14 avril 2011

12 avril 2011

C'est bon ?

Jean-Sol Partre

Je le croise tous les jours devant l'école. Habillé d'amples pantalons de toile et de boubous ou djellabas courtes en bazin (manches longues l'hiver, manches courtes l'été), chaussé de mocassins en coton perforé avec semelle en gomme comme on en voyait tant il y a une quarantaine d'années, il ne passe pas inaperçu. Il porte des lunettes à verre épais et depuis peu, un canotier qui accentue encore la singularité du personnage. Dès la première fois que je l'ai vu, je lui ai trouvé une ressemblance frappante avec Jean-Paul Sartre, en plus volumineux sans doute. Il marche les bras dans le dos, le ventre en première ligne, les pieds écartés. On le trouve toujours à bavarder avec les uns et les autres, l'air sentencieux, péremptoire, très sûr de lui. Il ne doit pas être le genre de personnes à se prêter à de vrais échanges mais plutôt du genre à asséner ses quatre vérités à qui veut bien lui prêter une oreille ou deux. Curieusement, je n'ai toujours pas saisi quel enfant il vient attendre devant le portail de l'école. Je n'ai vu aucun enfant aller vers lui, je ne l'ai jamais vu repartir de l'école, tenant un enfant par la main. On dirait plutôt qu'il doit y avoir quelqu'un d'autre avec lui, sa femme sans doute et que c'est elle qui récupère l'enfant tandis que lui ne fait que l'accompagner. C'est peut-être sa promenade journalière. Ici, il trouvera toujours à qui parler et les mains dans le dos, les yeux bien au sec derrière ses lunettes, il surveille la petite communauté de son lieu de vie, l'air satisfait, débonnaire et sévère à la fois. Parfois, il s'entretient avec de jeunes femmes, mères de famille pressées que des bambins tirent par la main ou d'autres qui, au contraire, semblent vouloir comme lui s'attarder ici. Depuis peu, il prend à parti le flic du quartier qui, du terre-plain central entre les deux voies de la chaussée qui borde l'école, arrête les voitures pour faire passer les piétons. De quoi peut-il bien lui parler ? Je me le demande bien. Les seuls qu'il épargne, qu'il dédaigne, qu'il tient à l'écard, ce sont les enfants. Je suis d'ailleurs certain qu'il ne parle jamais d'eux, qu'il doit l'être l'un des rares ici à n'avoir pas de conversations qui se rapportassent de près ou de loin aux enfants. 

 

04 avril 2011

Journée de pluie

C'est une journée de pluie qui commence après un week-end ensoleillé. Malgré la pluie, Filou fait la maison buissonnière, préférant l'errance au confort. Nous avons un adolescent à la maison, il découche, il passe à la maison juste pour manger puis il miaule après fenêtres et portes, quémandant une main secourable pour lui ouvrir le nirvana des errances rimbadiennes à travers fourrés et bosquets, bandes de bitume et bennes à ordure, fleurs de pissenlit et haies de jardin.
Les enfants ont enfilé leurs bottes de sept lieue et les ont comparées ce matin sur le perron avant de sortir. Lisa était fière de son parapluie assortie à son ciré. On dit de ces journées qu'elles sont comme les autres. On dit cela par manque d'imagination. Sous les sentiers battus et le déjà-vu, il faut chercher la petite bête, le détail, l'étrange Monsieur tout-le-monde qui vous serre la pain et vous donne des nouvelles.

Filou rentre contre son gré. Il dédaigne croquettes et pâté maison, se roule sur le tapis Turkmène puis va s'enrouler sur le pouf carmin du bureau. Les enfants rentrent, une porte s'ouvre, il est déjà dehors, semelles de velours au vent. 

Pourauoi je n'arrive pas à poster les photos à l'endroit ?
  

01 avril 2011

Quand même

Marie "quandmême", c'est le surnom que je devrais lui donner tant et tant elle abuse de la formule. Je les entends de sa bouche depuis si longtemps que je me demande s'ils ne font pas partie de ses premiers mots, ces deux mots-là. Ils dénotent son goût de la contradiction, sa prédilection pour les versos aux dépens des rectos: toujours voir ailleurs quand il nous est demandé de regarder ici, chercher la petit bête dans l'herbe toujours plus verte du voisin. Quand même, ce serait mieux si...on dirait un "pourquoi pas" aux oreilles duquel on aurait suspendu des cerises. La réalité va par pairs, il y a toujours une autre facette, un non-lieu inexploré, le double d'une évidence qui rend celle-ci caduque ou du moins, l'égratigne. Marie doute comme elle respire, elle hésite, elle ne choisit pas, elle examine, suppute, envisage, décante, balance. Laissera-t-elle passer sa chance ? Tous les jours, ses yeux disent: aimez-moi quand m'aime ! 

Hier, coup de fil de l'école vers 17h 10. C'est son maître. Normalement, de 16h30 à 17h30, elle est en cours de récupération ou de rattrapage mais son maître m'appelle pour me demander si je l'ai ramenée à la maison car il ne la voit pas en classe. Affolement: non, elle n'est pas à la maison. Le maître raccroche pour aussitôt se précipiter dehors. Dix minutes d'angoisse. Il ne rappelle pas. Je me décide à prendre illico le chemin de l'école. Je bouscule Lisa pour qu'elle enfile chaussures et anorak. Au moment où nous franchissons le seuil de la maison, le téléphone sonne. Le maître l'a retrouvée, elle était dans la cour de récréation, toute seule, perdue, blottie dans un coin, ne sachant que faire, pensant avoir été oubliée là. Le maître la ramène en classe. Un quart d'heure plus tard, je suis devant le portail de l'école. Marie porte sous sa robe un pantalon bleu. Le maître vient vers moi pour m'expliquer qu'il lui a prêté ce pantalon parce qu'elle a fait pipi dans sa culotte quand elle était seule dehors. Me disant cela, il fait un geste pour m'inviter à m'éloigner d'elle de façon à ce qu'elle n'entende pas. Sur le moment, je ne saisis pas ce geste et Marie, de toute façon, me tient par la main. Une fois le maître parti, elle e dit qu'elle a fait pipi parce qu'elle avait trop envie, ne pouvait plus se retenir. J'essaie de ne pas paraître inquiet, d'être tout à fait calme et posé, sans la presser de questions, encore moins de reproches. Le maître lui a expliqué que si elle se trouve toute seule dans la cour, il lui suffit de presser le bouton de la sonnerie qui se trouve sur le mur, à gauche de la porte d'entrée de l'école et quelqu'un lui ouvrira. Marie parle aussitôt d'autre chose, d'un anniversaire fêté aujourd'hui en classe. Seulement plus tard, avant de s'endormir, elle confessera à sa mère avoir pleuré dans la cour quand elle attendait et ne savait que faire. Elle se rappelait ce que sa mère lui avait dit un jour, que si elle se retrouve toute seule, il ne faut jamais suivre personne, même si on lui promet de la ramener à son père ou à sa mère. Jamais. Elle s'est souvenu de la consigne et pour que personne ne vienne lui proposer cela, elle a préféré se blottir dans un coin pour qu'on ne la voit pas.

A propos d'anniversaires, on a - quand même - fêté mon anniversaire. On a - quand même - trouvé les chiffres 4 et 6 et on les a plantés dans un gâteau au chocolat confectionné le jour même par Marie et papa avec le soutien moral de la cadette plongée dans ses rêveries barbapapesques. Et quand maman est rentrée du bureau, on a - quand même - ouvert une bouteille de champagne, en fait deux, une pour les enfants et une pour les grands. Et papa a ainsi commencé une nouvelle année sous les meilleures auspices.