29 juin 2013

Le pourquoi du comment




Lisa a perdu sa première dent et l’a avalée. Elle ne s’attendait donc pas à trouver ce matin une pièce sous son oreiller.

« Comment, me demande-t-elle, a-t-elle pu savoir la souris que j’avais perdu une dent si je l'avais avalée ? ».

Nous avons fêté les anniversaires en avance pour qu’elles puissent inviter leurs amies avant que les grandes vacances les éloignent. Pour les plus grands, conviés le samedi, j’avais imaginé, comme l’année dernière, une chasse au trésor avec des énigmes qui les ont baladés d’un bout à l’autre de la résidence. Pour les petits, réunis le lendemain dimanche, Lydia et Marie avaient fait des dessins indiquant là où trouver le billet suivant et ainsi de suite jusqu’au trésor, caché comme pour les grands la veille, dans la boîte aux lettres.

Et comme l’année dernière, j’ai demandé à chaque enfant de dire quelques mots devant la caméra puis j’ai pris des photos de groupe dans le jardin.

La nouveauté, c’était la pinata, un mobile en carton rempli de bonbons et de petits jouets, suspendu au plafond et que les enfants, les yeux bandés, devaient rouer de coups à l’aide d’un bâton jusqu’à le crever et lui faire dégorger tout son contenu. C’est une tradition venue du Mexique et dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à ce que Marie insiste pour l’inscrire au programme des festivités. L’étonnant, c’est que même les plus grands se sont enthousiasmés pour cette mise à mort rituelle. Le mobile de Marie était rond comme un soleil et il a fallu plus d’une demi-heure pour en venir à bout. Celui de Lisa était un cheval, bien moins solide et qui s’est rompue à l’encolure avant même de s’être vidé : il a fallu le battre à terre ce qui donnait à la scène l’aspect d’une exécution en règle qu’accentuaient les cris stridents que poussait la meute d’enfant surexcités. Derrière le mur de l’innocence, rôdent les instincts les plus débridés. En bande, un enfant est une teigne, un petit monstre en puissance.

A propos de montée en puissance, Lisa est passée ceinture jaune au judo.

Il pleut de nouveau. Mais ce n’est pas nouveau. Il faudra aller en Grèce trouver l’été. J’étais absent toute une semaine pour des cours que je donnais à de jeunes juristes, candidats au départ en missions électorales. Lydia avait dû s’arranger avec son emploi du temps pour récupérer les enfants à l’école. Une après-midi pendant cette semaine-là, alors qu'elle était dans le bus, une pluie de grêlons s'est abattue sur la ville et le bus où les passagers s’attendaient presque à ce que les grêlons, gros comme des poings, déforment puis traversent la tôle à force de coups. Un arbre, abattu par les rafales de vent, barrait la route : le bus n'avançait plus et Lydia, constatant qu'elle n'arriverait jamais à temps à l’école et n'ayant pas le numéro de l'école, m’appela à deux milles kilomètres de là. Finalement, j'appelai la mère d’Arthur pour qu’en attendant l'arrivée de Lydia, elle réceptionne Marie et Lisa. Et Lydia est ensuite passée les prendre chez elle.

"Quelqu’un dans le ciel nous a lancé des cailloux", en concluait Lisa. La plupart du temps, il se contente de nous arroser. Il devait avoir une raison ce jour-là d’être furieux.

"Que veux-tu faire de ta pièce ?" Ai-je demandé à Lisa. "Je ne sais pas", répondit-elle. "Je l’ai mise dans une boîte. Je vais réfléchir." Elle aime bien dire: je vais réfléchir. Et d'ailleurs, elle y réfléchit vraiment.

Quand à Marie, elle me demande pardon pour ce qu’elle m’a dit ce matin et qui m’avait fâché au point que j'avais envisagé un moment de lui confisquer son Ipod (dont elle use et abuse, négligeant la lecture). Elle ajoute : "j’étais de mauvaise humeur à cause du contrôle que je n’ai pas réussi comme je pensais le réussir." Je me suis dit que c’était bien la première fois qu’elle me fournissait une explication psychologique. Comme si peu à peu, elle sortait de l’ombre pour entrer dans la lumière - qui n'en est pas toujours - des explications, des justifications, des débats de conscience, qu’en somme, elle se faisait juge d’elle-même.

Il y a les enfants du pourquoi et ceux du comment. Marie est, à proportions égales, dans le culte du pourquoi et le déni des comment. Lisa a des pourquoi qui sonnent comme des comment, et les comment de Marie sont des pourquoi déguisés - ou dégrisés. Ceci dit, rien n’est jamais aussi simple et ce sont finalement les réponses attendues qui éclairent rétrospectivement la vraie nature des questions posées. Et puis entre les pourquoi et les comment, il y a d’autres espaces : « Quelle heure est-il ? » n’est ni un pourquoi, ni un comment. Ne l’est pas davantage une question du genre «est-ce qu’on pourra aller dans un magasin acheter un jouet avec ma pièce ? ».

D’ailleurs, ce n’est même pas une question. Il faut juste ajouter « s’il te plait, papa » pour que la réponse soit contenue dans la question. "Mais surtout, ne dis rien à maman, sinon elle va ma gronder !". Lisa jubile d'avance à l'idée de me dénoncer.