| Marie dans sa chambre - séance d'essayage |
Le ciel est strié de stratocumulus. Me fait face la chaîne du Mont Blanc. Le Mont Blanc lui-même est éclairé de dos, côté italien me semble-t-il, ou dirait-on, de l’intérieur. Car toute la masse rocheuse qui monte en spirale façon meringue, vibrionne, devient même translucide tout à coup. Un halo de lumière crépite sur les contours. C’est une vision, une extase laïque : neige et nuage percés de part en part par les rayons du soleil. La roche dans son écrin de neige parait se soulever d’elle-même, entrer en lévitation, toucher à la grâce.
Je suis le seul dans la salle à être transporté par ce
spectacle. Personne n’a rien remarqué.
Comme Marie, je me soucie de ce que pensent les autres, de
leurs réactions, de trouver dans leur attitude, dans leur expression, une
confirmation de ce qu’il faut sentir, de
ce qu’il faut en penser. On peut ainsi passer sa vie à ne rien être par
soi-même.
Je pourrais soutenir l’inverse, que je suis distrait, que je
ne vois pas les autres, ou que je les aperçois trop tard, quand je me suis
moi-même déjà fait une opinion. Marie est distraite. Elle est en retard. Ce n’est
pas de la lenteur mais de la distraction, la diversion qui nous vient de qu’elle
voit ce que d’autres ne remarquent même pas. Pour être de plein pied dans le
réel, il faut s’en abstraire, c'est-à-dire se priver volontairement,
mécaniquement, d’une partie du réel, peut-être même de la plus grande partie du
réel. Pour être réel, dans le réel, adapté au réel, il faut être distrait.
Ceux qui ne savent pas faire le tri parmi les émotions les
plus infimes, ceux-là sont perdus, voués à demander une aide qu’ils n’obtiendront
jamais. Qu’ils ne demanderont jamais.
Je déroule les foulées sur le tapis roulant. Le spectacle
est fini. Les corps transpirent. La neige est retombée comme s’est éteint le
soleil qui a déporté ses rayons de la montagne à un nuage en forme de poisson,
sole ou limande, qui lui fait comme une couronne.
J’aurais aimé avoir une photo de ce moment-là.
Le plus difficile, quand
on court sans avancer (sur un tapis roulant), quand la machine avale les
foulées, c’est de ne pas penser du tout ou de penser à quelque chose en
particulier. Faire passer le temps plus vite en ne pensant à rien d’autre.
Marie se plaignait de maux de ventre. Après la première
heure de cours, elle s’est rendue à l’infirmerie, avec sa meilleure copine,
Camille. Appelé par l’infirmière, je les ai trouvées toutes les deux allongées
dans le local exigu de l’infirmerie, dans une semi-pénombre. Camille avait
l’air de se sentir encore plus mal que Marie. J’ai ramené Camille chez sa mère
qui ne pouvait pas se déplacer. Marie a passé la journée dans un état quasi-végétatif,
et le lendemain de même.
Elle trouvait le plat de riz trop salé, elle n’a presque
rien mangé, elle a mangé des frites et encore, elle m’en a laissées.
Vendredi, le maître d’escrime était mécontent de Lisa qui
avait, disait-il, frappé de son sabre l’un de ses camarades. Je n’ai pas trop
compris. Le camarade n’avait rien. Il lui avait tiré les cheveux, plaidait-elle
pour sa défense. Nous avons commandé des pizzas. Il pleuvait dru. Nous avons
attendu dans la voiture qu’elles soient prêtes. Je me suis promis d’apprendre
le nom des nuages. Car Lisa voulait en savoir plus.| Lisa et son équipe d'escrimeurs |
Elle, Lisa, avait un contrôle sur l’eau. Elle n’avait pas sa
leçon dans son cartable. Le cahier était resté dans son casier. Je me suis
fâché mais elle a eu « tout juste ».
Marie devra rattraper les cours manqués. Camille,
semble-t-il, est allée en classe le vendredi mais reste le jeudi. A qui
demander ? C’est là que j’apprends qu’elle et Giulia se sont disputées et
ne sont plus amies. Marie pleurniche quand je veux savoir pourquoi. Elle ne
s’en souvient plus, dit-elle.| message à Olga pour son anniversaire le 28 décembre |
Marie se plaint que je ne fais jamais rien avec elle ou pas
souvent. Le jeudi, pendant que de guerre lasse (j’ai éteint la télé), elle
dessine, je lui lis à voix haute les deux premiers chapitres du
« Lion » de Joseph Kessel. Je ne suis d’abord pas sûr qu’elle
m’écoute mais je continue, j’insiste. Quand j’arrête, elle veut que je
poursuive.
A Pâques, nous avons projeté de rendre visite à Olga à
Vancouver. Katia, la mère d’Arthur, nous a appris qu’Air France venait d’ouvrir
une ligne directe Paris – Vancouver. Nous avons acheté les billets hier soir. Si
ça se trouve, Katia, qui est hôtesse de l’air à Air France, pourrait être sur
le même vol que le nôtre. Une de ses meilleures amies habite Vancouver. | Marie joue la star (l'été dernier) |
Mamie et dieda sont passés à la maison mercredi après-midi. Nous avons ramené de la cave plusieurs caisses remplies de livres. L’un d’eux contenait une ménagère. Je les ai aidés à les transporter de la cave à la voiture puis de la voiture à leur appartement du deuxième étage où ils sont déjà bien installés. Demain, je les emmène au cabinet d’analyse pour des prises de sang.
Ils ont eu les résultats, ils sont plutôt bons. Mais dieda a
une tendinite qui ne lui permet pas, pour le moment, d’aller courir autour du
lac.
Dimanche, Marie a appris à préparer des crêpes. Elle en a
préparé à la chandeleur.
Après les prises de sang des grands parents, petit-déjeuner
express à la maison puis je passe prendre Lisa et finalement, nous allons tous
ensemble réceptionner Marie à la sortie du collège et de là encore, nous
roulons jusqu’au restaurant de la gare aménagé dans une ancienne gare
désaffectée et que tiennent deux jeunes hommes qui semblent incrédules devant
le succès de leur établissement.
L’Anglais est la langue des secrets ce qui agit comme un
aiguillon sur la motivation de Marie : elle ne laisse pas un jour passer sans
s’essayer à de nouveaux mots, à de nouvelles tournures de phrases.
Lisa, elle, se contente de compter (en Anglais). Hier, dans
la voiture, elle a voulu savoir comment compter au-delà de 19.
Depuis la rentrée, Lisa va à la piscine chaque vendredi
matin. Ce jour-là, elle emmène à l’école deux sacs en plus de son cartable, un
sac pour la piscine, un autre pour l’escrime. | reine et roi d'un jour |
Je ne sais pourquoi, la conversation a bifurqué. C’était tôt
le matin, il faisait encore nuit. La conversation a porté sur mon service
militaire.
Ce jour-là, nous nous
levions plus tôt. C’était le jeudi, je crois. A 6 heures du matin, nous avions
la piscine rien que pour nous. Le lieutenant qui nous y amenait, en rangs et à
pied, était Breton. Il portait un nom à particule et se tenait raide comme un
piquet. Contrairement à son supérieur, le capitaine qui commandait la place, il
avait de la tenue, était cultivé, et ne se privait pas de frayer avec les
premières et deuxièmes classes. Il faut dire qu’il était à peine plus âgé que
certains d’entre nous. Pendant qu’on nettoyait nos armes, il s’enquérait de notre
avis sur l’armée. Il nous demandait d’être francs avec lui. Nous l’étions. Il
ne mouftait pas. Le capitaine, lui, m’emmenait à la « chasse ». Il me
réveillait en pleine nuit et m’ordonnait de monter la radio sur sa jeep.
J’étais son chauffeur. Je conduisais pendant qu’il épaulait son arme munie
d’une lunette à infrarouges. Ainsi équipé, il repérait dans l’obscurité des
proies que, le doigt sur la détente, il faisait mine d’abattre. Puis nous
rentrions pour la montée de drapeau.
Il a fini par neiger jusqu’aux pieds des montagnes. Nous
avons bien cru qu’au matin, nous en aurions jusqu’aux genoux mais non. La neige
ruisselait des arbres. Déjà elle fondait.
Il y a cette vieille chanson de Sardou, « je
vole », une reprise, voix de femme, de jeune femme. Marie ne comprend pas ce
qui peut pousser un tout jeune homme, dix-huit ans à peine, à quitter le toit
familial.
Il a fallu expliquer ce que « racisme » veut dire.
Marie avait lu dans un magazine un article évoquant Nelson Mandela et
l’apartheid. Puis elle a voulu savoir « ce qui ne vas pas avec
l’Islam ».
Pour apprendre aux enfants à penser par eux-mêmes, il faut
se déprendre de la manie de l’opinion comme de la tentation de l’entonnoir
(ouvre ton esprit que je m’y mette). Ils attendent des réponses, pas des
explications. Ils veulent savoir ce qu’il
faut penser : ne m’explique pas, donne-moi seulement ton opinion, je
me débrouillerai avec le reste.
Finalement, il a neigé pour de bon, et la neige a tenu. Les
premiers jours, c’est l’état de grâce, impression de légèreté, de conte de Noël ;
la neige poudroie, scintille, frétille dans les arbres ; on s’attendrait à
voir débusquer d’entre les rangées d’arbres qui bordent la route, elfes,
biches, princesses et dragons. Ensuite, sous l’effet du gel, la neige se tasse
sur elle-même, hommes et machines la chasse sur les bas-côtés où elles forment
des congères ; ici et là, elle fait tâche, elle s’entête ; elfes,
biches, princesses et dragons ont fondu dans la tête des enfants.
Lisa demande ce que les mots veulent dire. Par brassées, à
la pelle, elle les dépose à mes lèvres. A la bibliothèque de l’école, elle a
emprunté une encyclopédie. Je me demandais bien pourquoi son cartable était si
lourd. Elle l’a bien gardée là, deux jours de suite, sans que je m’en
aperçoive. Puis elle l’a sortie, elle l’a placée sur la table basse puis sur
ses genoux. Elle a commencé à la feuilleter et ensemble nous avons appris que
la terre tourne autour du soleil, qu’un certain Vauban construisait des fortifications
pour le Roi Soleil (nous sommes passés vite là-dessus), que la forêt tropicale
regorge d’animaux inquiétants (nous nous sommes attardés sur cette double
page).
Aujourd’hui, vendredi, dernier jour d’école avant les vacances
de février, Marie n’a qu’une heure de cours. De onze heures à midi. A midi, je
passerai la prendre, je signerai la décharge et nous rentrerons.
J’ai la grippe, tu as la grippe, elle a la grippe et ainsi
de suite. Marie seule y a échappé. Début d’otite pour Lisa ce mardi, visite
éclair chez la remplaçante de notre docteur qui prescrit des gouttes, matin et
soir. J’ai écrit un mot dans le cahier de liaison demandant au maître de la
dispenser de piscine (les CE1 ont piscine tous les vendredis de ce deuxième
trimestre).
Il y a du vent, et
les rafales de vent déplace la neige jusqu’au milieu des routes. Rien qu’hier,
j’ai été le témoin de trois accidents de la route. Des voitures qui ont basculé
dans le fossé.
Nous avons poussé jusqu’aux environs d’Annecy où nous avons
passé une demi-journée dans un centre aquatique qui regroupe sous une immense
cloche de plexiglas transparente plusieurs piscines à toboggans dont l’une se
prolonge à l’extérieur avec une eau à trente cinq degrés.
Nous n’avons pas encore skié. C’est l’anniversaire d’Odina
ce dimanche. Je dois lui trouver un cadeau.
Il y a des travaux dans l’immeuble qui m’empêchent de me
concentrer.
Je suis arrivé en retard au centre de loisirs. Mais je
n’étais pas le seul.
Et voilà qu’une journée s’achève. La nuit tarde un peu, un
tout petit peu. Les stores sont baissés dans toutes les pièces. Le lave-vaisselle
est plein. Les filles se lavent les dents avec une brosse électrique. Nous
éteignons les lumières puis nous nous éloignons dans le couloir qui mène vers le
salon. « Bonne nuit », « спокойной ночи », « faites de
beaux rêves », « dormez bien ».
Etc. Etc.
De beau matin, le ciel est bleu. Le soleil s’immisce dans le
salon, sur les murs du fond. L’ombre des cristaux de neige crépite sur le papier
peint. De ce côté-ci, c’est le Jura.| photo prise l'été dernier au cours d'une cueillette de framboises |
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