12 février 2015

Chute de cheval


J’étais en voiture quand Lydia m’a appelé. Lisa avait fait une chute. Son poney s’était emballé. Un oiseau l’aurait effrayé. Quand il a arrêté sa course, Lisa a perdu l’équilibre. Elle est tombée sur le coude.

La douleur lui tirait des larmes. Quand je suis arrivé, Lydia la consolait à l’arrière de la voiture. J’ai demandé aux responsables du club s’ils avaient un docteur dans les environs à recommander. J’ai été à l’adresse indiquée. C’était fermé. Alors, j’ai roulé jusqu’à l’hôpital, de l’autre côté de la frontière.
Lisa ne disait rien. Elle ne pleurait pas, ne se plaignait pas. De temps en temps, je jetais un coup d’œil dans le rétroviseur central pour m’assurer qu’elle n’allait pas trop mal.

A l’accueil, on m’a demandé de remplir un formulaire puis on nous a dirigés vers une loge dans laquelle officiait un jeune infirmier. Deux chaises étaient disposées devant le guichet. L’infirmier avait déjà sur son écran notre dossier. Il fit prendre à Lisa un antidouleur et enroula autour de son épaule une attelle pour maintenir son bras. Puis il nous demanda d’attendre dans la salle d’attente où attendaient déjà une dizaine de personnes dont deux vieilles femmes en chaise roulante. Il faisait encore jour. Lisa était sortie de son mutisme. L’antidouleur faisait son effet.
Au bout d’un certain temps, on nous fit accéder, derrière des portes coulissantes, à un long couloir où des infirmières en blouses blanches, juchées sur des tabourets, pianotaient sur des claviers d’ordinateurs. Elles ne quittaient pas des yeux les écrans où s’affichaient des courbes et des tableaux. Le couloir donnait, de part et d’autre, sur des chambres ou des salles de consultation dont les lourdes portes coulissantes en bois clair étaient, pour la plupart, grandes ouvertes. L’infirmière qui nous précédait nous fit entrer dans l’une d'elles où il fallut de nouveau attendre. Une doctoresse finalement se présenta. Une très jeune femme, brune, cheveux longs frisotant, lunettes. Elle interrogea Lisa qui répondait à peine, dans un murmure, se tournait vers moi quand elle ne savait pas. Même sa date de naissance, elle l’avait oubliée.

La doctoresse lui fit retrousser les manches de son gilet puis finalement, le lui retira tout à fait. Il fallait faire des radios. Une infirmière, une autre infirmière portant un masque de chirurgien, nous emmena dans une autre pièce, sombre celle-ci, équipée de tout l’appareillage de radiographie. Lisa maintenant portait une blouse blanche à liseré vert que lui avait apportée la précédente infirmière quand nous étions encore dans l’autre pièce. Par-dessus la blouse, elle dut enfiler un tablier de protection plombé. Je dus en faire autant. La radiologiste expliqua ensuite à Lisa comment poser son coude de façon à le radiographier de face puis de profil. Une fois les radios prises, elle nous ramena dans la salle de consultation. Nouvelle attente. C’est à ce moment-là, je crois, que je pris cette photo.


Puis la doctoresse réapparut, un dossier sous le bras. Je remarquais qu’elle frappait à la porte avant d’entrer ce que je trouvai étrange. Elle m’expliqua avoir besoin de l’avis d’un spécialiste. Elle l’appellerait et reviendrait nous exposer le diagnostic. Je ne me souviens plus si déjà à ce moment-là, il était question d’opération. Je crois que oui. J’étais de plus en plus inquiet et dans les yeux de Lisa et jusque dans le timbre de sa voix, je la sentais qui vacillait quelque peu sous le poids de la même inquiétude. Je tâchai alors de paraître détendu et pour paraître détendu, il faut parler, il faut la faire parler. L’inquiétude la rendait bavarde. Une conversation forcée, faite de bric et de broc, où nous commentions à l’infini de petits détails du décor environnant et des différents appareillages qui se trouvaient dans la pièce (masque à oxygène, cloche respiratoire, tableaux de consignes, etc.). La doctoresse réapparut, un portable à l’oreille, en conversation avec le spécialiste. Elle examina le coude de Lisa qui était enflé sans cesser de dialoguer avec une voix masculine qui, à l’autre bout du fil, posait les questions. Après cela, il devint clair qu’une opération chirurgicale s’imposait. Je m’y attendais mais je ne m’attendais pas à ce qu’il fût question d’une opération sous anesthésie générale. Je cherchai à savoir quand l’opération aurait lieu. Ce soir même, me répondit-elle. Le chirurgien était déjà en route.

Il faisait nuit à présent. Il faisait nuit sans doute depuis un bon moment mais les salles où nous avions attendu n’avaient pas de fenêtre. La doctoresse fut évasive quand je lui demandai combien de temps durerait l’opération et si Lisa pourrait sortir dès ce soir. Sur ce, entra une infirmière, une autre infirmière qui me tendit un sac plastique et me demanda d’y placer tous les vêtements de Lisa. L’opération avait commencé.
Ce qui inquiétait le plus Lisa, c’était l’idée du scalpel ouvrant son corps, le sang qui en jaillirait. Devant sa frayeur, je mentis, lui soutins que l’opération se ferait sans incision au scalpel. Je pris la doctoresse à part pour lui demander de ne rien dire à ce sujet à Lisa. Je ne suis pas sûr qu’elle me comprît puisque sa réponse fut que le chirurgien, qui serait là d’une minute à l’autre, nous expliquerait tout.

S’ensuivit une succession d’examens divers destinés à s’assurer que Lisa était en état de subir l’anesthésie générale. On s’enquit de son poids, de sa taille, de ses éventuelles allergies ; on l’ausculta, on lui prit la tension, et d’autres choses encore que j’ai oubliées. Puis on nous fit monter au premier étage où se trouvait la chambre où elle passerait la nuit après l’opération car il n’était plus question de quitter l’hôpital après l’opération. La procédure exigeait sans doute que Lisa fut transportée de la salle d’examen du rez-de-chaussée à la chambre du premier en chaise roulante. Ce qui en d’autres temps l’aurait certainement amusée, ne fit ici que renforcer son inquiétude. Mais elle n’en montrait rien.
La chambre était confortable, équipée d’un écran plat, décorée de dessins d’enfants représentant des oiseaux exotiques et une girafe dont la tête se logeait dans le hublot ménagé dans la porte coulissante une fois celle-ci grande ouverte. En refermant la porte, toute la girafe apparaissait sur le mur. Son cou était si long qu’il faisait des nœuds et, sans la tête, aurait plutôt fait penser à un serpent. Mais Lisa ne découvrirait tout cela que le lendemain. Le docteur était arrivé. Il me fit venir dans son cabinet situé de l’autre côté de l’étage. Il m’expliqua l’opération, radios à l’appui. Il me fit signer des papiers, des décharges. Pour l’anesthésie, le formulaire déclinait les risques : élevé, moyen, faible, négligeable. Il cocha « faible » et je ne pus m’empêcher de me demander pourquoi « faible » plutôt que « négligeable ».

Pour retourner dans la chambre, il fallait passer par de petites pièces ménagées entre les deux couloirs parallèles de l’étage, dans le tronçon central où se relayaient les infirmières de garde. Lisa se trouvait sur une table d’examen. Autour d’elle, trois infirmières. L’une d’elles cherchait avec une aiguille un passage vers une veine de son poignet qui servirait à introduire dans son organisme les liquides médicamenteux. Elle n’y arrivait pas. Les deux autres infirmières cherchaient, elles, à rassurer Lisa qui serrait les dents pour ne pas pleurer. Elle était tellement tendue que la veine se dérobait. Plus tôt, quand nous étions encore au rez-de-chaussée, une infirmière avait passé une pommade anesthésiante sur le poignet en vue de ce moment-là. Lisa ne mouftait pas mais tout son corps se raidissait. Quand on lui demandait, elle admettait dans un murmure que oui, ça la piquait, mais que ça ne faisait pas vraiment mal. Pas vraiment mal. Les trois infirmières maintenant la câlinaient, l’appelaient « choupinette » ce qui finit par lui arracher un sourire. Et la veine cessa de se tortiller.
Bien entendu, tout au long de cette fin d’après-midi, j’avais tenu Lydia au courant de ce qui d’une visite était devenu un séjour à l’hôpital. J’imaginais sans peine son état d’inquiétude. Il était convenu qu’au moment où commencerait l’opération, je passerai la prendre et c’est elle qui passerait la nuit ici. Interrogée, Lisa n’avait pas donné de préférence : papa ou maman pourvu qu’elle ne soit pas seule.

Le docteur était parti enfiler sa tenue de chirurgien. Je ne le reverrais plus avant le lendemain. L’anesthésiste alors fit son entrée tandis que Lisa était encore sur la table d’examen, chouchoutée par les infirmières. En quelques mots, il m’expliqua son rôle dans l’opération puis Lisa retourna dans sa chambre et dans son lit. Tout alors s’enchaîna très vite. On vint la chercher. Sans quitter son lit, elle traversa, avec moi à sa suite et deux infirmières, le couloir jusqu’à l’ascenseur, s’engouffra dans l’ascenseur qui nous déposa à l’étage du bloc opératoire. Là se trouvait l’anesthésiste, quitté quelques minutes plus tôt et réapparu ici. Je ne pouvais aller plus loin. Il fallut se dire au revoir. Elle ne serait seule que quelques minutes, le temps d’être mise en position puis de s’endormir. Il était tout juste huit heures du soir.
Lydia avait rempli de vêtements un panier et par-dessus les vêtements, j’ai glissé la petite peluche de renardeau qui, chaque soir dans le lit de Lisa, fait son numéro. Je fais la voix, je lui taille un rôle de vilain petit renard, amateur de papillotes (il a surgi dans notre imaginaire aux alentours de Noël, quand les papillotes abondaient) et de mauvais coups, désobéissant par principe, taquin au possible. Lisa le corrige, le bat, le raisonne puis le laisse dormir auprès d’elle. Dans le panier, Lydia avait placé un bocal enveloppé de papier aluminium contenant du bortsch préparé l’après-midi même. L’hôpital est à quinze minutes de la maison.

Lydia découvrit la chambre, y déposa ses affaires. L’anesthésiste avait appelé sur mon portable alors que j’étais au volant pour dire que tout se passait bien mais qu’il faudrait placer des broches ce qui prolongerait la durée de l’opération. Lydia s’est assise sur une chaise dans un coin de la pièce. Je me suis assis sur le lit qu’on avait entretemps installé pour Lydia. Nous n’avons pas attendu bien longtemps jusqu’à ce que le docteur, déjà en tenue de ville, passât dans la chambre nous expliquer que tout s’était bien déroulé. Une seule personne était autorisée à descendre au bloc opératoire pour y assister au réveil de la princesse et ce fut Lydia. Mais la princesse dormait. Rien à faire pour la réveiller. De guerre lasse, l’anesthésiste choisit de ne pas la réveiller. Elle enchaînerait avec une nuit de sommeil. Elle et son lit furent remontés à l’étage où ils trouvèrent place dans la chambre que n’éclairait plus qu’une veilleuse. Auparavant, l’infirmière de garde avait expliqué à Lydia comment utiliser les télécommandes pour les lits. Tous deux pouvaient être rehaussés, sur toute la longueur ou seulement la tête du lit, ou seulement le bas du lit. Avant de partir, je posai Renardeau à côté d’elle.
Lisa dormait quand je suis parti. Quand je suis revenu, elle venait de prendre son petit-déjeuner, la tête du lit remontée de façon à ce qu’elle puisse demeurer assise. Elle avait bien dormi, ne s’était réveillée qu’une fois sans pouvoir tout de suite se rendormir mais sans ressentir de douleur. La poche qui, par des tubes, égouttait dans ses veines un liquide transparent, n’était plus là. Le docteur vint pour convenir d‘un rendez-vous pour changer le plâtre et faire des radiographies. Nous avons quitté l’hôpital vers midi.

Il faisait beau. C’était dimanche. Les routes étaient désertes. Plus tard l’après-midi, je déposais Lisa chez Odina dont c’était l’anniversaire. Elles n’étaient que cinq, que des filles.


Lisa s’est fracturée l’humérus. La fracture n’était pas ouverte mais ce qui rendait l'opération nécessaire, c’est qu’en plus d’être fracturé, l’os s’était légèrement déplacé, sous la pression des os de l'avant-bras (le cubitus et le radius), ce qui expliquait que la partie supérieure du bras, juste au-dessus du coude, était enflée.
 

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