Lisa a repris le judo aujourd’hui. « Débutante avancée », est-il indiqué sur le planning reçu par courriel. Kimono blanc, ceinture jaune. Le maître du judo m’a rappelé pour confirmer.
La librairie du coin est au bord de la
faillite. Un vieux monsieur portant canne et sacs militaires en bandoulière
préside l’association de soutien à la librairie. Je le trouve à l’entrée,
conversant, la voix pâteuse, avec le libraire reconnaissant mais visiblement importuné.
Le vieil homme semble répartir équitablement ses conversations entre librairies
et bistrots. Il m’interpelle : « Alors, monsieur, vous êtes vous-même
lecteur ? ». J’acquiesce et de fil en aiguille, me voici occupé à
remplir une fiche d’adhésion à l’association. Il pose ses sacs, sort de l’un
d’eux un cahier à spirales où il me fait inscrire mes noms, prénoms, adresses
ainsi que le montant de ma contribution. Le libraire l’encaisse avec des
remerciements ; le vieil homme va enfin partir mais non, il ajoute à son
bouquet du jour un ultime brin de causette. La crise, le beau temps, les
lecteurs, tout est prétexte à prolonger la causerie jusqu’à ce que je
m’éclipse, laissant au libraire le soin de poursuivre et, si possible, de
finir. Jusqu’à Noël dernier, tout allait bien, m’avait expliqué ce dernier
alors que le vieil homme renfournait ses cahiers dans le sac ouvert sur le
comptoir. Et puis, ce fut la dégringolade, le trou d’air et vu que même par
beau temps, le chiffre d’affaires tenait à un fil, le fil a finit par rompre et
voilà, maintenant, les étagères se vident, on ne passe plus de nouvelles
commandes, et il espère qu’avec le soutien…Oui, on s’en sortira, pense-t-il à haute voix.
La lune est toujours là, plantée dans le ciel,
à la verticale de la fenêtre de la chambre à coucher où je couche et travaille
aussi. Lisa, Marie, sur le chemin de l’école, s’en ébahissaient tout à l’heure.
Le rendez-vous de la lune et du soleil par une belle journée d’automne qui
commence fraîchement. Maintenant le soleil toise ce petit bout d’ongle.
Marie a les tiroirs pleins de pâte fimo, une
pâte à modeler qui durcit après un passage par le four. Elle confectionne de
petits objets, bibelots, personnages qu’elle peint puis expose dans des
vitrines ou sur les étagères de sa chambre. Une volée de tiroirs en plastique
transparent, acheté avant-hier, s’est rapidement rempli de petits paquets de
pâte fimo de toutes les couleurs. C’est son trésor. Elle le conserve
précieusement. Lisa, elle, n’a que de la pâte à modeler classique qui ne durcit
pas mais elle ne s’en plaint pas. Elle, ce qui l’intéresse, ce sont les
histoires qu’elle s’invente avec ses playmobiles et tout ce qui lui tombe sous
la main. Depuis la Grèce, son imaginaire s’est décuplé et avec cela, ses
craintes : elle demande à ce que le soir, on laisse la porte de sa chambre
ouverte alors que jusqu’ici, elle nous laissait la fermer sans rien dire.
Curieusement, Marie est la plus extravertie
des deux, la moins timide. C’est elle qui entraîne Lisa dans la danse. Et
devant les autres, c’est elle qui commence, qui s’expose. D’où la décision de
l’inscrire à un cours de théâtre.
L’école a repris bien sûr après deux mois
d’été bien remplis. En août, Dieda a eu quatre-vingt ans et pour fêter ça, nous
avons tous (sauf Lydia, empêchée par son travail) embarqué à bord d’une
pénichette – qui avait davantage l’allure d’une vedette - sur le canal du midi
et y avons navigué pendant quatre jours, d’écluse en écluse (il y en avait plus
d’une quinzaine sur notre parcours), de Trèves à Castelnaudary. Ce fut épique.
Pour le passage des écluses, Dieda devait d’abord, avant d’entrer dans le sas, descendre
sur la berge. Une fois dans le sas, toujours de la berge, il devait attraper
les cordes que nous lui lancions du bateau pour amarrer celui-ci tout contre le
mur ovoïdal de l’écluse. Mamie, à l’arrière, moi à l’avant, tirions ensuite sur
les cordes pour éviter que les remous ne fassent dériver le bateau vers le
centre du bassin au risque d’emboutir le ou les autres bateaux (trois au
maximum). Marie aidait Mamie, Lisa aussi, un peu moins. Tout le monde donc
était sur le pont et à la manœuvre. Moi-même j’étais pilote, tâchant, entre les
écluses, d’aller tout droit mais en vain : il fallait sans cesse rectifier
la trajectoire à petits coups de volant. Dans la dernière partie, le dernier
jour donc, il y avait une écluse tous les kilomètres en moyenne. Dieda et Mamie
en ont eu pour leur compte. Je n’avais pas prévu que ce serait aussi
acrobatique, aussi fatiguant.
Avant cela, la Grèce bien sûr comme chaque
année, fidèle à elle-même : chaleur de plomb, soleil accablant. Christophe
avait loué une villa en face de l’île d’Eubée où nous avons passé quinze jours
à neuf : Mamie, Dieda, Christophe et les siens, Marie, Lisa et leur père.
Nous y avons soufflé les dix ans de Marie. Il y eut ensuite, dans l’ordre,
l’anniversaire de Lydia, seule avec sa mère en France, celui de Dieda et enfin
celui de Mélina, fêté chez Christophe et Isabelle quelques heures avant qu’ils
ne prennent avec les enfants l’avion pour Paris. Pour nous, y compris Mamie et
Dieda, le chemin du retour se fit en ferry en passant par Venise (comme à l’aller).
La rentrée donc. Marie redoutait d’être dans
la classe de Monsieur B. Il a la réputation d’être sévère. Et ce fut pourtant
lui. Sa meilleure copine qui l’avait eu en CM1, passait, elle, dans la classe
d’une nouvelle maîtresse ayant remplacé celle de Marie, mutée dans une école
voisine. Pour Lisa, c’était donc le passage en CP et chaque matin désormais, au
lieu de bifurquer sur la gauche vers le bâtiment des maternelles, c’est
désormais au portail des grands que je laisse les deux gazelles (comme je les
appelle parfois) profiter d’un bout de récré en attendant la cloche. Lisa a
appris à se précipiter comme les autres vers la file des CP. Arthur n’est pas
dans sa classe. Pour lui, c’est une maîtresse et pour Lisa, un maître. Les
premiers jours, beaucoup des petits nouveaux tardaient à quitter les bras des
pères ou mères pour franchir le portail. Lisa qui n’aime rien tant que la
perspective d’activités de groupe, ne s’est pas longtemps fait prier. Dans sa
tête, elle était prête. Depuis la sortie de la maternelle, elle disait savoir
qu’elle serait avec Monsieur C en CP. Nous, on lui répondait que rien n’était
moins sûr, qu’on verrait bien, mais elle avait raison. Ce fut bien Monsieur C.
Et sa classe, elle la connaissait déjà. Avant la fin des classes maternelles, on
la leur avait fait visiter pour les y préparer. Elle savait qu’il n’y aurait
plus de bancs et tables rondes mais à la place des rangées de pupitres.
Jusqu’ici, Marie a fait ses devoirs sans mon
aide. Contrairement aux premières semaines de l’année dernière où tout de suite
elle avait connu des difficultés, cette année, les choses se passent bien et
les notes s’en ressentent. Monsieur B. n’est pas aussi terrible qu’il en a
l’air. Et puis même, il est gentil, décrète-t-elle. Va donc pour monsieur B. Il
y a des contrôles, des exercices, presque tous les jours, et un livret où les
enfants doivent inscrire eux-mêmes leurs notes (notés sur 20 pour les
contrôles, notés par des lettres pour les exercices quotidiens ou
quasi-quotidiens). Le seul jour sans math, c’est le jeudi, jour béni donc. Nous
avons l’emploi du temps punaisé sur le panneau de liège de la cuisine et Marie en
a scotché un aussi derrière la porte de sa chambre. Tant que les notes sont
bonnes, je n’interviens pas, ce sont les termes de l’accord conclu entre nous.
Je me contenterai de l’exhorter à faire ses devoirs en temps voulu et à
s’organiser à l’avance pour ne pas avoir trop de choses à faire le même soir. On
verra bien.
Elle a appris la Marseillaise par cœur. Je me
suis dit que jamais en mon temps, il n’aurait pris la fantaisie à l’un de mes
maîtres ou maîtresses de nous faire apprendre la Marseillaise. Les temps ont
bien changé. Alors même que l’humeur de la nation est au plus bas. Cela n’a
peut-être rien à voir mais Monsieur B. fait de l’opéra - ou de l’opérette - en
amateur. C’est lui qui s’occupe de la chorale de l’école.
Tous les jeudis, Marie a cours de théâtre dans
une école suisse. Il nous faut plus de trois quart d’heures en voiture pour
atteindre l’école en question. C’est elle qui a voulu faire du théâtre et comme
ses cours d’arts plastiques ont toujours lieu le mercredi, il a fallu opter
pour le jeudi soir. Les cours d’équitation pour l’une comme pour l’autre ont
repris, le samedi comme l’année dernière. Lisa a ses cours de judo le mercredi
et vient de commencer l’escrime avec Arthur dans une salle du collège voisin le
vendredi. Ont repris également, le samedi matin, les cours de Russe pour toutes
les deux cette fois. Leur emploi du temps est plein comme un œuf.
Autrefois, les enfants poussaient tout seul,
on les rabrouait, on les envoyait jouer dehors, ailleurs (on n'avait pas
peur alors de les laisser seuls dehors des journées entières), on ne comptait pas le
temps passé avec eux, ils étaient là, c’est tout, on les aimait bien sûr mais
on n’en faisait pas toute une histoire : avoir des enfants, c’était tout
naturel, ça changeait la vie sans trop la changer. Aujourd’hui, j’entends
souvent les parents dire « je profite de mes enfants » comme s’il y
avait quelque chose d’extraordinaire à cela. A vrai dire, ce qu’il faut
entendre par là, c’est : « je me sens coupable de ne pas passer assez
de temps avec mes enfants sachant pourtant que leur équilibre psychomoteur
dépend de la quantité et de la qualité du temps passé avec eux par leurs
parents ». Enfin, quelque chose d’approchant ; il y a bien sûr des
variantes, certaines moins pontifiantes ou édifiantes que d’autres. Mais la
connotation première, c’est un sentiment de culpabilité. A les entendre, on dirait
que la vie affective est faite de petits profits qu’il ne faut pas laisser passer.
On dirait qu’à elle aussi, comme à la vie en entreprise, s’applique le credo du
« time management » : « Je profite de mes enfants » est
ainsi une case de planning, une tranche horaire, un facteur d’optimisation
de son temps. A la maison, le week-end, il ne s’agit pas de côtoyer ses
enfants, de vivre à côté d’eux, sans les voir (grandir) : il faut être là,
intégralement là, profiter de leur présence pour leur être présent, et leur
parler, et les faire parler, et jouer avec eux, et les faire jouer.
Si moi-même je me sens parfois coupable, c’est
plutôt d’être là, souvent là, presque toujours là pour elles, à les emmener ici
ou là, à l’école, à leurs diverses et nombreuses activités hors de l’école,
cours de théâtre, de judo, d’escrime, d’arts plastiques, mais sans toujours
« profiter » d’eux comme il le faudrait, comme l’entendent ceux et
celles qui n’en profitent pas assez. Pourtant, quand j’entends cette
expression, je me dis qu’on en fait trop avec les enfants, qu’il y a derrière
pareille formule un mauvais petit démon qui nous agite bien inutilement, que
tout est plus simple dans la vie et plus compliqué aussi évidemment, en tout cas imprévisible. A quoi bon intérioriser
(pour se culpabiliser) des sermons, des recettes, des injonctions, des
consignes (ce dernier est un « hit » du vocabulaire pédagogique en vogue)
qui finalement dénaturent tout naturel en soi ? Pourquoi ce puritanisme qui interdit
l’intuitif, le spontané, l’erreur, la faute, et qui exige que nous soyons à la
fois celui qui dicte les règles et qui se punit de ne pas les respecter ? Pourquoi
tout ce mélodrame, cette schizophrénie qui confine parfois à la bêtise ? L’ironie
est que dans ce système affectif puritain et totalitaire où rien donc ne doit
être laissé au hasard, où tout est conçu et voulu pour le bien de tous, avec les
meilleures intentions du monde, jamais les enfants n’auront été aussi
domestiqués, aussi corsetés, aussi empêchés d’être des enfants tout simplement.
Jamais on ne les aura soumis à tant de « consignes » et finalement, ils
ne sont libres que de ne pas nous décevoir, de faire ce qu’on attend d’eux, de mériter
nos sacrifices (même si officiellement, le puritanisme rejette ce mot).
Alors, oui, je profite de mes enfants et
regardant Lisa devant moi pédaler à se rompre les os, l’observant dans le
jardin public faire des pâtés de sable tandis que je suis plongé dans mes
lectures, je me dis, un rien pontifiant, que nous ne sommes jamais tout à fait
là, les uns pour les autres, nous-mêmes pour nos enfants, et que cela est
humain, que cela doit être ainsi, et que seuls les séparations, les
retrouvailles, les fâcheries et les réconciliations, donnent au temps
l’épaisseur d’un passé, l’éclat d’un avenir pour que nous puissions nous rendre
à l’évidence des sentiments éprouvés. Elle est là, elle a six ans, je suis son
père, c’est un moment anodin de nos deux vies, elle faisant l’enfant qu’elle est,
moi faisant l’adulte que je suis. Le passé, l’avenir, elle ne s’y projette pas
et je suis trop absorbé par ma lecture pour ce grand écart. Tout à l’heure, à
la maison, elle sera punie pour avoir donné des coups à sa sœur. Elle pleurera
pendant les cinq minutes que durera sa punition. Le temps de la punition
écoulé, j’irai la chercher dans sa chambre où je l'avais envoyée. Elle
cessera aussitôt de pleurer et, toute penaude, ira retrouver sur la table basse du salon
ses alignements d’ouvrage en pâte à modeler. Elle retrouvera sa joie de vivre
en trente secondes, chrono en main. Marie, pendant ce temps, oublie de faire
ses devoirs. Je la trouve dans sa chambre (toujours porte close), absorbée par
le petit écran de son Ipod. Evidemment, père que je suis, je me dois de la
rappeler à l’ordre. Et c’est là que de manière intempestive, elle m’annonce que
demain, elle a contrôle de math. Je perds mon flegme, je suis à vrai dire furieux
qu’elle ait attendu dimanche soir pour me dire ça. Elle l'a fait exprès. Les parents disent aussi: elle l'a fait exprès. Je quitte la maison avec
Lisa à bicyclette. Elle est très terre à terre, Lisa, au sens propre :
elle aime les éléments, la terre et l’eau en première intention ; elle
aime empoigner, tordre, gratter, mélanger, s’éclabousser, asperger (les autres
comme elle-même), se frotter les mains pendant dix minutes sous un filet d’eau
de robinet. Elle ne dédaigne pas non plus ce dont nous, adultes
bien-pensants, lui interdisons de parler : le caca, les crottes de nez, la
merde (mot que Marie s’étonnait de trouver dans le dictionnaire : les
adultes interdisent donc de prononcer des mots qui existent pourtant bel et
bien !). Dans le même ordre d’idées, Lisa a plaisir à prendre son temps sur la
cuvette des toilettes. Et d’interrompre souvent les repas pour s’y rendre et de
là, interpeler maman car toute seule, bien sûr, elle n’y arrive pas, elle a
besoin d'un réconfort post-scatologique.
J’ai parfois l’impression que d’en bas, Lisa
me regarde de haut, comme si elle me disait : arrête, papa, d’être aussi
coincé, relax, laisse-toi aller !! Elle a sans doute raison. Je ne profite
pas assez de la vie. Je passe trop de temps devant un écran d’ordinateur. Et je
passe tout mon temps à me demander ce que je dois en faire. Demain,
après-demain, je planifie, je reporte (aux lendemains), et puis je suis
distrait ce qui me sauve en définitive (comme l’illustre le temps "perdu" à
rédiger ce texte). Comme tous les enfants, Lisa, elle, est dans l’instant. Là
maintenant par exemple, elle doit être à la piscine. Tout compte fait – ce qui
ne fait apparaître aucun profit -, on ne profite pas d’un instant, on le vit,
comme on ne profite pas de ses enfants, on vit avec eux, en eux et eux aussi.
Il n’y a pas de profit, il y a plus grand que cela, imprévisible, gratuit.
Regarder grandir ses enfants avec un peu de
nostalgie (quand ils étaient plus petits, ou quand ils étaient petits, selon la distance d'où on les observe), leur apprendre deux, trois choses, au passage, quand
ça nous prend, sans programme, sans profit, sans y penser. Ne pas en perdre une goutte,
sachant que ce n’est pas possible, pas tout à fait. Mais parfois, avoir cette seule
pensée, en les regardant bien dans les yeux, en les écoutant attentivement, en
décuplant, à leur écoute, à leur vue, notre capacité d’empathie et en les
recouvrant de toute la bienveillance dont on soit capable.
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