a permis de relativiser mes propres doutes),
la lucidité chez certains, pris isolément, était souvent pire que l’aveuglement
ou le panurgisme des autres, de la masse. Parce que souvent les plus
extralucides d’entre nous étaient aussi les plus déterminés à ne rien changer,
à ne rien vouloir. Leur cynisme était à double détente : on ne peut pas
changer le monde, disaient-ils, il ne faut même pas essayer, c’est peine
perdue, et ceux qui s’y emploient, sont des imbéciles ou des illuminés (ou les
deux) mais cela ne m’empêchera pas de gagner ma vie en faisant semblant d’y
croire ou du moins, de m’y appliquer.
Ce qui compte, c’est la première décision. Dans la chaîne des décisions qui mènent sur la voie du messianisme, seule la première décision est une décision. Celles qui suivent ne font qu’appliquer et une fois que l’on en est là, il n’y a pas de retour en arrière possible et les choses se décident et se font quasiment toutes seules. Jamais une organisation que tout le monde en apartés s’accorde à trouver obsolète ne sera dissoute. Elle continuera à exister dans un monde parallèle où des personnes de bonne volonté continueront à lui insuffler un semblant de vie et de raison d’être, juste assez pour que l’illusion soit acceptable, le fond de teint impeccable. Bien sûr, l’argent manquera, les budgets seront resserrés, les recrutements se feront au compte-goutte, les sinécures y feront boule de neige mais personne ne prendra la dernière décision, celle de tout arrêter.
| étapes de préparation du Plov, plat national Ouzbek (préparé ici à la datcha familiale) |
Cela fait déjà dix ans que le pays d’adoption de Lydia et son
pays d’origine avaient divorcé à l’amiable quand elle s’est installée à
Varsovie. Fin de l’histoire peut-être mais nombreux étaient les pays comme le
sien à revendiquer la leur désormais, quitte à se l’inventer, tandis que l’espoir
de lendemains meilleurs se dissipait peu à peu, et un peu partout. Dorénavant, Lydia
possédait la citoyenneté Ouzbek, elle y avait vécu presque toute son existence,
mais sa nationalité (qui, en URSS, n’est pas synonyme de citoyenneté et se
réfère plutôt à l’ethnicité) était Russe. Elle n’avait jamais vécu en Russie ou
si peu mais cela n’y changeait rien. A Tachkent, la statue de « Tamerlan le
Conquérant » avait détrôné celle de Marx. Considéré comme un barbare
sanguinaire sous l’ère soviétique, il sert depuis lors d’étendard à la nation
Ouzbek.
Du temps où rien ne permettait de prévoir la chute du mur et
la levée du rideau, je n’imaginais pas ce que cela pouvait être de vivre de
l’autre côté du mur ou du rideau. Je n’y pensais pas. L’Ouest semblait déjà
assez grand. Cela devait ressembler à un no
man’s land, ai-je peut-être pensé, à des terres coupées du monde réel, le
mien, où les gens manquaient de tout, vivaient chichement, faisaient la queue
devant des magasins vides, parcouraient les rues, tête basse. La lumière
n’était allumée que de ce côté-ci, du bon côté. Des gens avaient payé de leur
vie leur fuite vers l’Ouest, par-dessus ou plutôt par-dessous le mur : c’est
donc bien qu’il faisait meilleur de ce côté-ci. Entraperçu lors d’un voyage
scolaire à Berlin-Est, l’autre côté conforta cette vague intuition. Ce monde-là
était décidément gris, triste, désuet, oppressant. Les gens ne riaient pas. Ils
attendaient sans y croire que cesse la mascarade des grands défilés militaires
dans les rues de Moscou auxquels assistaient des gérontocrates engoncés dans
d’épais manteaux gris à cols de fourrure, le visage dissimulé sous des chapkas.
Non, on ne devait pas s’amuser dans ce monde-là. Voilà ce que je croyais
savoir. Bien sûr, je me doutais un peu que tout cela tenait de la caricature. Une
chose me frappait : pendant la dictature en Grèce où je passais alors tous
les étés, les gens riaient, chantaient, s’amusaient, faisaient la fête. Et
nous, touristes, pendant que d’autres étaient torturés (ce que j’appris bien
plus tard), nous mangions du homard à volonté dans l’unique taverne d’un petit
village côtier. Les homards semblaient se multiplier comme des petits pains. En
temps ordinaires, nous a-t-on expliqué, ils étaient exportés vers Athènes et de
là, vers l’étranger. Il devait donc y avoir des sanctions et parmi elles, un
embargo sur le homard.
Je ne me doutais pas que ma profession impliquerait de
voyager dans ces pays qui n’existaient pas alors. Ces pays en
« stan » comme lâcha un jour une collègue canadienne en pleine
réunion de direction, l’air de dire que tous se valaient bien et que de toute
façon, ça ne faisait pas sérieux tous ces pays aux noms imprononçables,
relevant d’une sorte d’équivalant soviétique de disneyland. Toute la place dans
l’Union soviétique était prise par la Russie. L’hiver Russe semblait n’épargner
personne. Il n’y en avait que pour la Russie.
J’ai appris péniblement à écrire correctement (en anglais) le
nom de ces pays en « stan ». J’ai appris à les situer sur une
carte. Nous étions une majorité
d’occidentaux, n’ayant de l’Est soviétique qu’une connaissance superficielle, à
peine plus élaborée que celle évoquée plus haut (j’exagère peut-être). Même en
Pologne, la fin de l’histoire ne semblait pas écrite. Tout y était très
soviétique. Les Polonais s’agaçaient de nous entendre les repousser à l’Est, les
cataloguer parmi les pays d’Europe de l’Est, eux qui se revendiquaient
désormais à l’Ouest, en Europe, très loin de la Russie. Eux qui se voulaient la
tête de pont de la nouvelle Europe, celle qui, lors de la crise irakienne, se
plaça sans vergogne aux côtés de l’Amérique revancharde de Bush.
Marie est née un an avant l’entrée de la Pologne dans l’Union
européenne. Je me souviens encore des affiches. Le jour du référendum en 2003,
nous avons parcouru les rues et, accompagné d’un ami, Gerald justement qui plus
tard épouserait l’amie Ouzbek de Lydia, nous sommes entrés, poussés par la
curiosité, dans un bureau de vote. Lydia était alors enceinte de huit mois.
| les poivrons de diedoula (père de Lydia), une partie de son héritage, lui qui, les dernières années, avait pour occupation principale son potager (à la datcha) |
Je revois les chiffres de la participation. L’euphorie était
déjà passée puisque sur près de 30 millions d’inscrits, plus de 12
millions ne s’étaient pas déplacés. Les Polonais semblaient convaincus que leur
liberté, il la devait davantage aux Américains qu’aux Européens. L’entrée dans
l’Union européenne était une nécessité mais déjà elle ne mobilisait plus. Elle
était acquise. Quelques affiches iconoclastes, placardées à l’abord des
nombreux parcs de Varsovie, appelaient à l’entrée de la Pologne dans les Etats-Unis
en tant que cinquante-et-unième Etat. Et ceux qui placardaient ces affiches ne
plaisantaient pas.
A Varsovie, l’organisation qui nous employa pendant plus de
onze ans pour moi, neuf ans pour Lydia, était née, au début des années
soixante-dix, de la volonté de détente des deux superpuissances. Elle devint
rapidement le creuset d’idées neuves dont celles de liberté et de démocratie où
vinrent directement puiser les dissidents, les enfants d’Helsinki (du nom de la
ville où furent signés les accords du même nom). Par pudibonderie, pour ne
froisser personne, les diplomates d’alors convinrent d’appeler cela la
« dimension humaine », comme si pour le reste - les autres dimensions
-, l’être humain avait peu d’importance. Le programme commun de la détente était
un programme minimum centré sur les questions de sécurité mais qui comprenait
également, pour ce qui est de la « dimension humaine » (le terme
n’était pas encore d’usage les premières années), l’objectif de favoriser les
« contacts entre les personnes » par-dessus le mur érigé onze ans
plus tôt, l’objectif de permettre aux familles séparées par le mur de reprendre
contact.
Après les années d’euphorie qui suivirent l’ouverture des
frontières, même « dimension humaine » finit par sembler de trop. Les
communiqués en parlaient encore mais la réalité la démentait. Diplomates de l’Est
et de l’Ouest faisaient semblant et font encore semblant que les mots et les
choses forment une seule et même réalité. Cela dit, les frontières restent
ouvertes ce qui permet à Lydia de rendre visite à sa mère et à sa mère de venir
nous voir tous les deux ou trois ans mais les nouveaux murs sont en papier, des
visas, d’un côté visas de « sortie du territoire », héritage
soviétique qui n’a jamais été aboli (et qui, là où il le faut, a même été
restauré de manière plus ou moins explicite), de l’autre visas
d’ « entrée du territoire » sur le mode Schengen.
A la chute du Mur de Berlin, Lydia n’avait que seize ans.
Plus tard, elle a commencé à voyager. Son premier voyage hors d’URSS
fut en Grèce. Prémonition. Pendant son séjour, elle logea dans un hôtel qui existe encore,
devant lequel nous passons souvent, puisqu’il se trouve à deux pas de là où
habitent aujourd’hui mes parents.
Un quart de siècle a passé depuis la chute du Mur. A l’Est, beaucoup
sont convaincus - et sans doute à juste titre - que la vie était meilleure du
temps de Brejnev. Ils n’ont jamais connu la démocratie. Ce qu’ils ont pris, ce
que l’on leur donné pour telle n’en avait que l’apparence. Avant, il n’y avait
pas de libertés mais à quoi bon la liberté si elle ne sert qu’à spolier, pour
les uns, et à mendier, pour les autres, la très grande majorité ? Marx se
retournerait dans sa tombe. Evidemment, chez tous les déçus de la
« démocratie », il y a toujours une part d’idéalisation rétrospective
mais personne à l’Ouest n’imagine à quel point la désillusion a été brutale. On
le sait, on le dit, on disserte même là-dessus, on s’en désole bien sûr mais on
n’a sans doute pas pris la mesure du phénomène. En Russie et ailleurs dans
l’aire soviétique, les gens sont aujourd’hui résignés. Leur sort est entre les
mains de cliques mafieuses d’autant plus rapaces qu’elles savent que
d’autres, à la porte, attendent impatiemment leur tour. Ce ne sont plus des
régimes totalitaires, on peut y faire des affaires, on peut même y être
capitaliste. Ce sont plutôt des Républiques bananières (sans les bananes mais
avec le pétrole et le gaz à la place, marchandises bien plus lucratives) où
chacun se débrouille comme il peut, sachant qu’il peut tout perdre du jour au
lendemain, ce qui accentue la sauvagerie des régimes. Il n’y a pas d’Etat de
droit, rien que des passe-droits ; la corruption gangrène tout l’édifice
social, de la cave au grenier, et le pouvoir, tout le pouvoir, est entre les
mains de quelques uns.
| Tachkent au début des années 80 |
Lydia a une cousine qui vit à Tachkent où elle est née il y a un peu plus de vingt trois ans. Julia
est la fille de la sœur de la mère de Lydia. Son père était ouzbek, de
citoyenneté et de nationalité ouzbek, c'est-à-dire ethniquement ouzbek en plus
d’en avoir la nationalité. Julia ressemble davantage à son père qu’à sa mère
qui est, elle, de sang russe. La première fois que je l’ai rencontrée, elle
devait être à peine un peu plus âgée que Marie aujourd’hui. Elle a étudié à
l’université; si je me souviens bien, elle a fait un stage au ministère des affaires étrangères puis a
trouvé un travail dans une agence de voyage officielle qui lui a permis à deux,
trois reprises, de sortir du territoire, comme ses deux cousines, mais juste
pour quelques jours (elle a voyagé en Turquie et en Espagne notamment mais aussi en France où elle nous a rendu visite). Toutefois, Julia est d’une timidité maladive, d’un tempérament
extrêmement pusillanime, et n’a d'autres aspiration que de s’intégrer pleinement dans la société
Ouzbek traditionnelle, pourtant éloignée de sa famille qui n'en a adopté que les moeurs culinaires. Contrairement à ses cousines qui ont pourtant tout fait pour l’inciter
à s’ouvrir sur le monde, elle ne souhaite pas quitter son chez-soi. Il semble
que l’influence de ses amies Ouzbeks a été plus déterminante que celle de ses
proches. Elle s’est convaincue qu’il lui fallait le plus rapidement possible
trouver un mari. Elle s’est convaincue sans en avoir discuté avec personne (à
ma connaissance) qu’elle était déjà presque trop âgée (à 23 ans) pour en trouver un et que sa
famille, russe donc occidentale, était pour elle un handicap à surmonter en respectant avec le plus de zèle possible les mœurs musulmanes de sa
terre natale. Je me souviens avoir entendu dire qu’elle est alors mise à
balayer chaque matin devant chez elle comme se doit de le faire
toute jeune fille Ouzbek bien comme il faut et bonne à marier. En l’espace de quelques semaines,
elle a rencontré quelqu’un et a décide illico de l’épouser. Tout le monde autour
d’elle s’en est alarmé. Son père étant décédé quelques années plus tôt, la seule
autorité s’exerçant sur elle était celle de sa mère mais celle-ci en avait peu et bien que le conservatisme revendiqué de sa fille soit à cent lieues de la jeune fille qu'elle avait été, plutôt coquette et coureuse, moderne en tout cas, elle ne fit que très peu pour s'opposer au projet de sa fille unique. Elle se sentit
désarmée devant la détermination de celle-ci qui contrastait tant avec son caractère pusillanime. Personne ne l'avait vu venir et personne n’a pu la
convaincre ne serait-ce que de prendre le temps de la réflexion. L’été 2013, elle épousa donc, selon
les rites musulmans (elle qui ne l’était pas, l’est devenue) un jeune Ouzbek
d'un mètre quatre-vingt-dix que personne, du côté des siens, ne connaissait vraiment. Il avait bien été
présenté à sa future belle-mère mais il n’avait alors pas donné l’impression de
vouloir faire plus ample connaissance. Assez rapidement, Julia est tombée
enceinte. Elle vivait chez sa belle-mère. Lui ne travaillait pas ou plus,
personne n’en savait rien. La belle-mère attendait de sa belle-fille qui, elle,
travaillait toujours à l’agence, qu’elle s’occupe de la maison et des repas. Julia,
peu habituée à s’occuper d’une maison et à cuisiner, finit tout de même par craquer. Elle rentra à la maison et donna naissance à un garçon alors même qu'elle n'habitait plus le domicile conjugal. Et pour parfaire le tableau, à la stupéfaction de
tous, les jeunes mariés, plus ou moins en froid, décidèrent d’appeler l'enfant « Islam ». Islam, sa mère et sa
grand-mère vivent aujourd'hui sous le même toit. Le père, le mari, y passe souvent. Julia a repris son travail mais ne voyage plus. Déjà avant le mariage, alors qu'ils étaient fiancés, son futur mari était passé à l’agence pour demander au patron de sa promise de ne plus la laisser voyager.
| Islam et sa mère |
A peine arrivée à Tachkent pour le Nouvel An, Lydia reçoit un
appel chez sa mère. Ce sont les services de la sécurité nationale. Ils
demandent à la voir. Ils demandent à la voir le jour même à l’heure qui lui
convient. A l’heure convenue, elle se présente au commissariat. Ils sont là.
Deux hommes, un jeune et un moins jeune, le jeune sans doute un stagiaire,
pense-t-elle. Il ne dira rien pendant l’entretien qui dure quarante minutes.
Lydia n’a pas pris avec elle son passeport au cas où ils le lui demanderaient
et ne jugeraient pas bon de le lui rendre. Le moins jeune donc pose les
questions. Il veut savoir de quoi elle s’occupe aux Nations Unies. Lydia
s’empresse de préciser que par souci déontologique, les employés des Nations
Unies ne travaillent pas sur les dossiers concernant leur pays d’origine – ce
qui est, du reste, faux. Elle demande à connaître la raison de cet entretien. Il
lui explique que c’est un entretien de routine, que ses services ont
régulièrement des entretiens de ce genre avec des personnes sélectionnées au
hasard sur la liste des personnes qui ont demandé ou récemment obtenu le visa
de sortie du territoire.
Une fois que nous aurons retiré la carte de séjour, Lydia
pourra demander la nationalité Française. J’ai imprimé une liste de pièces à
joindre au dossier que j’ai ensuite épinglée sur le tableau blanc au-dessus de
l’imprimante. Il faut compter dix-huit mois de procédure, est-il indiqué sur le
site internet du Ministère de l’intérieur. Le visa de sortie du territoire ouzbek
étant valide pendant deux ans seulement, peut-être ne sera-t-il pas possible
d’échapper à un nouvel entretien.
Cette fois, le stagiaire sera prêt à poser lui-même les
questions. | Nouvel An 2015 à Tachkent |
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