Je le croise tous les jours devant l'école. Habillé d'amples pantalons de toile et de boubous ou djellabas courtes en bazin (manches longues l'hiver, manches courtes l'été), chaussé de mocassins
en coton perforé avec semelle en gomme comme on en voyait tant il y a une quarantaine d'années, il ne passe pas inaperçu. Il porte des lunettes à verre épais et depuis peu, un canotier qui accentue encore la singularité du personnage. Dès la première fois que je l'ai vu, je lui ai trouvé une ressemblance frappante avec Jean-Paul Sartre, en plus volumineux sans doute. Il marche les bras dans le dos, le ventre en première ligne, les pieds écartés. On le trouve toujours à bavarder avec les uns et les autres, l'air sentencieux, péremptoire, très sûr de lui. Il ne doit pas être le genre de personnes à se prêter à de vrais échanges mais plutôt du genre à asséner ses quatre vérités à qui veut bien lui prêter une oreille ou deux. Curieusement, je n'ai toujours pas saisi quel enfant il vient attendre devant le portail de l'école. Je n'ai vu aucun enfant aller vers lui, je ne l'ai jamais vu repartir de l'école, tenant un enfant par la main. On dirait plutôt qu'il doit y avoir quelqu'un d'autre avec lui, sa femme sans doute et que c'est elle qui récupère l'enfant tandis que lui ne fait que l'accompagner. C'est peut-être sa promenade journalière. Ici, il trouvera toujours à qui parler et les mains dans le dos, les yeux bien au sec derrière ses lunettes, il surveille la petite communauté de son lieu de vie, l'air satisfait, débonnaire et sévère à la fois. Parfois, il s'entretient avec de jeunes femmes, mères de famille pressées que des bambins tirent par la main ou d'autres qui, au contraire, semblent vouloir comme lui s'attarder ici. Depuis peu, il prend à parti le flic du quartier qui, du terre-plain central entre les deux voies de la chaussée qui borde l'école, arrête les voitures pour faire passer les piétons. De quoi peut-il bien lui parler ? Je me le demande bien. Les seuls qu'il épargne, qu'il dédaigne, qu'il tient à l'écard, ce sont les enfants. Je suis d'ailleurs certain qu'il ne parle jamais d'eux, qu'il doit l'être l'un des rares ici à n'avoir pas de conversations qui se rapportassent de près ou de loin aux enfants.

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