Lisa a perdu sa première dent et l’a avalée. Elle ne s’attendait donc pas à trouver ce matin une pièce sous son oreiller.
« Comment, me demande-t-elle, a-t-elle pu
savoir la souris que j’avais perdu une dent si je l'avais avalée ? ».
Nous avons fêté les anniversaires en avance
pour qu’elles puissent inviter leurs amies avant que les grandes vacances les éloignent. Pour les plus grands, conviés le
samedi, j’avais imaginé, comme l’année dernière, une chasse au trésor avec des
énigmes qui les ont baladés d’un bout à l’autre de la résidence. Pour les
petits, réunis le lendemain dimanche, Lydia et Marie avaient fait des
dessins indiquant là où trouver le billet suivant et ainsi de suite jusqu’au
trésor, caché comme pour les grands la veille, dans la boîte aux lettres.
Et comme l’année dernière, j’ai demandé à chaque
enfant de dire quelques mots devant la caméra puis j’ai pris des photos de
groupe dans le jardin.
La nouveauté, c’était la pinata, un mobile en carton rempli de bonbons et de petits jouets, suspendu
au plafond et que les enfants, les yeux bandés, devaient rouer de coups à l’aide
d’un bâton jusqu’à le crever et lui faire dégorger tout son contenu. C’est une
tradition venue du Mexique et dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à ce
que Marie insiste pour l’inscrire au programme des festivités. L’étonnant, c’est
que même les plus grands se sont enthousiasmés pour cette mise à mort rituelle.
Le mobile de Marie était rond comme un soleil et il a fallu plus d’une
demi-heure pour en venir à bout. Celui de Lisa était un cheval, bien moins
solide et qui s’est rompue à l’encolure avant même de s’être vidé : il a
fallu le battre à terre ce qui donnait à la scène l’aspect d’une exécution en
règle qu’accentuaient les cris stridents que poussait la meute d’enfant
surexcités. Derrière le mur de l’innocence, rôdent les instincts les plus
débridés. En bande, un enfant est une teigne, un petit monstre en puissance.
A propos de montée en puissance, Lisa est
passée ceinture jaune au judo.
Il pleut de nouveau. Mais ce n’est pas
nouveau. Il faudra aller en Grèce trouver l’été. J’étais absent toute une
semaine pour des cours que je donnais à de jeunes juristes, candidats au départ
en missions électorales. Lydia avait dû s’arranger avec son emploi du temps pour récupérer les enfants à l’école.
Une après-midi pendant cette semaine-là, alors qu'elle était dans le bus, une pluie de grêlons s'est abattue sur la ville et le bus où les passagers s’attendaient
presque à ce que les grêlons, gros comme des poings, déforment puis traversent la tôle à force de coups. Un arbre,
abattu par les rafales de vent, barrait la route : le bus n'avançait plus et Lydia, constatant qu'elle n'arriverait jamais à temps à l’école et n'ayant pas le numéro de l'école, m’appela à deux milles kilomètres de là. Finalement, j'appelai la mère d’Arthur pour qu’en attendant l'arrivée de Lydia, elle réceptionne Marie et
Lisa. Et Lydia est ensuite passée les prendre chez elle.
"Quelqu’un dans le ciel nous a lancé des
cailloux", en concluait Lisa. La plupart du temps, il se contente de nous
arroser. Il devait avoir une raison ce jour-là d’être furieux.
"Que veux-tu faire de ta pièce ?" Ai-je demandé
à Lisa. "Je ne sais pas", répondit-elle. "Je l’ai mise dans une boîte. Je vais réfléchir." Elle aime bien dire: je vais réfléchir. Et d'ailleurs, elle y réfléchit vraiment.
Quand à Marie, elle me demande pardon pour ce qu’elle m’a dit ce
matin et qui m’avait fâché au point que j'avais envisagé un moment de lui confisquer son Ipod (dont elle use et abuse, négligeant la lecture). Elle ajoute : "j’étais de mauvaise humeur à cause
du contrôle que je n’ai pas réussi comme je pensais le réussir." Je me suis dit que
c’était bien la première fois qu’elle me fournissait une explication psychologique.
Comme si peu à peu, elle sortait de l’ombre pour entrer dans la lumière - qui n'en est pas toujours - des
explications, des justifications, des débats de conscience, qu’en somme, elle
se faisait juge d’elle-même.
Il y a les enfants du pourquoi et ceux du
comment. Marie est, à proportions égales, dans le culte du pourquoi et le déni
des comment. Lisa a des pourquoi qui sonnent comme des comment, et les comment
de Marie sont des pourquoi déguisés - ou dégrisés. Ceci dit, rien n’est jamais aussi
simple et ce sont finalement les réponses attendues qui éclairent rétrospectivement
la vraie nature des questions posées. Et puis entre les pourquoi et les
comment, il y a d’autres espaces : « Quelle heure est-il ? »
n’est ni un pourquoi, ni un comment. Ne l’est pas davantage une question du
genre «est-ce qu’on pourra aller dans un magasin acheter un jouet avec ma pièce ? ».
D’ailleurs, ce n’est même pas une question. Il faut juste ajouter « s’il te plait, papa » pour que la réponse soit contenue dans la question. "Mais surtout, ne dis rien à maman, sinon elle va ma gronder !". Lisa jubile d'avance à l'idée de me dénoncer.
D’ailleurs, ce n’est même pas une question. Il faut juste ajouter « s’il te plait, papa » pour que la réponse soit contenue dans la question. "Mais surtout, ne dis rien à maman, sinon elle va ma gronder !". Lisa jubile d'avance à l'idée de me dénoncer.