10 juin 2015

Nota Bene



 
Avec effronterie, Lisa rétorque : « et toi non plus tu ne t’es pas lavé les mains ! ».
Bon, faire le père, être le père, juge des choses qui se font et de celles qui ne se font pas, affirmer son autorité : « on ne parle pas comme ça à son père ». Elle ne se rebiffe pas. Elle me regarde de travers.

Expliquer pourquoi. Pourquoi il est important de se laver les mains avant de passer à table.
En fait, je ne suis pas sûr de me les être lavées ce jour-là. J'y ai songé par la suite. Peut-être que oui, après tout. Je le fais sans y penser. Je le fais sans penser que je le fais et que c’est bien de le faire.

Expliquer à Marie pourquoi il est préférable d’assaisonner sa viande de moutarde morceau par morceau, au fil de la découpe, plutôt que de la tartiner de moutarde tout d’une pièce, comme s’il s’agissait d’une tranche de pain (et que la moutarde était de la confiture). Je me rends bien compte cependant que ma façon de faire n’en est qu’une parmi d’autres possibles, que tout savoir-vivre se décline en particularismes, tous relatifs les uns par rapport aux autres. Donc, je ne dis rien, je m’abstiens de faire la remarque, j’y pense et puis j’oublie.
Evidemment tout relativisme est lui-même relatif, on ne peut y échapper : si lui prenait la fantaisie de manger avec ses pieds, il me serait difficile d’y penser - et puis d’oublier.  

Revenant à Lisa, à son regard torve : combien de temps encore avant qu’elle ne me juge, qu’elle ne me parle comme à une personne qui se trouve être son père ?
« On ne parle pas comme ça à ses enfants ».

J’entends des parents dire que l’autorité ne dispense pas de se justifier (de son exercice), qu’il faut expliquer plutôt que gronder ou punir. L’autorité est violence, pensent certains (qui, cela dit, se retrouvent souvent en porte-à-faux avec eux-mêmes, la vie n’étant pas avare d'ironie et de situations qui se prêtent à ce genre d'ironie).
Autre question qui ne peut désormais attendre: faut-il faire apprendre le latin à Marie ? La réforme du collège prévoit d’entrelacer l’enseignement du Latin (qui n’est déjà plus, à l’heure actuelle, un apprentissage de la langue proprement dite) à d’autres disciplines, le français ou l’histoire. Cela revient à faire un pas de plus vers son effacement définitif des tablettes scolaires. Mais Marie échappera à la réforme, elle est de la dernière vague avant la réforme. Pour la rentrée prochaine, le Latin est donc encore au programme des cinquièmes. Ceci dit, personne ne sait, viens-je d’apprendre, si la réforme s’appliquera, dès cette rentrée, à tous les niveaux du collège de la sixième à la troisième, ou par paliers, d’année en année, de la sixième en 2016 à la troisième trois ans plus tard. Dans le premier cas de figure, le plus probable, semble-t-il, (avec l’arrière-pensée d’éviter ainsi tout retour en arrière en cas d’élection d’un président et d’un parlement de droite quelques mois avant la rentrée 2017: « aere perennis exegi monumentum », ont-ils à l'esprit, soit « j'ai érigé un monument plus durable que l'airain. »), Marie ne fera de latin qu’une seule année, en cinquième. Cela en vaut-il la chandelle ?

Nous devons nous décider avant ce vendredi. Marie n’est pas contre.
Lisa attend que nous soit livrée la voiture télécommandée qui lui a été promise pour son anniversaire. Nous le fêterons en avance de quelques semaines sur la date. Hier, à l’école, elle a distribué quinze cartes d’invitation pour le samedi 27 juin. Il en reste une dans l’entrée, destinée à une petite fille scolarisée dans une école suisse depuis la rentrée dernière. Ce midi, j’ai reçu une première confirmation sur mon portable.

Marie, elle, se contenterait d’inviter ses trois meilleures amies : Giulia, Margot et Clara. La date n’a pas encore été fixée. Elle parlait de faire avec elles de l’accro-branche. Elle parle à présent de bowling suivi d'une soirée pyjama.
Cette année, Lisa se targue d’inviter des garçons. Les années précédentes, il n’y avait qu’Arthur. Cette année, il y en aura au moins trois autres.

Photo de classe. Une photo sans grimaces (en trois exemplaires). Une photo avec grimaces (en trois exemplaires). Sur les deux, Lisa ne grimace pas. Elle est au milieu, en bas, assise, le bras gauche dans le plâtre, avec la même expression sur les deux photos. Mais à y regarder de plus près, on remarque qu’elle tire un tout petit bout de langue sur la photo des grimaces.
La kermesse de fin d’année est déjà derrière nous. Ce jour-là, un samedi, nous sommes arrivés tard, en fin d’après-midi, après les leçons d’équitation et après être passé prendre les grands-parents. Les stands des jeux étaient encore ouverts mais il restait moins d’une heure pour rafler les mises (cerceaux, bonbons, scoubidous, stylos fantaisie, etc.). Le spectacle des primaires a commencé juste après la fermeture des stands, classe par classe (avec des regroupements CP-CE1 et CE1-CE2). Les élèves de la classe de Lisa ont entonné « Le p’tit ramoneur » une chanson traditionnelle savoyarde :

« C'était un p'tit ramoneur
qui travaillait plein d'ardeur,
Allait de ville en village
Pour y trouver de l'ouvrage.
En criant: "Voilà l'ramona de cheminées, de chemina"
En criant: "Voilà l'ramona de chemina du haut en bas."
A la porte de la ville,
Un gros bourgeois lui fait signe.
Petit ramoneur habile,
Dans la cheminée s'enfile,
En criant: "Voilà l'ramona de cheminées, de chemina",
En criant: "Voilà l'ramona de chemina du haut en bas.
Il se met à deux genoux,
Pour mieux gagner ses deux sous.
Il fait pleuvoir sur la tête,
la suie de la cheminette
En criant: "Voilà l'ramona de cheminées, de chemina",
En criant: "Voilà l'ramona de chemina du haut en bas.

Lisa sait faire la roue. Elle m’en fait la démonstration sur le chemin de l’école, à l’aller comme au retour. La roue sur les deux mains mais aussi la roue d’une seule main, sur les poings, sur les mains croisées, sur le dos des deux mains. Elle sait aussi faire le pont et aussi marcher sur les mains mais pas plus de quatre pas. Laura, elle, peut marcher ainsi sur toute la largeur du préau. D’autres traversent ainsi toute la cour.
C’est L. (tout à fait à droite sur la photo de classe) qui l’aurait dénoncée au maître d’où cette punition qu’elle me présente à signer le matin même avant de partir pour l’école. Puis une autre trois jours plus tard. Comme il se doit, je la sermonne mais je ne parviens pas à prendre ces punitions très au sérieux (que le maître me pardonne !).

Trois jours plus tôt, écrire trois fois : « Je n’insulte pas les autres parce que des gros mots, ça ne se dit pas, c’est vilain. » 
Trois jours plus tard, écrire trois fois : « Je ne joue pas au lieu de travailler parce que ça dérange les autres qui travaillent. »
 

Je travaille.

Je ne joue pas.

Je ne dérange pas (mes camarades).

Je n’insulte pas (mes camarades).

En latin, intelligenti pauca (« À ceux qui comprennent, peu de mots suffisent. »).
Ceci dit, sine poena nulla lex  (« Sans punition, il n'est pas de loi. » - celui-là, je l'ai appris en fac de droit, cours de droit pénal).

Je sais faire la roue.

Je me lave les mains avant de passer à table.
Dans la voiture (Marie à l’avant, Lisa à l’arrière), au retour du collège, le sujet revient : quelle est la différence entre athée et agnostique ? me demande Marie.

Explication.
Et toi, es-tu athée ou agnostique ? Demande alors Marie. Lisa, à l’arrière, qui n’a rien dit jusque là, me laisse répondre (plutôt agnostique) puis alors même que Marie médite encore ma réponse, elle déclare haut et fort qu’elle, elle croit en dieu. Je lui fais répéter. Oui, elle croit en dieu. Elle croit qu’il y a la vie après la mort, que tu nais ceci puis cela, fourmi un jour, rhinocéros un autre, chinoise dans cette vie, chilien dans une autre vie, et cela sans fin, dieu veillant au-dessus de cette arche couveuse où tous les êtres vont deux par deux et les vies enchaînées les unes aux autres. Marie objecte qu’on peut croire à cela sans croire en dieu. Lisa réfléchit, hausse les épaules et se tait.

Plus tard, Lisa me décrit dieu comme un vieil homme barbu en toge blanche. Une espèce de Platon levant le doigt au ciel. Ou bien le Père Noël. Platon déguisé en Père Noël. 

Le père de Montaigne fit sur son fils l’expérience d’une éducation donnée exclusivement en latin par un précepteur allemand, lequel, ne parlant pas un mot de français, ne pouvait communiquer avec son élève qu’en latin. Au XVIème siècle, le Latin était déjà une langue morte, bien que savante (les savants écrivaient en Latin pour la plupart). Le père comme la mère de Montaigne n’en connaissaient que des rudiments mais ils se firent violence pour en apprendre davantage de façon à n’adresser la parole à leur fils que dans la langue de Cicéron et de Virgile. Auparavant, le père de Montaigne avait déjà poussé l’originalité jusqu’à séparer Michel (ou Micheau, comme il le surnommait) de sa mère et le placer jusqu’à son sevrage chez sa nourrice, une paysanne qui ne parlait ni Latin ni Français,  où il développa, avant même de savoir parler, une connaissance passive du dialecte périgourdin. Le français ne fut jamais donc que sa troisième langue dont il était du reste – ou feignait d’être - convaincu qu’elle était une langue éphémère, destinée à ne pas durer aussi longtemps que les langues classiques (le Grec et le Latin), langues d’immortels, ce qui l’autorisait, ajoutait-il malicieusement, à écrire ses Essais à sa guise, sans souci de sa réputation future.
Dans l’esprit de son père, l’accès à la sagesse antique passait par l’apprentissage du Latin (et du Grec, que le fils apprit également mais, de son propre aveu, oublia). Le passage était étroit. Aujourd’hui, alors même que nous avons accès à un nombre bien plus grand d’œuvres des Anciens que Montaigne en son temps, le passage direct par la langue est désormais réservé à quelques érudits. Pour le commun des mortels, les immortels ne se livrent plus qu’en traduction (par ces mêmes érudits).  

Il faut dire que l’expérience pédagogique auquel se livra le père de Montaigne passait déjà pour extravagante en son temps. Et des nombreux enfants qu’eut son père, seul Montaigne, l’aîné, en bénéficia.
Bon, va donc pour une année de Latin (alea jacta est !). Va donc pour une première et dernière année de Latin. Lisa arrivera trop tard. J’ai moi-même oublié les quelques bribes de Latin apprises de la quatrième à la seconde. L’un de mes profs de latin, le second (le dernier donc) avait en quelque sorte devancé la ou les réforme(s) qui suivirent puisqu’au lieu de nous infliger les déclinaisons, il nous captiva avec d’innombrables anecdotes à dormir debout (mais qui nous tenaient éveillés et assis et nous persuadaient presque que ce bonhomme aux manières et au parler désuets qui nous faisait face avait dû, dans une autre vie - confirmant ainsi la thèse de Lisa -, vivre parmi les Romains et les Grecs en sandales et toge blanche – ce qui était difficilement imaginable et qui nécessitait tout de même plus d’une vie) qui ressuscitaient sous nos yeux le monde extravagant des Grecs et des Romains. Il m’en est resté au moins (mes racines y sont aussi pour quelque chose naturellement, ayant souvent entendu vanter, dans mon enfance et par la suite, la grandeur des Anciens, et ayant vécu mes étés dans leurs paysages) le goût des subtils balancements rhétoriques de ces vieux sages qui semèrent leurs pensées là les mots n’avaient pas encore mis pied, si proches (quelque chose de familier, surgissant de l’obscurité) et si lointains. Une petite musique venue du fond de la nuit des temps. Et puis, dans mon imaginaire, nos promenades, les soirs d’été, d’un bout à l’autre (et vice versa, si l’on peut dire) de la grande place d’une petite ville de province ne pouvaient pas être tout à fait sans rapport avec les aventures péripatéticiennes des premiers philosophes, deux millénaires plus tôt. La mer, les cigales, les cyprès, les oliviers, tout cela qui constituait la toile de fond de mes étés, exhalaient forcément les mêmes parfums que ceux qu’ils respirèrent.

Ceci dit, songeant à la chronique annoncée de la disparition du Latin des écoles, à la place de Montaigne, me revient à l’esprit le « rosa, rosa, rosam » de Brel.  Et plutôt que de célébrer les ramoneurs - qui eux aussi, ai-je constaté, préfère le Français au Latin et l’Anglais au Français (en atteste l’entreprise « Ramon’ Clean » dont les camionnettes sillonnent l’arrière-pays) - aux spectacles de fins d’années scolaires, ne faudrait-il pas conjuguer latin et nostalgie, ânonnant les vers de ce tango:

C'est le plus vieux tango du monde

Celui que les têtes blondes

Ânonnent comme une ronde

En apprenant leur latin

C'est le tango du collège

Qui prend les rêves au piège

Et dont il est sacrilège

De ne pas sortir malin

C'est le tango des bons pères

Qui surveillent l'oeil sévère

Les Jules et les Prosper

Qui seront la France de demain

Rosa rosa rosam

Rosae rosae rosa

Rosae rosae rosas

Rosarum rosis rosis

C'est le tango des forts en thème

Boutonneux jusqu'à l'extrême

Et qui recouvrent de laine

Leur coeur qui est déjà froid

C'est le tango des forts en rien

Qui déclinent de chagrin

Et qui seront pharmaciens

Parce que papa ne l'était pas

C'est le temps où j'étais dernier

Car ce tango rosa rosae

J'inclinais à lui préférer

Déjà ma cousine Rosa

Rosa rosa rosam

Rosae rosae rosa

Rosae rosae rosas

Rosarum rosis rosis

          C'est le tango des promenades

Deux par seul sous les arcades

Cernés de corbeaux et d'alcades

Qui nous protégeaient des pourquoi

C'est le tango de la pluie sur la cour

Le miroir d'une flaque sans amour

Qui m'a fait comprendre un beau jour

Que je ne serais pas Vasco de Gama

Mais c'est le tango du temps béni

Où pour un baiser trop petit

Dans la clairière d'un jeudi

A rosi cousine Rosa

Rosa rosa rosam

Rosae rosae rosa

Rosae rosae rosas

Rosarum rosis rosis

C'est le tango du temps des zéros

J'en avais tant des minces des gros

Que j'en faisais des tunnels pour Charlot

Des auréoles pour saint François

C'est le tango des récompenses

Qui vont à ceux qui ont la chance

D'apprendre dès leur enfance

Tout ce qui ne leur servira pas

Mais c'est le tango que l'on regrette

Une fois que le temps s'achète

Et que l'on s'aperçoit tout bête

Qu'il y a des épines aux Rosa

Je revois ici la première image: Lisa face à son père. Et par ce détour, Aristote, fils (adoptif) du maître (Platon) et ami de la Sagesse, qui, pour marquer son désaccord avec son maître, se justifia par ces paroles prononcées alors en Grec mais que d’autres, par la suite, reprisent en latin (et qui, dans cette langue, passèrent à la postérité): « amicus Plato, sed magis amica veritas », à savoir « J'aime Platon, mais j'aime mieux la vérité ». Peu de mots suffisent en effet pour dire l’essentiel. Rien de trop (« μηδν γαν”).

Nota Bene : à noter au passage que l’arrière-grand-père de Montaigne se prénommait Ramon mais lui-même était viticulteur, du moins l’ancêtre des viticulteurs d’aujourd’hui, et non ramoneur.

Nota Bene 2 : Un philosophe de café, auquel le garçon avait apporté sa demi-tasse vide sur un plateau, parodiait plaisamment ce dicton en disant : « Amicus plateau, sed magis amica demi-tasse. »