13 décembre 2013

Les longues récrés


Martigny, Suisse

 
On n’a plus vu les montagnes depuis dimanche dernier. A vrai dire, on ne voit pas plus loin que le toit des maisons voisines. Tout est noyé dans le brouillard. Aux arbres encarapaçonnés de givre, il ne manque que les guirlandes pour faire tout à fait Noël. L’air est tellement sec, émaillé de fils tendus à l’extrême, qu’on se dirait dans une boîte à échos où le moindre murmure s’entend des lieux à la ronde. D’ici à l’école, c’est comme une seule et même pièce, le ciel à portée de main, les trottoirs des corridors à ciel ouvert, les murs en carton-pâte.

Mardi, Marie a fait de la fièvre. Elle a manqué le mardi et le mercredi matin mais est retournée au théâtre l’après-midi même. Lundi matin, le chemin de l’école était verglacé. Lisa l’a tout de même dévalé en trottinette, suscitant l’admiration de la voisine à laquelle elle ne savait que répondre, elle-même surprise d’avoir accompli un exploit.

La réforme scolaire s’est mise en place tant bien que mal. A quatre heures moins le quart, les lundi, mardi, jeudi et vendredi, les enfants quittent l’école sans la quitter pour être aussitôt pris en charge par des dits « intervenants » recrutés par la mairie - association des communes dans notre cas (puisque deux communes se partagent l’école). A l’école se superpose une construction artificielle, une sorte d’école bis, qui mobilise trois fois plus de personnes que d’enseignants pour le temps scolaire, tout cela pour un emploi du temps de seulement trois quart d’heures dont la valeur ajoutée est douteuse (il s’agit surtout de boucher le trou entre écoles et centres de loisirs). Les fonctionnaires locaux se démènent comme de beaux diables pour faire fonctionner tout cela. Les récriminations des parents se multiplient, plus ou moins fondées. Au final, les enfants quittent l’école à la même heure que l’année dernière ; la seule vraie différence, c’est le mercredi matin, trois heures d’école (pour autant d’heures soustraites aux autres jours de la semaine), le reste relevant, à leurs yeux, du folklore - et incombant aux communes (et non au ministère de l’éducation nationale).

Marie a cours d’Italien le jeudi, si je ne me trompe pas (jusqu’à maintenant, il n’y avait pas de planning). Elle ne l’a pas choisi. Car le principe est que ce ne soit pas à la carte (ce serait autrement ingérable), que ce soit tout ou rien. J’assure la chef de services (c’est ce qui est écrit sur le porte-nom devant elle) que je ne vois pas la différence entre apprendre une langue et des activités d'éveil à cette même langue (car le pire qui puisse advenir aux maîtres d'œuvre du temps périscolaire, c'est de s'entendre dire que ce temps se passe en cours ou en apprentissages, le principe de la réforme étant qu'après l'école, il n'y a plus école, seulement des activités). Elle me rétorque, visiblement touchée au vif, qu'il ne s’agit ici que d’éveiller les enfants aux sonorités des langues, de leur en faire savourer la diversité. Je n’insiste pas. Et tout est de la même eau : un savant dosage de bonne volonté et de méthode Coué (on y croit, donc croyez-y aussi).

Donc, voilà, je vais aux réunions d’école, j’y suis même assidu. D’autres parents y ont leurs habitudes, y forment un cénacle d’initiés. Je ne sais trop si c’est moi qui me tiens à distance d’eux ou eux qui me tiennent à distance mais je ne suis toujours pas intégré. Je suis encore un nouveau et puis pas très liant, somme toute.
A Lisa, je demande ce qu’elle a fait pendant les trois quart d’heures du temps périscolaire. Elle réfléchit puis se souvient : on a eu une longue récré ! (en d’autres mots – ou plutôt un seul mot -, chouette !). Dans la langue périscolaire, il s’agit en fait de « jeux libres », pas d’une récré. Par ce froid de canard, trois quart d’heures de récré, c’est plutôt malvenu et le soir même tombe sur ma messagerie la diatribe furibonde d’un parent d’élève dont le fils frigorifié n’a pu aller à la piscine pendant son temps post-périscolaire à cause d’une trop longue récré en plein air. Mais Lisa, elle, ne fait pas la difficile, elle insiste : de son point de vue, la récré, c’est une activité. Ne l’intéresse pas de savoir s’il s’agit de temps scolaire, périscolaire ou post-périscolaire, pourvu qu’il se passe quelque chose, qu’il y ait de l’activité. D’ailleurs, la chef de services l’a asséné durant la réunion d’hier : 80% des enfants sont satisfaits. Je me dis : comment a-t-elle fait pour convertir si rapidement en statistiques les quelques bouts de phrase des quelques élèves interrogés à la va-vite au cours d’un attroupement spontané (de son propre aveu) ?

Comme en tout temps, la morale de cette histoire tient sans doute en un refrain que Marie et Lisa viennent parfois me chuchoter à l'oreille, la seconde l'ayant appris de la première l'ayant appris à la récré (la petite, la seule vraie): vive le vent, vive le vendredi, qu’on se casse d’ici car demain c’est samedi.

Il y une variante: "je reste au lit" au lieu de "c'est samedi".
Le hic, c'est que samedi matin, Lisa et Marie ont cours de Russe. Donc, pas de grasse matinée.   
 

09 décembre 2013

Mot à mot

Lisa en essayage


Lina était la directrice de l’école maternelle, la première maîtresse de Lisa, à sa première rentrée, en petite section, il y a trois ans. Nous venions alors de louer un pavillon dans le lotissement voisin de l’école, et c’est Lina qu’Olga rencontra et qui lui fit visiter l’école où Marie, encore à Varsovie, et Lisa ne savaient pas encore qu’elles passeraient les trois années suivantes.

En octobre, Lina est morte d’un cancer. Hospitalisée depuis déjà quelque temps, sentant venir la fin, elle avait demandé à ce qu’il n’y ait pas d’enfants à son enterrement. A l’intérieur de son cercueil cependant, on glissa, paraît-il, des dessins d’enfants. Un cahier de condoléances aux pages noires fut disposé sur un pupitre d’écolier devant la porte du local du Sou des écoles. La connaissant à peine, n’ayant d’elle que l’image d’une femme dévouée, dynamique, aimant son métier, aimant les enfants, j’y déposai des phrases convenues. Comme tout le monde sans doute.

Dans ces moments-là comme dans tous les autres, il n’y a que les enfants pour ne pas être convenus. Les plus grands s’étonnent que la mort soit possible et, qui plus est, définitive mais leurs frissons sont pipés : ils se tâtent pour savoir ce qu’il faudrait éprouver et qu’ils n’éprouvent pas vraiment – mais savent devoir éprouver à voir la tête – convenue – et la mine contrite des parents. Les petits, eux, en sont encore à ne pas trop y croire : si, à l’instant, là, sur le seuil de la classe - la première à droite en entrant dans le hall -, elle venait à paraître devant eux, si elle les faisait s’asseoir devant elle, sur un banc en demi-cercle - ou plutôt en demi-carré -, si elle se mettait à leur raconter une histoire, comme elle l’a fait tant de fois, des milliers de fois à eux et à d’autres, ils n’en seraient pas étonnés plus que ça. Ils diraient qu’elle est revenue. Pas une revenante mais une revenue dont la mort est une histoire qui ne se raconte pas, ou alors à voix basse, et qui, eux, en  tout cas, les laisse incrédules.

D’année en année, elle reportait sans cesse son départ en retraite.

Le jour de l’enterrement, Arthur fêtait son anniversaire. Lisa y était bien sûr. Une chasse au trésor dans un parc sous la grisaille automnale. Puis bonbons, gâteaux, jeux, rires, bousculades, chamailleries.

En fait, Marie commence toutes ses phrases par « en fait » pendant que Lisa lit tous les mots accrochés aux fenêtres du réel. C’est une métaphore. « Fenêtres du réel », c’est une métaphore (j’explique le mot « métaphore à Marie).

Lisa lit cela, ceci et ça aussi, tout ce qui saute au yeux, sur les bouteilles, sur les emballages, les noms des villes sur les aimants du frigo, les noms des fruits et légumes sur le calendrier des fruits et légumes (qui indique, mois par mois, quel fruit, quel légume est « de saison »). Je ne me rendais pas compte de cette présence obsédante des mots, qu’il y en avait tant qu’en somme, eux aussi pouvaient être des choses comme les autres, agglutinés au réel, aussi indéchiffrables que lui.

Lisa lit les mois sur les calendriers, l’heure sur la boîte à cristaux liquides posés sur le frigo. Elle lit et dans un carnet secret, écrit les mots qui lui viennent, même ceux qui n’existent pas ou, comme lui rappelle Marie, qui ne s’écrivent pas comme ça. Elle a la rage des mots mais des mots du dehors, ceux écrits à l’air libre, dans les rues, sur les panneaux et les enseignes ; les mots du dedans, ceux des livres, lui disent moins parce qu’ils sont alignés, en, rang, écrits en attachés, bout à bout, mot à mot, tous ensemble. Elle préfère les feuilles volantes, les mots jetés comme des dès, les mots accourus de loin près des yeux qui les attrapent, les avalent, les recrachent.

Maman et Papa...enfin, je veux dire...Lydia et Denis
 

Sur un bout de papier scotché à sa porte, elle a écrit « unterdi de péter dans la chabre de Lisa ». Et bien sûr, ça la fait rire.

Marie continue d’apprendre la table de multiplication. Ca fait trois ans qu’ils l’apprennent et peu encore la savent entièrement. Peut-être même aucun.

Une collègue de Lydia qui partira sa retraite au printemps prochain et rentrera chez elle aux Etats-Unis après plus de trente ans d’exil professionnel, nous a fait don de son sapin de Noël synthétique et des décorations qui vont avec. Nous l’avons ouvert comme un parapluie à l’envers, en écartant les branches le plus possible, et nous l’avons décoré, illuminé.

La table basse est jonchée d’emballages de papillotes.

Nous avons dîné d’un potage aux potirons. Il n’y a pas de neige encore mais le matin, une mince pellicule de givre recouvre tout et irise le jour de phosphorescences.

Lisa oublie bonnets et écharpes en classe. Elle oublie parfois son livre alors que chaque soir, il faut relire la page du jour.

A partir du goûter, c’est déjà le soir. Il faut dire « bonsoir » aux gens qui passent, note Marie. Les « bonjour » durent moins longtemps.

Lisa attend la neige, assise près de la fenêtre de sa chambre.

Tout contre le mur de l’école, un nouveau centre aéré doit voir le jour dans les mois prochains. Les travaux n’ont pas encore commencé mais aujourd’hui, les quelques arbres en bordure du chantier ont été débités en bûches puis, avec leurs branches, jetés dans la gueule béante d’une broyeuse-déchiqueteuse qui impressionnait les enfants.


Marie et Lisa en cuisine


Tierces, quartes, quintes : Lisa lit ces mots sur le tableau du maître d’escrime. « Attaque ! Lisa », lui lançait-il ce dernier tout à l’heure, la voyant reculer et ne pas oser se projeter en avant. « Fais ce que tu sais faire !», surenchérissait-il l’autre jour à son premier tournoi où elle remporta trois de ses six combats. Après, il y eut un buffet et tous eurent leur médaille (elle est la plus jeune avec Arthur et la seule fille).

Elle continue chaque soir de réclamer sa tétine et de s’endormir avec. Une fois que nous croyions l’avoir oubliée (nous étions partis en randonnée du côté de Chamonix), elle eut un chagrin comme je ne lui en avais jamais vu. Mais nous la retrouvâmes et dès lors, sans peine, dans la joie même, elle trouva le sommeil où elle l’avait laissé au matin. Comment se fait-il, ai-je pensé hier soir, que lorsque je laisse Marie dans sa chambre pour la nuit, j’éprouve comme un léger pincement au cœur tandis que je n’éprouve rien de tel avec Lisa ? Sans doute parce qu’au seuil du sommeil et des rêves, Marie continue d’être vaguement inquiète et que les effusions prolongées qu’elle réclame me le font ressentir.

Olga est rentrée en Ouzbékistan. De là, d’ici un mois et demi, elle prendra l’avion pour Moscou et de là, pour le Canada où, permis de séjour et de travail en poche, elle commencera une nouvelle vie.
 

Olga et son nouveau bonnet (tricoté par sa sœur)
 

Avec mon aide, Lisa a rédigé une lettre au père Noël. Elle la garde précieusement dans sa chambre.

Aujourd’hui, par ses températures de gel, c’est pour Lisa jour de piscine. Marie, elle, corrigera son contrôle d’histoire sur Napoléon. Et quand j’irai les chercher, sans doute que l’une me suppliera de la laisser aller chez Arthur tandis que l’autre voudra inviter Camille avec laquelle elle prépare le scénario d’un petit film.

 
Soupe au potiron (décorée par Marie)

23 septembre 2013

Profiter de ses enfants





Marie me dit que si je n’écris pas sur le blog, plus personne ne le lira.

Lisa a repris le judo aujourd’hui. « Débutante avancée », est-il indiqué sur le planning reçu par courriel. Kimono blanc, ceinture jaune. Le maître du judo m’a rappelé pour confirmer.

La librairie du coin est au bord de la faillite. Un vieux monsieur portant canne et sacs militaires en bandoulière préside l’association de soutien à la librairie. Je le trouve à l’entrée, conversant, la voix pâteuse, avec le libraire reconnaissant mais visiblement importuné. Le vieil homme semble répartir équitablement ses conversations entre librairies et bistrots. Il m’interpelle : « Alors, monsieur, vous êtes vous-même lecteur ? ». J’acquiesce et de fil en aiguille, me voici occupé à remplir une fiche d’adhésion à l’association. Il pose ses sacs, sort de l’un d’eux un cahier à spirales où il me fait inscrire mes noms, prénoms, adresses ainsi que le montant de ma contribution. Le libraire l’encaisse avec des remerciements ; le vieil homme va enfin partir mais non, il ajoute à son bouquet du jour un ultime brin de causette. La crise, le beau temps, les lecteurs, tout est prétexte à prolonger la causerie jusqu’à ce que je m’éclipse, laissant au libraire le soin de poursuivre et, si possible, de finir. Jusqu’à Noël dernier, tout allait bien, m’avait expliqué ce dernier alors que le vieil homme renfournait ses cahiers dans le sac ouvert sur le comptoir. Et puis, ce fut la dégringolade, le trou d’air et vu que même par beau temps, le chiffre d’affaires tenait à un fil, le fil a finit par rompre et voilà, maintenant, les étagères se vident, on ne passe plus de nouvelles commandes, et il espère qu’avec le soutien…Oui, on s’en sortira, pense-t-il à haute voix.

La lune est toujours là, plantée dans le ciel, à la verticale de la fenêtre de la chambre à coucher où je couche et travaille aussi. Lisa, Marie, sur le chemin de l’école, s’en ébahissaient tout à l’heure. Le rendez-vous de la lune et du soleil par une belle journée d’automne qui commence fraîchement. Maintenant le soleil toise ce petit bout d’ongle.




Marie a les tiroirs pleins de pâte fimo, une pâte à modeler qui durcit après un passage par le four. Elle confectionne de petits objets, bibelots, personnages qu’elle peint puis expose dans des vitrines ou sur les étagères de sa chambre. Une volée de tiroirs en plastique transparent, acheté avant-hier, s’est rapidement rempli de petits paquets de pâte fimo de toutes les couleurs. C’est son trésor. Elle le conserve précieusement. Lisa, elle, n’a que de la pâte à modeler classique qui ne durcit pas mais elle ne s’en plaint pas. Elle, ce qui l’intéresse, ce sont les histoires qu’elle s’invente avec ses playmobiles et tout ce qui lui tombe sous la main. Depuis la Grèce, son imaginaire s’est décuplé et avec cela, ses craintes : elle demande à ce que le soir, on laisse la porte de sa chambre ouverte alors que jusqu’ici, elle nous laissait la fermer sans rien dire.

Curieusement, Marie est la plus extravertie des deux, la moins timide. C’est elle qui entraîne Lisa dans la danse. Et devant les autres, c’est elle qui commence, qui s’expose. D’où la décision de l’inscrire à un cours de théâtre.

L’école a repris bien sûr après deux mois d’été bien remplis. En août, Dieda a eu quatre-vingt ans et pour fêter ça, nous avons tous (sauf Lydia, empêchée par son travail) embarqué à bord d’une pénichette – qui avait davantage l’allure d’une vedette - sur le canal du midi et y avons navigué pendant quatre jours, d’écluse en écluse (il y en avait plus d’une quinzaine sur notre parcours), de Trèves à Castelnaudary. Ce fut épique. Pour le passage des écluses, Dieda devait d’abord, avant d’entrer dans le sas, descendre sur la berge. Une fois dans le sas, toujours de la berge, il devait attraper les cordes que nous lui lancions du bateau pour amarrer celui-ci tout contre le mur ovoïdal de l’écluse. Mamie, à l’arrière, moi à l’avant, tirions ensuite sur les cordes pour éviter que les remous ne fassent dériver le bateau vers le centre du bassin au risque d’emboutir le ou les autres bateaux (trois au maximum). Marie aidait Mamie, Lisa aussi, un peu moins. Tout le monde donc était sur le pont et à la manœuvre. Moi-même j’étais pilote, tâchant, entre les écluses, d’aller tout droit mais en vain : il fallait sans cesse rectifier la trajectoire à petits coups de volant. Dans la dernière partie, le dernier jour donc, il y avait une écluse tous les kilomètres en moyenne. Dieda et Mamie en ont eu pour leur compte. Je n’avais pas prévu que ce serait aussi acrobatique, aussi fatiguant.

Avant cela, la Grèce bien sûr comme chaque année, fidèle à elle-même : chaleur de plomb, soleil accablant. Christophe avait loué une villa en face de l’île d’Eubée où nous avons passé quinze jours à neuf : Mamie, Dieda, Christophe et les siens, Marie, Lisa et leur père. Nous y avons soufflé les dix ans de Marie. Il y eut ensuite, dans l’ordre, l’anniversaire de Lydia, seule avec sa mère en France, celui de Dieda et enfin celui de Mélina, fêté chez Christophe et Isabelle quelques heures avant qu’ils ne prennent avec les enfants l’avion pour Paris. Pour nous, y compris Mamie et Dieda, le chemin du retour se fit en ferry en passant par Venise (comme à l’aller).

La rentrée donc. Marie redoutait d’être dans la classe de Monsieur B. Il a la réputation d’être sévère. Et ce fut pourtant lui. Sa meilleure copine qui l’avait eu en CM1, passait, elle, dans la classe d’une nouvelle maîtresse ayant remplacé celle de Marie, mutée dans une école voisine. Pour Lisa, c’était donc le passage en CP et chaque matin désormais, au lieu de bifurquer sur la gauche vers le bâtiment des maternelles, c’est désormais au portail des grands que je laisse les deux gazelles (comme je les appelle parfois) profiter d’un bout de récré en attendant la cloche. Lisa a appris à se précipiter comme les autres vers la file des CP. Arthur n’est pas dans sa classe. Pour lui, c’est une maîtresse et pour Lisa, un maître. Les premiers jours, beaucoup des petits nouveaux tardaient à quitter les bras des pères ou mères pour franchir le portail. Lisa qui n’aime rien tant que la perspective d’activités de groupe, ne s’est pas longtemps fait prier. Dans sa tête, elle était prête. Depuis la sortie de la maternelle, elle disait savoir qu’elle serait avec Monsieur C en CP. Nous, on lui répondait que rien n’était moins sûr, qu’on verrait bien, mais elle avait raison. Ce fut bien Monsieur C. Et sa classe, elle la connaissait déjà. Avant la fin des classes maternelles, on la leur avait fait visiter pour les y préparer. Elle savait qu’il n’y aurait plus de bancs et tables rondes mais à la place des rangées de pupitres.

Jusqu’ici, Marie a fait ses devoirs sans mon aide. Contrairement aux premières semaines de l’année dernière où tout de suite elle avait connu des difficultés, cette année, les choses se passent bien et les notes s’en ressentent. Monsieur B. n’est pas aussi terrible qu’il en a l’air. Et puis même, il est gentil, décrète-t-elle. Va donc pour monsieur B. Il y a des contrôles, des exercices, presque tous les jours, et un livret où les enfants doivent inscrire eux-mêmes leurs notes (notés sur 20 pour les contrôles, notés par des lettres pour les exercices quotidiens ou quasi-quotidiens). Le seul jour sans math, c’est le jeudi, jour béni donc. Nous avons l’emploi du temps punaisé sur le panneau de liège de la cuisine et Marie en a scotché un aussi derrière la porte de sa chambre. Tant que les notes sont bonnes, je n’interviens pas, ce sont les termes de l’accord conclu entre nous. Je me contenterai de l’exhorter à faire ses devoirs en temps voulu et à s’organiser à l’avance pour ne pas avoir trop de choses à faire le même soir. On verra bien.

Elle a appris la Marseillaise par cœur. Je me suis dit que jamais en mon temps, il n’aurait pris la fantaisie à l’un de mes maîtres ou maîtresses de nous faire apprendre la Marseillaise. Les temps ont bien changé. Alors même que l’humeur de la nation est au plus bas. Cela n’a peut-être rien à voir mais Monsieur B. fait de l’opéra - ou de l’opérette - en amateur. C’est lui qui s’occupe de la chorale de l’école.

Tous les jeudis, Marie a cours de théâtre dans une école suisse. Il nous faut plus de trois quart d’heures en voiture pour atteindre l’école en question. C’est elle qui a voulu faire du théâtre et comme ses cours d’arts plastiques ont toujours lieu le mercredi, il a fallu opter pour le jeudi soir. Les cours d’équitation pour l’une comme pour l’autre ont repris, le samedi comme l’année dernière. Lisa a ses cours de judo le mercredi et vient de commencer l’escrime avec Arthur dans une salle du collège voisin le vendredi. Ont repris également, le samedi matin, les cours de Russe pour toutes les deux cette fois. Leur emploi du temps est plein comme un œuf.

Autrefois, les enfants poussaient tout seul, on les rabrouait, on les envoyait jouer dehors, ailleurs (on n'avait pas peur alors de les laisser seuls dehors des journées entières), on ne comptait pas le temps passé avec eux, ils étaient là, c’est tout, on les aimait bien sûr mais on n’en faisait pas toute une histoire : avoir des enfants, c’était tout naturel, ça changeait la vie sans trop la changer. Aujourd’hui, j’entends souvent les parents dire « je profite de mes enfants » comme s’il y avait quelque chose d’extraordinaire à cela. A vrai dire, ce qu’il faut entendre par là, c’est : « je me sens coupable de ne pas passer assez de temps avec mes enfants sachant pourtant que leur équilibre psychomoteur dépend de la quantité et de la qualité du temps passé avec eux par leurs parents ». Enfin, quelque chose d’approchant ; il y a bien sûr des variantes, certaines moins pontifiantes ou édifiantes que d’autres. Mais la connotation première, c’est un sentiment de culpabilité. A les entendre, on dirait que la vie affective est faite de petits profits qu’il ne faut pas laisser passer. On dirait qu’à elle aussi, comme à la vie en entreprise, s’applique le credo du « time management » : « Je profite de mes enfants » est ainsi une case de planning, une tranche horaire, un facteur d’optimisation de son temps. A la maison, le week-end, il ne s’agit pas de côtoyer ses enfants, de vivre à côté d’eux, sans les voir (grandir) : il faut être là, intégralement là, profiter de leur présence pour leur être présent, et leur parler, et les faire parler, et jouer avec eux, et les faire jouer.

Si moi-même je me sens parfois coupable, c’est plutôt d’être là, souvent là, presque toujours là pour elles, à les emmener ici ou là, à l’école, à leurs diverses et nombreuses activités hors de l’école, cours de théâtre, de judo, d’escrime, d’arts plastiques, mais sans toujours « profiter » d’eux comme il le faudrait, comme l’entendent ceux et celles qui n’en profitent pas assez. Pourtant, quand j’entends cette expression, je me dis qu’on en fait trop avec les enfants, qu’il y a derrière pareille formule un mauvais petit démon qui nous agite bien inutilement, que tout est plus simple dans la vie et plus compliqué aussi évidemment, en tout cas imprévisible. A quoi bon intérioriser (pour se culpabiliser) des sermons, des recettes, des injonctions, des consignes (ce dernier est un « hit » du vocabulaire pédagogique en vogue) qui finalement dénaturent tout naturel en soi ? Pourquoi ce puritanisme qui interdit l’intuitif, le spontané, l’erreur, la faute, et qui exige que nous soyons à la fois celui qui dicte les règles et qui se punit de ne pas les respecter ? Pourquoi tout ce mélodrame, cette schizophrénie qui confine parfois à la bêtise ? L’ironie est que dans ce système affectif puritain et totalitaire où rien donc ne doit être laissé au hasard, où tout est conçu et voulu pour le bien de tous, avec les meilleures intentions du monde, jamais les enfants n’auront été aussi domestiqués, aussi corsetés, aussi empêchés d’être des enfants tout simplement. Jamais on ne les aura soumis à tant de « consignes » et finalement, ils ne sont libres que de ne pas nous décevoir, de faire ce qu’on attend d’eux, de mériter nos sacrifices (même si officiellement, le puritanisme rejette ce mot).

Alors, oui, je profite de mes enfants et regardant Lisa devant moi pédaler à se rompre les os, l’observant dans le jardin public faire des pâtés de sable tandis que je suis plongé dans mes lectures, je me dis, un rien pontifiant, que nous ne sommes jamais tout à fait là, les uns pour les autres, nous-mêmes pour nos enfants, et que cela est humain, que cela doit être ainsi, et que seuls les séparations, les retrouvailles, les fâcheries et les réconciliations, donnent au temps l’épaisseur d’un passé, l’éclat d’un avenir pour que nous puissions nous rendre à l’évidence des sentiments éprouvés. Elle est là, elle a six ans, je suis son père, c’est un moment anodin de nos deux vies, elle faisant l’enfant qu’elle est, moi faisant l’adulte que je suis. Le passé, l’avenir, elle ne s’y projette pas et je suis trop absorbé par ma lecture pour ce grand écart. Tout à l’heure, à la maison, elle sera punie pour avoir donné des coups à sa sœur. Elle pleurera pendant les cinq minutes que durera sa punition. Le temps de la punition écoulé, j’irai la chercher dans sa chambre où je l'avais envoyée. Elle cessera aussitôt de pleurer et, toute penaude, ira retrouver sur la table basse du salon ses alignements d’ouvrage en pâte à modeler. Elle retrouvera sa joie de vivre en trente secondes, chrono en main. Marie, pendant ce temps, oublie de faire ses devoirs. Je la trouve dans sa chambre (toujours porte close), absorbée par le petit écran de son Ipod. Evidemment, père que je suis, je me dois de la rappeler à l’ordre. Et c’est là que de manière intempestive, elle m’annonce que demain, elle a contrôle de math. Je perds mon flegme, je suis à vrai dire furieux qu’elle ait attendu dimanche soir pour me dire ça. Elle l'a fait exprès. Les parents disent aussi: elle l'a fait exprès. Je quitte la maison avec Lisa à bicyclette. Elle est très terre à terre, Lisa, au sens propre : elle aime les éléments, la terre et l’eau en première intention ; elle aime empoigner, tordre, gratter, mélanger, s’éclabousser, asperger (les autres comme elle-même), se frotter les mains pendant dix minutes sous un filet d’eau de robinet. Elle ne dédaigne pas non plus ce dont nous, adultes bien-pensants, lui interdisons de parler : le caca, les crottes de nez, la merde (mot que Marie s’étonnait de trouver dans le dictionnaire : les adultes interdisent donc de prononcer des mots qui existent pourtant bel et bien !). Dans le même ordre d’idées, Lisa a plaisir à prendre son temps sur la cuvette des toilettes. Et d’interrompre souvent les repas pour s’y rendre et de là, interpeler maman car toute seule, bien sûr, elle n’y arrive pas, elle a besoin d'un réconfort post-scatologique.

J’ai parfois l’impression que d’en bas, Lisa me regarde de haut, comme si elle me disait : arrête, papa, d’être aussi coincé, relax, laisse-toi aller !! Elle a sans doute raison. Je ne profite pas assez de la vie. Je passe trop de temps devant un écran d’ordinateur. Et je passe tout mon temps à me demander ce que je dois en faire. Demain, après-demain, je planifie, je reporte (aux lendemains), et puis je suis distrait ce qui me sauve en définitive (comme l’illustre le temps "perdu" à rédiger ce texte). Comme tous les enfants, Lisa, elle, est dans l’instant. Là maintenant par exemple, elle doit être à la piscine. Tout compte fait – ce qui ne fait apparaître aucun profit -, on ne profite pas d’un instant, on le vit, comme on ne profite pas de ses enfants, on vit avec eux, en eux et eux aussi. Il n’y a pas de profit, il y a plus grand que cela, imprévisible, gratuit.

Regarder grandir ses enfants avec un peu de nostalgie (quand ils étaient plus petits, ou quand ils étaient petits, selon la distance d'où on les observe), leur apprendre deux, trois choses, au passage, quand ça nous prend, sans programme, sans profit, sans y penser. Ne pas en perdre une goutte, sachant que ce n’est pas possible, pas tout à fait. Mais parfois, avoir cette seule pensée, en les regardant bien dans les yeux, en les écoutant attentivement, en décuplant, à leur écoute, à leur vue, notre capacité d’empathie et en les recouvrant de toute la bienveillance dont on soit capable.

25 juillet 2013

Aujourd'hui, c'était déjà hier






Mélina, Lisa et moi

Léandre et moi

Aujourd’hui, comme tous les jours (sauf hier), il fait très beau et très chaud. Mélina, Marie et Lisa se sont allongées sur le parapet de pierres chaudes, à côté de la piscine.

Dieda et moi sommes allés faire un footing le long de la plage jusqu’aux plages aménagées d’Alkidès.

Quand je suis rentré, Mélina et Lisa m’attendaient pour aller à la piscine. La piscine est toute petite, ronde, et portative. Christophe et moi l’avons montée avant-hier soir dans le jardin.

Lisa et moi
Avant d’aller à la piscine, j’ai pris une douche. Une fois dans la piscine, Mélina et Lisa ont fait les folles. Elles m’ont fait enfiler des brassards et m’ont traité de « bébé ». Ensuite, elles m’ont demandé de faire le toboggan, c’est-à-dire, de les hisser sur mon dos tout en m’enfonçant dans l’eau puis de les propulser d’un coup de rein dans l’eau par dessus mes épaules. Léandre qui jusque là jouait sur la terrasse avec toutes ses voitures, a rejoint les filles dans la piscine. Les filles qui ne voulaient pas de lui, l’ont placé dans une bassine bleue sur le parapet. Elles pensaient le vexer mais en fait, il était très content d’être là. Tout ce petit monde a tout de même fini par se retrouver dans la piscine à se déverser les uns sur les autres des seaux d’eau. Malgré les chamailleries, tous s’entendaient bien pour faire les fous.


Puis peu de temps après, papa est sorti de la piscine, et moi (Marie), je suis allée dans la maison. Et j’ai aidé Mamie et Isabelle à mettre la table. Tout le monde s’est mis à table pour manger .Puis fini la rigolade, c’est le « temps calme»: Lisa, Léandre et Mélina doivent aller faire la sieste. Mais Léandre ne veut pas faire la sieste mais finit par aussi aller dormir. Mais comme les enfants détestent la sieste, Mélina et Lisa ont dormi un peu puis se sont réveillées pour jouer dans la chambre.

Papa est plongé dans sa lecture et quand je l’appelle pour venir écrire la suite de notre histoire, il ne vient pas.

Léandre, mamie et moi
Peu de temps après, nous sommes tous allés à la plage, sauf Mamie et Dieda. Il y avait de grandes vagues, et pleins de petits poissons et de coquillages, malheureusement de grosses pierres sous l’eau faisaient mal. Avec mon masque et mon tuba, je jouais que j’avais une mission de trouver des poissons et de ramasser les coquillages sous l’eau. La mer était agitée, il y avait de grandes vagues et l’eau rentrait dans mon tuba et j’en avais un peu marre, et finalement, je suis sortie de l’eau, je suis allée faire un château de sable avec Lisa et Mélina, elles faisaient semblant que le sable qui était dans l’eau était du chocolat fondu et le sable sec de la farine. J’ai vu la bassine bleue de Christophe et Isabelle et j’ai eu l’idée de la remplir de sable et d’en faire un château de sable géant.

Léandre et moi

Papa finalement a décidé de mettre le texte sur le blog sans le changer et donc le voici. D’abord, le « je », c’est lui puis c’est moi. Et maintenant, c’est lui qui écrit cela avant d’aller se coucher (il est plus de minuit, tout le monde est au lit).

Moi toute seule
J’ajoute juste une chose : aujourd’hui – qui n’est plus le « aujourd’hui » du premier paragraphe qui se passait avant-hier -, c’était mon anniversaire. J’ai maintenant dix ans et pour de bon cette fois (car j’avais déjà fêté en juin mon anniversaire avec mes copines  - c’est sur le blog). Papa m’a fait écouter une chanson d’un certain Souchon qui chantait en 1974 une chanson qui s’appelle « j’ai dix ans…». Nous sommes allés manger des calamars dans une taverne du bord de mer. Nous avons eu droit à des glaces puis à la maison, j’ai soufflé les bougies (un « 1 » et un « 0 » - à cause du « 1 », Léandre a dit que j’avais un an) et nous avons mangé un gâteau et bu du champagne.

Voilà maintenant papa peut aller se coucher.

Juste une chose encore: aujourd'hui, c'était déjà hier.

10 ans aujourd'hui





22 juillet 2013

la mer au bout du chemin



La mer est à cent mètres. On dirait qu’elle va de droite à gauche, la mer, qu’elle coule comme une rivière, comme un grand fleuve.

Tôt le matin, avant le lever du jour, la foudre me réveille en sursaut. J’écoute si jamais Lisa et Mélina qui dorment dans la même pièce, juste en dessous de la chambre du grenier que je partage avec Marie, ont pris peur en entendant le tonnerre. Mais il n'y a pas un bruit. Tout est calme. Par la fenêtre, les éclairs déchirent la nuit (des étoiles qui sautent comme des fusibles). Des trombes de pluie s’abattent sur le toit juste au-dessus de moi (mais le ronronnement du climatiseur est parfois trompeur). Dans le lit attenant au mien, Marie dort paisiblement. Le matin, spectacle étrange d’un paysage détrempé, d’un ciel lourd, chargé de nuages gris et de la pluie qui continue de tomber. 

On prend le petit-déjeuner à l’intérieur.

Lisa et Mélina ne se quittent pas d’une semelle. Elles sont comme des jumelles, même taille, cheveux au vent, d'un blond vénitien, mais yeux bleus pour l'une (Mélina) et yeux gris vert pour l'autre (Lisa).

Le long du mur qui borde la route de la mer, neuf chiots et leur mère, exténuée à force d’allaiter. Lisa et Mélina accroupies derrière la grille, émerveillées, jappant en écho aux jappements des chiots qui finissent par s’approcher et quémander des caresses à travers le grillage, en tirant la langue pour lécher les doigts de leurs admiratrices. « Qu’il est chou ! » s’écrient-elles en chœur.

Interloquées pendant quelques heures, les cigales ont repris leur chant cette après-midi. Par moments, certaines viennent plus près, tels des premiers violons surenchérissant sur l’orchestre.

Séparée de Mélina, requise par sa sieste journalière, Lisa a protesté mais a fini par s’endormir à son tour dans la pénombre de sa chambre pendant que Marie termine sa première leçon journalière.

Chalkida n’est qu’à quinze minutes de la maison. Nous y avons fait les courses ce matin. Le frigidaire est plein. Nos estomacs aussi.

Je ne sais encore si d’ici une heure ou deux, j’irai nager ou courir le long de la plage. Marie m’a fait promettre d’aller avec elle chiper aux poules quelques œufs. Les coqs nous laisseront-ils faire ? Se demande-t-elle.



Il y a aussi un potager où avant-hier, Isabelle, Marie, Lisa et Mélina ont cueilli les tomates qui ont servi à composer la salade du jour.



Christophe est rentré à Athènes pour un rendez-vous professionnel. Il sera de retour d’ici ce soir.

Aujourd’hui, c’est Marie qui me dicte ce qu’il faut écrire sur le blog.