31 mai 2011

Masques et pyjamas

En Angleterre, dans la circonscription de Middlesbrough, il a été demandé aux parents de ne plus emmener leurs enfants à l'école en pyjama. Une question "de décence et de respect pour soi et pour les autres", rapporte The Evening Gazette. Maddison, 8 ans, explique au Gazette ce qu'il en pense:  "C'est stupide. Les enfants doivent s'habiller, mais pas les parents." Une parente d'élève n'est pas du même avis: "Les gens ont le droit de mettre ce qu'ils veulent. Je m'habillerais mieux si je devais aller en ville. Pourquoi devrais-je m'habiller mieux ? Je mets mes pyjamas parce qu'ils sont confortables."

Aujourd'hui, Lisa va au zoo avec sa classe. Munie d'un sac à dos pour le repas de la cantine, elle s'est empressée d'en montrer toutes les poches secrètes à Charlotte, son amie mais aussi à quelques autres sagement assis sur un banc de la classe en attendant de rejoindre le bus devant l'école. Le sac à dos appartenait autrefois à Marie. Son nom est inscrit sur la poche du devant. Quand Marie a aperçu le sac posé à côté de Lisa sur le canapé, elle n'a pas manqué d'exprimer son indignation. Lisa de la rabrouer aussitôt de la manière la plus énergique qui soit. "Energique", poussé à l'extrème, n'est que cris, vociférations. J'interviens. Marie boude quelques instants puis parle d'une excursion pour aller voir des grottes. Quelles grottes ? lui demandé-je. Elle n'en sait rien. Ce qu'elle sait, c'est qu'il va falloir prendre le bus et dormir à l'hôtel avec toute la classe. Je suis perplexe, sa mère interloquée mais bon, elle a peut-être mal compris.

"Les masques étaient souvent fabriqués en papier collé. Les yeux étaient des trous très ronds et le nez un simple trait de peinture. On les portait au visage et ils tenaient par un élastique."  Je connais ces trois phrases par coeur. C'est la dictée que Marie a eue hier et que j'ai révisée avec elle dimanche. Ce fut laborieux mais nous y sommes parvenus. Le "m" de simple, le "ent" de souvent, les deux "très/trait", le "trou" qui ne prend pas de "t" à la fin, le "ein" de peinture, les "aient" aux verbes.

Je me souviens d'un rêve que je faisais autrefois. A cause d'un examen, il fallait me réveiller tôt le matin mais je n'entendis pas le réveil et quand enfin, j'ouvris les yeux, il était si tard que je n'eus pas d'autre choix que de me précipiter dehors. Mais dans le rêve, les choses ne se déroulaient pas aussi simplement. D'abord, je constatai que j'avais oublié mes affaires, sacoche, stylos, papier, documents, et retournai dans l'appartement pour les récupérer mais une fois ressorti, m'aperçus que j'étais encore en pyjama et donc rebroussai chemin une nouvelle fois. Dans la rue, ayant entretemps enfilé une chemise et un pantalon, je réalisai cette fois que je n'avais pas de chaussures à mes pieds. La panique me faisait perdre tous mes moyens. Je transpirais tellement j'étais angoissé à l'idée d'arriver trop tard. Et la scène se répétait: je suis prêt, j'ai franchi la porte de mon domicile, je dévale les escaliers et une fois dehors, au grand air, passant parmi les passants, je m'aperçois que quelque chose cloche et me voilà revenant sur mes pas, grimpant les escaliers, glissant nerveusement les clés dans la serrure.

Je me réveille en sursaut. J'ai passé tous les examens qu'il fallait il y a bien longtemps. Marie, elle, fait son entrée dans le monde par la porte des salles de classe où se donnent examens, évaluations, concours qui feront d'elles une adulte compétitive ou non. Au fond, il y a d'un côté, le monde des pyjamas; de l'autre celui des tenues de ville, des salles d'examen, des salons, des boîtes de nuit et de jour, des jardins et forêts, des entretiens d'embauche, des mariages et des baptèmes. Ce qui fait peur dans un pyjama, ce qui vaut à ceux qui le portent dans la rue l'accusation d'indécence et de manque de respect d'autrui, c'est qu'il est par excellence la tenue du renoncement, du déni de réalité, de la mise à distance du monde, voire de sa négation. En le portant dans le monde, on semble dire que le monde n'a pas plus de réalité que que les rêves et que l'on peut passer de l'un à l'autre sans habillage, sans maquillage, sans code et rituel. C'est un Anglais justement, Shakespeare en personne, qui disait que nous sommes faits de la matière des rêves. Cherchant nos enfants à l'école en pyjama, on pourrait presque croire que nos enfants ne sont pas réels, que nous ne le sommes pas davantage et que la vie ne vaut pas l'habit.  

Le temps a tourné. Il a plu pendant la nuit. Mon pyjama est un kimono car chaque nuit est une lutte. Ceinture noire ou blanche, une lutte inégale, le rêve l'emporte toujours à sa manière qui ne filtre pas tout de suite dans le monde des réalités. Néanmoins, je finirais bien par l'atteindre, cette maudite salle d'examen. Voilà enfin le maître qui se cabre au milieu de la salle. Il lève la main droite. "Prenez vos stylos, ça va commencer" dit-il de sa voix de stentor. Et il commence:

"les masques étaient souvent fabriqués en...."

30 mai 2011

Roland-Garros

Marie, va te laver les dents. Lisa, va chercher ton doudou. Marie, c'est l'heure des devoirs. A table, les enfants, le repas est prêt. Lisa, à ton âge, tu peux tout de même t'habiller toute seule, non ? Lisa, mets tes chaussures. Lisa, tu as encore mis tes chaussures à l'envers. Marie, est-ce que tu t'es lavée les dents ? Lisa, est-ce que tu as tiré la chasse d'eau ? Marie, regarde tes mains, elles sont crasseuses: va les laver. Lisa, tu as bu ton lait ? Et toi, Marie ? Lisa, tu as ramené ton biberon dans la cuisine ? Marie, montre-moi tes cahiers. Marie, tu pourrais tout de même aider tes parents à débarrasser la table. Marie, pourquoi tu ne laisses pas le dictionnaire dans ton casier à l'école ? Lisa, arrête d'embêter ta soeur et laisse tranquille Filou, tu vas lui faire mal. Marie, je sais que c'est toi qui as commencé. Lisa, laisse ta soeur tranquille et je ne veux plus te voir avec ta tétine. La tétine, c'est seulement pour dormir. Et si Marie a envie d'être toute seule dans sa chambre, tu la laisses et tu vas jouer toute seule dans ta chambre. Les enfants, c'est fini maintenant les dessins animés. C'est l'heure d'aller se coucher. Il est tard. Demain, c'est l'école. Marie, je n'ai jamais promis ça. Marie, tu peux me laisser parler avec maman ? Lisa, c'est Marie qui a parlé la première. Lisa, si tu ne finis pas ton assiette, il n'y aura pas de dessin animé. Non, Lisa, Papa est occupé, il jouera plus tard. Papa n'a pas envie de jouer aux chevaux. Papa est fatigué. Marie, on jouera aux mille-bornes demain. Papa a du travail.

Papa regarde Roland-Garros.   

28 mai 2011

Kermesse

Aujourd'hui, jour de kermesse. Du néerlandais kerkmisse qui veut dire fête paroissiale ou messe festive.

Photo prise juste avant de s'y rendre. Dans l'orchestre des instruments du monde que formaient les maternelles, Lisa était chargée d'un instrument creux, en forme de batte de base-ball et de la même taille, dans lequel des billes ou des graviers imitaient en tombant le bruit de la mer. Lisa devait se lever et le renverser et le renverser encore. Et elle ne s'en lassait pas.

Marie a retrouvé Linda qui l'avait invitée la semaine dernière à son anniversaire. Puis elle l'a perdue et est tombée sur Anastasia et son petit frère. J'étais en charge du stand du tire-ficelle. Deux anneaux où coulissait la ficelle au bout de laquelle étaient noués quatre pince-linge. En tirant l'une des quatre ficelles, les enfants ramenaient à eux, hors du carton, des jouets ou des sachets de bonbons accrochés à l'une des pince-linge. Il y a avait deux cartons, chacun à la charge d'un adulte.  L'autre adulte, c'était Delphine, une musulmane reconnaissable comme telle au foulard blanc qui encadrait son visage. On n'a pas eu le temps d'échanger plus de deux phrases, le stand a été pris d'assaut dès les premières minutes. A mi-parcours, elle m'a fait remarquer que j'était trop généreux, accrochant trop de cadeaux à mes hameçons. Cela expliquait peut-être la marée de minois alléchés qui se pressaient devant mon carton. Au bout d'une heure, c'est le maître de Marie qui a pris la relève. Sans doute a-t-il été plus rigoureux que moi.

La messe était dite. Marie a passé l'heure suivante à aller de stand en stand collecter des babioles de toute sorte que l'oin a ensuite étalé sur la table basse du salon. Lisa, quand à elle, a fait deux tours dans le château gonflable puis nous sommes rentrés. Lisa m'a fait souffler dans des ballons,  Marie avait faim, tout le monde s'est à table puis quelques heures plus tard au lit. Demain, c'est la fête des mères.

La nuit dernière, j'ai fait un cauchemar qui m'a réveillé en sursaut au milieu de la nuit. Cela faisait longtemps que je n'avais fait de cauchemar. Chaque soir, Marie a pris l'habitude de me souhaiter non seulement bonne nuit mais aussi que je ne fasse pas de cauchemar. Je soupçonne qu'elle en fait plus souvent que moi mais n'en dit mot. Pour la fête des mères, elle a offert à sa mère une carte où elle a recopié le fameux poème de Victor Hugo (Oh! l'amour d’une mère! amour que nul n’oublie! – Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie! – Table toujours servie au paternel foyer! – Chacun en à sa part, et tous l’ont tout entier!).  Etonnant tout de même ce "table toujours servie au paternel foyer". Victor-Hugo ne lésine jamais sur les effets de manche, sur la grandiloquence. Sa sincérité n'est jamais très évidente mais bon, celle des enfants, elle, est incontestable. Et c'est cela seul qui compte.

27 mai 2011

Agoraphobie

L'enfance est floue. De quoi se souvient-on vraiment ? Je me souviens d'un jardin, d'une place, d'une maison aux plafonds hauts, de volets couleur framboise, de meubles cathédrales, de rectangles de marbre blanc chauffés par le soleil, de draps de lin, de tableaux comme celui qui représente l'arc de triomphe de Constantin, me semble-t-il, des dalles fraîches du long corridor qui mène des pièces donnant sur la rue à celles donnant sur le jardin. Je me souviens du visage de ma grand-mère creusé par les rides, de ses yeux et chignons gris, je me souviens de mon grand-père qui avait la tête carrée comme une boîte et de petits yeux scrutateurs, je me souviens de lui lors de ces dernières années quand il ne quittait plus son pyjama rayé (bleu et blanc). Aurait-il voulu me laisser ce souvenir ? On me rappelle qu'il fut un temps glorieux où il déambulait, une canne à la main, tel un marquis dans les rues de la ville. Dans l'un de ces fiacres qui faisaient halte aux abords de la grand place, il me fit monter près du cocher. Je me souviens de son fils, mon oncle dont j'ai encore aujourd'hui le portrait en pied, peint par l'un de ces amis. Je me souviens des espiègleries de cet oncle qui nous ravissaient tant, nous les enfants; je me souviens de son rire, de sa voix, de ses airs de grand seigneur. On restait toujours dans ses parages au cas où l'envie lui prendrait de nous surprendre, de nous entraîner dans des farces, de nous piquer par ses questions ou observations saugrenues. Je me souviens d'heures passées en sa seule compagnie dans la pénombre du sous-sol à badigeonner de gouache des feuilles blanches pendant qu'il mélangeait de l'eau et de la poussière de plâtre dans un bol, hémisphère sud d'un ballon en caoutchouc.
Sur cette photo, la grande place de cette petite ville de province où ma mère est née et où chaque été, nous passions les grandes vacances. Il y a quelques années, mes parents ont vendu la maison de famille. Ma grand-mère est morte, mon oncle aussi. C'est alors que l'on est entré dans le temps de l'autrefois, le temps d'"à l'époque", comme dit Marie pour évoquer une forme de préhistoire à toutes celles d'aujourd'hui. A cette époque donc, c'est sur cette place que chaque soir toute la ville affluait. Du temps de mon grand-père, un avant de toutes les époques connues, et jusque dans les années soixante, on y venait endimanchés, tirés à quatre épingles. C'était l'occasion de se montrer en famille, d'exhiber le dernier né, la jeune mariée, le lycéen, l'étudiant. Je ne me souviens pas de cette époque, je n'ai en mémoire que des bribes faites de ce que l'on m'a dit, de ce que j'ai vu sur des photos et de ce que j'imagine. Ces trois étages forment une étrange bâtisse où habitent des fantômes. Il y a un enfant que je connais pour l'avoir vu sur des photos, pour avoir des photos de lui dans des boîtes de chaussure, des albums ou sur une feuille de papier, ses traits dessinés au crayon.

J'imagine alors un futur pas trop lointain. J'emménerai Marie et Lisa sur cette fameuse place pourtant si anonyme, tellement semblable à des milliers d'autres. Nous irons d'un bord à l'autre de la place, allers retours ponctués de brefs arrêts pour examiner un détail, terminer une phrase, pousser une exclamation. Peut-être que nous nous asseyerons sous la statue du héros de l'indépendance. Il y aura des enfants. Il y a toujours des enfants sur cette place. Autrefois, les enfants étaient comme tenus en laisse, propres sur eux, sages dans leurs culottes courtes pour les garçons et leurs robes à dentelle pour les filles. Aujourd'hui, ils déboulent sur la place en vélos, débraillés, en zigzags, en cris de sioux, manquant à tout instant de renverser les piétons. La marche y est devenue périlleuse et les personnes âgées ne se risquent plus au milieu de la place.

Que pourrais-je donc vous raconter ? Ce lieu ne vous dira rien. Il n'a que la signification de mes souvenirs. Et les souvenirs ne signifient rien. Ils sont des paroles en l'air qui finissent par nous immobiliser comme les bandelettes d'une momie.

La grande place me paraissait plus grande autrefois. Elle s'est retrécie. Chacun a dû en ramener chez lui des pans entiers, des morceaux, des poussières. Elle est devenue si étroite qu'on dirait maintenant une impasse où d'étranges prisonniers vêtus de pyjamas vont et viennent en jouant des épaules, en frôlant les murs, en se faisant eux-mêmes de plus en plus petits. La statue elle-même a rapetissé. Le héros a dû laisser sa monture prendre le large. Il brandit encore son sabre mais il a perdu un peu de son panache d'antan. Et puis finalement, on referme la place comme un échiquier, on le met sous le bras et on s'en va par les rues d'une ville qui, elle, s'est agrandie démesurément. On marche longtemps dans des faubourgs où les balcons des immeubles débordent de linge et de badauds. Qu'ont-ils à nous regarder ainsi, à nous épier, à nous examiner ? Et puis, et puis tout devient flou. On continue à marcher mais on ne voit plus rien ou si peu, juste des formes, des contours, des couleurs. J'approche mes mains de mon visage, je les plaque contre mon visage et enfin, j'ouvre les yeux. Il était temps. Lisa est là, debout, à côté du lit: papa, réveille-toi ! c'est l'heure d'aller à l'école !

26 mai 2011

Lucia

Lucia née le 23 mai 2011 à Bishkek (Kyrgyzstan). En France, Lucia a été choisie 6677 fois depuis 1946. Au Kyrgyzstan, une seule fois.

Il existe une Lucia née dans la tête d'un auteur écossais, amateur de chevalieuseries, et mise en voix par un certain Donizetti, lui-même né à Bergame - que nous avons visité à Pâques cette année -, créateur de plus de soixante-dix opéras. Dont l'un, "Lucia de Lammermoor", fut presque oublié jusqu'à ce que la Callas, en 1955, sous la baguette de Karajan, dans une représentation mémorable, le remette à l'honneur et dans les répertoires. Qu'il n'a depuis plus quitté. Au point même de débouler commme un ovni dans une oeuvre cinématographique de science-fiction, vieille aujourd'hui d'une décennie, le "cinquième élément" où une diva bleue, une extra-terrestre, en un temps situé au 23ème siècle, chante le fameux air de la folie (écouter ci-dessous).

Alors voilà, Lucia, née de Natalya et Fabio, soeur de Laura, à défaut d'ouvrir les yeux, ouvre grand les oreilles et écoute !



25 mai 2011

Une maison pour mes cheveux


Passage éclair à Sofia (photo tout en bas de ce texte). Déjeûner muet avec un juge Estonien qui ressemble à Tintin mais en plus grand. La jeunesse est partout la même, mêmes fringues, mêmes marques, mêmes façons décontractées, mêmes tubes, mêmes façons de rire aux éclats pour rien, juste pour être ensemble dans le grand brasier du rire. A Sofia, les filles ont les cheveux de jais, les garçons l'ont ras mais sans avoir les cheveux ni ras ni de jais, morphologiquement, je suis plutôt dans le ton et l'on ne me remarque pas tandis que le juge estonien qui me dépasse d'une tête lui ne passe pas inaperçu. L'hôtel, si l'on bouchait les fenêtres - et encore ! - pourrait être partout, ici ou ailleurs, même mobilier, mêmes chaînes de télévision, mêmes serviettes blanches, même invitation à préserver l'environnement, mêmes services, mêmes plats, même sourires convenus, mêmes façons lisses d'être mondialisé. Au moment de payer la note, on se demande enfin quel est le nom de la monnaie locale. Alors, par défaut, on dit "monnaie locale", et on repart vers d'autres localités pourvues d'autres monnaies locales. Pouvez-vous m'indiquer le montant en Euros, s'il vous plaît ?

Et puis me voici de nouveau à Varsovie (photo ci-dessus), trois fois en moins de six mois, décembre, avril et mai. Cette fois-ci, le soleil est au beau fixe et il fait chaud. Là où je travaillais auparavant quand nous habitions ici, n'est plus. Tout le petit monde que je connaissais comme le fond de ma poche s'est transporté aux abords de la vieille ville, à deux pas de l'hôtel de ville. Les plus chanceux ont vue sur les murailles en briques rouges de la vieille ville que surplombent les toits des anciennes demeures rose ou jaune pâle, ocres, terre-de-sienne, vert pomme, toutes relevées de leurs cendres après la guerre. Des bureaux ont également été aménagés dans les combles. C'est là que les moins chanceux ont atterri. Lumière chichement dispensée par des fenêtres étroites et des vélux et tout un enchevêtrement d'espaces confinés, découpés entre l'oblique des poutres, danger pour les têtes trop hautes - mon juge Estonien y fracasserait la sienne -, et des murs qui font des coins, des caprices, des impasses. Le premier directeur était Italien et il se plaisait à raconter que les autorités polonaises avaient sollicité son propre père, nommé ambassadeur ici même immédiatement après la guerre, pour qu'il les aide à se procurer les tableaux de Canaletto qui avaient peint la vieille ville du temps de sa splendeur. Les tableaux ont servi à reconstruire la ville à l'identique en pas plus d'une dizaine d'années.

Marie me demande comment c'était Varsovie (ci-dessus). Si les enfants qu'elle y connaissait habitent toujours les mêmes maisons, les mêmes appartements. Si notre maison est toujours là. Revenant sur les lieux du passé, on est surpris que ces lieux ne se soient pas effacés avec le temps auquel ils appartenaient. Comme si à la place d'une succession de moments, il y avait juxtaposition. Peut-être si j'avais été jusqu'à notre maison de Wilanow y aurais-je entraperçu Marie faisant ses premiers pas dans le jardin, Lisa, sur la table de la cuisine, hurlant entre les mains de l'infirmière venue la masser pour extirper de ses poumons toute l'eau qui les encombrent. Je ne suis pas Canaletto et mes souvenirs n'habitent pas des ruines mais des photos, quelques photos suffisent à tout reconstruire comme si le passé frétillait encore sous la ligne de flottaison du présent.

Lisa déclare que Marie n'est plus son amie. Marie renchérit: je n'aime pas Lisa, assène-t-elle. Je ne lui parle plus, je ne parle qu'à papa. Lisa: non, moi, je veux parler à tout le monde. Papa, dis tu vas me parler toi ? C'est mercredi, jour des enfants. Aujourd'hui, je parle à mes filles. Parfois un peu trop fort. Lorsque j'étais adolescent, acnéique, ingrat et mal dans ma peau comme il convient, combien de fois n'ai-je entendu mon interlocuteur, ma mère ou mon père me demander de hausser la voix, d'articuler, de parler plus fort ? Suis-je donc si sûr de moi aujourd'hui pour parler ainsi, d'une voix de stentor: Marie, range ta chambre ! Et s'il y avait d'autres Marie dans les maisons alentour, elles m'entendraient toutes et s'empresseraient d'obtempérer elles aussi. A moins que la confiance se soit emparée de la voix pour mieux se cacher ailleurs où on ne la voit pas, où son absence est mieux dissimulée.

Marie a son programme. J'imagine qu'elle va râler quand je vais l'appeler ici, d'ici quelques instants, dans la pièce qui nous sert de bureau, d'étude, de fenêtre sur le monde de la toile. Le maître lui a concocté un programme de révision pour qu'elle apprenne les additions en ligne à partir de dessins (une colonne pour les barres de dix, une colonne pour les unités). Et puis, il y a l'imparfait, le passé composé, la table de multiplication par cinq. Lisa, elle, tousse un peu, elle n'est pas au mieux. Elle commence aussi à ressentir l'ennui, à le dire, et elle réclame plus d'attention, elle aimerait bien qu'on lui donne des devoirs, qu'on les fasse avec elle, elle est jalouse de Marie qui en a mais qui, elle, échangerait bien son sort contre celui de sa soeur. Elle (Lisa) me presse de jouer avec elle aux "cheveux" comme elle dit (chevaux en fait) et quand samedi, alors que Marie était à l'anniversaire d'une amie, j'ai enfin cédé à ses injonctions et passé une heure dans sa chambre à jouer aux légos avec elle, elle était si contente, si excitée qu'à un moment donné, attendri par tant de joie, je l'ai prise dans mes bras et embrassée. Elle a ri mais craignant que ces effusions ne soient qu'une manière de mettre un point final à ce moment rare, elle s'est empressée de me ramener à nos legos: "papa, fais-moi une maison pour mes cheveux ?".

21 mai 2011

20 mai 2011

Prends et lis

Sous un figuier, Augustin se lamentait. Son indécision, ses doutes le tourmentaient. Mais voilà que soudain il entend une voix d'enfant dire: "prends et lis". Et lisant, il tombe sur la phrase qui le convertit.

Marie sait maintenant lire mais chaque soir, c'est à sa mère qu'elle demande de lui lire une histoire. Parlant, lisant le Français, elle parle le Russe de moins en moins bien et ne le lit pas. Alors sa mère lui lit des histoires en Russe. Et à Lisa également dont le Français progresse mais qui reste viscéralement immergée, si je puis dire, dans la langue de sa mère.

Nous avons conjugué des verbes et je perdais patience. Passé composé, imparfait. Les enfants, verbe "jouer" à conjuguer au passé composé, demandé-je et elle d'écrire: "les enfants ont jouait." Et me voilà donc dans le rôle du père fouettard et la voici effrayée devant moi, qui perd ses moyens. Et moi au lieu de me calmer, je hausse la voix. Et je m'en veux après. Lydia me dévisage. J'ai comme un poison qui coule dans mon sang. Depuis que je sais qu'elle est candidate au redoublement, je suis excédé. Je pense ne pas avoir fait le nécessaire pendant l'année, l'avoir trop laissée à elle-même.

J'aimerais m'étendre dans le jardin sous le cerisier du japon qui ne donne pas d'ombre et là, fermer les yeux.  Une voix d'enfant me murmurerait à l'oreille: "prends et lis". Marie sortirait de l'ombre. Elle conjuguerait devant moi, sans faillir, les verbes "jouer", "galoper", "rêver", "remplir" et de chaque lettre jaillirait un fruit qui irait dans la corbeille de nos souvenirs. Point de conversion, point d'examen, point d'évaluation, juste le rêve d'un temps infini ou le temps d'un rêve infini.

19 mai 2011

Dieu et les siens

Marie me demande si quelqu'un a inventé dieu parce que si c'est vrai que quelqu'un a inventé dieu, alors c'est qu'il n'existe pas. Si dieu n'existait pas, il faudrait qu'il s'invente tout seul, à partir de rien.

Le maître est alarmiste. Il faut envisager le redoublement. Je suis éffaré. Les grands parents aussi. Lundi, me recevant dans la classe de Marie, il est déjà moins catégorique. Il a préparé pour elle un programme d'aide. C'est le calcul son point faible et chaque soir depuis lundi, nous faisons des additions, des soustractions. Si dieu existe, il faut qu'il s'additionne, se soustrait, se multiplie. Au néant et à l'infini.

J'étais à Sofia la semaine dernière. Je n'ai pas trouvé le temps de déambuler dans les rues. Il y avait de nombreuses réunions au programme et le soir, nous étions conviés à un dîner officiel. Dans le bureau de la présidente du parlement, le portrait monumental d'un évêque de l'église orthodoxe. Lui comme elle nous jaugent, nous toisent. Dieu également.

Lisa, c'est un ange qui passe en trombe, souffle dans toutes les trompettes qui se présentent. Quand elle rit, elle rit aux éclats. Aujourd'hui, le panier à doudou n'était pas assez grand pour contenir son doudou du jour. Car elle en change chaque jour. Aujourd'hui, c'était un hippopotame. Et par la baie vitrée de la salle de classe, l'ange Lisa faisait de grands signes de la main. Je ne crois pas en dieu mais les anges, oui, je crois qu'ils existent.

Il va falloir tailler les haies. Le voisin est passé hier après-midi pour me le signaler. Elles doivent bien avoir atteint les deux mètres quatre-vingt, dit-il. Je chipote, un rien agacé que les voisins ne daignent ici se faire connaître que pour des rappels à l'ordre ou des récriminations. J'ai toujours en mémoire ce mot glissé par une main anonyme sous l'essui-glace pour me sommer de porter les cartons du déménagement à la déchetterie de la commune voisine. Mon dieu, comme les Français sont inhospitaliers.

Nous avons fait la tournée des lacs italiens. Lac Majeur, lac de Cosmes, lac de Garde. Les enfants étaient ravis. Dans la voiture, deux lecteurs dvd, un pour chacune, ont tourné à plein régime tout au long des longs trajets en voiture d'un hôtel à un autre. Cet été, je prévois d'arriver en Grèce par le ferry. Nous embarquerons à Ancona. Souvenir des nuits discos à bord de ces immenses carcasses d'acier. Les femmes sur talons hauts, juchés sur des tabourets en forme de sablier, les hommes pat d'éph, talons d'achille et chemises déboutonnés sur des toisons descente-de-lit, les enfants par grappes autour des machines à sous, les Bee Gees à tue-tête pour "demeurer vivants" dans cette griserie où je commençais à soupçonner que l'amour et le sexe ont partie liée. Aujourd'hui, c'est mon enfance, ce dieu bien vivant, que je projette dans les yeux des enfants: les voir tanguer devant moi de coursive en passerelle, les entendre rire, s'étonner, s'esclaffer, les voir soudain graves, les yeux fixés sur le sillon d'écume que laisse derrière elle la baleine métallique. Et puis la nuit venue, le vent en pleine face, l'immensité en pleine lune, croire en dieu ne serait-ce qu'un instant, une éternité.

Celui qu'inventent les enfants quand ils vous demandent pourquoi, comment, font des grands signes, des grimaces, des caprices, quand ils renversent les boîtes de légos, souffllent dans des bulles d'air, parlent la bouche pleine ou barbouillée d'un jus de glace ou de viande, quand ils dévalent les toboggans, récitent la table des multiplications, conjuguent des verbes imparfaits, quand ils quémandent un bisou sur un bout de peau éraflée, une sucette, une histoire pour dormir, quand ils s'endorment enfin.

02 mai 2011

L'oeil du crocodile

Quel est le sens de la vie ? C'est le genre de question qu'on ne se pose plus à force de se l'être posée. Il y a des questions auxquelles il n'est d'autre réponse que la dérision, l'autodérision, le détournement (dans quel état j'erre ?), l'ironie ("connais-toi toi-même" qui ne peut être qu'ironique). Par moments pourtant, des moments rares, fugitifs par définition, des images du passé donnent soudain à nos existences de la profondeur. C'est la madeleine de Proust dans un gant de poussière. Une arborescence de soi, des miettes qui donnent à voir, côte à côte, ce qui nous reste à vivre et ce qui a déjà été vécu.

Evidemment, dans ces jeux d'abîme et de mémoire, l'enfance tient la corde. Et la tire comme on tire un vin ou des larmes: pour l'ivresse. Il était tard ou il était tôt. Nous avions depuis trois heures quitté avril, nous étions en mai. La sono était éteinte. Les rescapés de la fête étaient là, autour d'une longue et étroite table de banquet, à se souvenir, à se raconter, à rire de tout, à butiner des petits riens. Notre amie dont nous fêtions ici, chez elle, dans la ferme de ses parents, les quarante ans, mit sous nos yeux une image - qu'elle-même qualifia d'idyllique - de son enfance à la campagne dans la ferme familiale. Elle se revoyait ici même dans la pièce où nous étions qui alors était l'étable où sa mère trayait les vaches, tout en racontant une histoire aux enfants avant de les envoyer se coucher. Elle devait être assise là, avec d'autres enfants, des garçons pour la plupart - et elle aurait voulu être un garçon. Les vaches étaient alignées avec leurs noms inscrits à la craie sur le mur du fond, au-dessus d'elles. Dans les pièces plus bas, il y avait les cochons. C'est cette image qui lui revenait. Bien d'autres aussi sans doute mais les mots ne peuvent tout embrasser à la fois. L'image d'une petite fille qui va bientôt aller se coucher, qui voudrait être un garçon, qui s'endort et se réveille aujourd'hui, à quarante ans, racontant cela qui entretemps est devenu un souvenir. Son frère, sa mère - son père est "déjà" couché -, sa soeur et son fiancé, le père de ses enfants, ses enfants qui dorment dans la chambre là-haut, dans le bâtiment principal, nous les amis, certains d'ici ou d'un peu moins près, d'autres venus de loin, en train, en voiture.

Une autre image à présent, une autre émotion: la fille d'un ami, d'un an plus âgée que Marie. Elles se voyaient souvent quand nous vivions encore à Varsovie, quand elles y fréquentaient la même école.  Son père nous raconte la première lettre d'amour de sa fille. Elle était destinée à un garçon de sa classe mais le jour où elle devait la lui remettre, le petit garçon était malade, cloué au lit par une forte fièvre. C'est donc à sa mère que la lettre fut remise et elle parvint donc à son destinataire par parents interposés. Trop fiévreux pour lire la lettre lui-même, le petit garçon qui ne se doutait ou fit semblant demanda à sa mère de la lui lire. Le lendemain, la mère, abordant le père de l'amoureuse, se dit confuse d'avoir ainsi été mis dans le secret. Plus tard, la petite fille se souviendra-t-elle de ces premiers mots d'amour? Se souviendra-t-elle du prénom du petit garçon ? Peut-être. Peut-être pas.

Quand une émotion prend le large, elle devient un sentiment. Les sentiments, c'est de l'émotion installée. De même qu'il arrive que nous restions secs, sobres, inaltérables mais que quelqu'un en soi pleure. Dans la voiture, l'oeil rivé au GPS, sept-cent-quatre-vingt-dix-sept kilomètres de routes électroniques à parcourir, je repense au mari d'une amie dont la mère vient d'apprendre qu'elle a le cancer, qu'elle va mourir, aux images qui s'enfuient avec elle, à celles que le fils taira, qu'il gardera pour lui, qui le hanteront. Les sentiments construisent des abris, des maisons; les émotions donnent des clés.

Il y a des éblouissements, des fulgurances, des émotions tapageuses, agitées, turbulentes, il y en a d'autres qui nous glacent, s'écoulent en nous, un robinet mal fermé - ou mal ouvert - au plus profond, sans parfois même se faire remarquer. Elles ne seront jamais sentiments - les sentiments ont l'évidence des certitudes, les émotions celle de l'incertitude faite chair -, elles ne seront pas comme les vaches de l'étable, leurs noms inscrits au dessus d'elles. Il n'y aura pas non plus moyen de se retourner sur soi pour leur demander des comptes. D'ailleurs, elles ne se laissent pas intimider, on ne leur demandera rien, elles parleront, elles agiront à travers nous: l'émotion de la petite fille qui aujourd'hui ressemble tant à sa mère mais ne raconte pas d'histoires à ses enfants en trayant des vaches, ne le fera sans doute jamais; l'émotion de la petite amoureuse qui écrit comme elle ressent, sans les circonlocutions que la pudeur nous apprend par la suite à tendre comme un voile entre ce qu'on ressent et ce qu'on en dit; l'émotion du père; celle de la mère du petit garçon, un soupçon de fierté peut-être - voyez comme les femmes se disputent mon fils !

Nous avons dansé, parlé, bu, ri. La fête est finie. A sept-cent-quatre-vingt-dix-sept kilomètres de là, la maison était sous alarme. Nous avons pensé à la désactiver. Cela nous arrive de l'oublier, alors la compagnie appelle, il faut donner un code, un code secret. Sinon, ils nous enverraient la police. Marie a retrouvé ses dessins. Lisa, sa tétine. Il y a des photos, une vidéo, nos vacances en images. Avec la mère de la petite amoureuse, nous évoquions ces intoxiqués des réseaux sociaux qui ne peuvent manger une pizza sans aussitôt la photographier et la mettre en ligne, prenant ainsi à témoin du moindre instantané de leur existence toute une famille virtuelle d'amis et de connaissances. Ils ne vivent qu'à moitié, une moitié réservée aux commentaires de l'autre moitié. Ces images ne deviendront jamais réminiscences, elles resteront vides de sens.

Le sens se faufile le long de nos sens comme le serpent de la connaissance. L'image d'une pomme en équilibre instable sur la tête mais qu'une flèche vient sceller dans la mémoire. Le seul mot qui convienne finlement, c'est celui d'inspiration. Napoléon disait que l'inspiration est une réminiscence. Mais lui parlait de champs de bataille, d'un déjà-vu qui lui permettait d'anticiper les mouvements de l'ennemi. L'inspiration ici serait plutôt comme un déjà-vu qui ne cesserait jamais de nous surprendre, de nous hanter, de nous éblouir comme de nous accabler. Les images que notre amie a fait défiler sous nos yeux avaient bien un sens. D'une certaine manière, chacun y a vu les siennes, transposées dans son univers. De même que chacun écoutant les premiers mots d'amour de la petite amoureuse entendait ceux qu'il ou elle avait lui-même un jour écrits, ceux que sa propre fille ou son propre fils écrirait bientôt. Les émotions sont ce qui nous relie mais que nous ne pouvons ressentir que chacun de son côté, de son à-côté.

Et la seule émotion que je ressente quand je reçois la photo d'une pizza mangée dans une pizzeria à trois mille kilomètres de là où je me trouve est un peu de commisération. Nos vies sont désormais saturées d'images. Toutefois, le sens saura s'y retrouver. Et les vaches de Napoléon auront toujours leurs noms inscrits sous l'arche de tous les panthéons des civilisations à venir. Et puisqu'il faut clore sur une image, celle-ci au-dessus, celle d'une voyeuse au travers de l'écorce du temps. Mais Marie,elle, préfère y voir l'oeil du crocodile.