27 mai 2011

Agoraphobie

L'enfance est floue. De quoi se souvient-on vraiment ? Je me souviens d'un jardin, d'une place, d'une maison aux plafonds hauts, de volets couleur framboise, de meubles cathédrales, de rectangles de marbre blanc chauffés par le soleil, de draps de lin, de tableaux comme celui qui représente l'arc de triomphe de Constantin, me semble-t-il, des dalles fraîches du long corridor qui mène des pièces donnant sur la rue à celles donnant sur le jardin. Je me souviens du visage de ma grand-mère creusé par les rides, de ses yeux et chignons gris, je me souviens de mon grand-père qui avait la tête carrée comme une boîte et de petits yeux scrutateurs, je me souviens de lui lors de ces dernières années quand il ne quittait plus son pyjama rayé (bleu et blanc). Aurait-il voulu me laisser ce souvenir ? On me rappelle qu'il fut un temps glorieux où il déambulait, une canne à la main, tel un marquis dans les rues de la ville. Dans l'un de ces fiacres qui faisaient halte aux abords de la grand place, il me fit monter près du cocher. Je me souviens de son fils, mon oncle dont j'ai encore aujourd'hui le portrait en pied, peint par l'un de ces amis. Je me souviens des espiègleries de cet oncle qui nous ravissaient tant, nous les enfants; je me souviens de son rire, de sa voix, de ses airs de grand seigneur. On restait toujours dans ses parages au cas où l'envie lui prendrait de nous surprendre, de nous entraîner dans des farces, de nous piquer par ses questions ou observations saugrenues. Je me souviens d'heures passées en sa seule compagnie dans la pénombre du sous-sol à badigeonner de gouache des feuilles blanches pendant qu'il mélangeait de l'eau et de la poussière de plâtre dans un bol, hémisphère sud d'un ballon en caoutchouc.
Sur cette photo, la grande place de cette petite ville de province où ma mère est née et où chaque été, nous passions les grandes vacances. Il y a quelques années, mes parents ont vendu la maison de famille. Ma grand-mère est morte, mon oncle aussi. C'est alors que l'on est entré dans le temps de l'autrefois, le temps d'"à l'époque", comme dit Marie pour évoquer une forme de préhistoire à toutes celles d'aujourd'hui. A cette époque donc, c'est sur cette place que chaque soir toute la ville affluait. Du temps de mon grand-père, un avant de toutes les époques connues, et jusque dans les années soixante, on y venait endimanchés, tirés à quatre épingles. C'était l'occasion de se montrer en famille, d'exhiber le dernier né, la jeune mariée, le lycéen, l'étudiant. Je ne me souviens pas de cette époque, je n'ai en mémoire que des bribes faites de ce que l'on m'a dit, de ce que j'ai vu sur des photos et de ce que j'imagine. Ces trois étages forment une étrange bâtisse où habitent des fantômes. Il y a un enfant que je connais pour l'avoir vu sur des photos, pour avoir des photos de lui dans des boîtes de chaussure, des albums ou sur une feuille de papier, ses traits dessinés au crayon.

J'imagine alors un futur pas trop lointain. J'emménerai Marie et Lisa sur cette fameuse place pourtant si anonyme, tellement semblable à des milliers d'autres. Nous irons d'un bord à l'autre de la place, allers retours ponctués de brefs arrêts pour examiner un détail, terminer une phrase, pousser une exclamation. Peut-être que nous nous asseyerons sous la statue du héros de l'indépendance. Il y aura des enfants. Il y a toujours des enfants sur cette place. Autrefois, les enfants étaient comme tenus en laisse, propres sur eux, sages dans leurs culottes courtes pour les garçons et leurs robes à dentelle pour les filles. Aujourd'hui, ils déboulent sur la place en vélos, débraillés, en zigzags, en cris de sioux, manquant à tout instant de renverser les piétons. La marche y est devenue périlleuse et les personnes âgées ne se risquent plus au milieu de la place.

Que pourrais-je donc vous raconter ? Ce lieu ne vous dira rien. Il n'a que la signification de mes souvenirs. Et les souvenirs ne signifient rien. Ils sont des paroles en l'air qui finissent par nous immobiliser comme les bandelettes d'une momie.

La grande place me paraissait plus grande autrefois. Elle s'est retrécie. Chacun a dû en ramener chez lui des pans entiers, des morceaux, des poussières. Elle est devenue si étroite qu'on dirait maintenant une impasse où d'étranges prisonniers vêtus de pyjamas vont et viennent en jouant des épaules, en frôlant les murs, en se faisant eux-mêmes de plus en plus petits. La statue elle-même a rapetissé. Le héros a dû laisser sa monture prendre le large. Il brandit encore son sabre mais il a perdu un peu de son panache d'antan. Et puis finalement, on referme la place comme un échiquier, on le met sous le bras et on s'en va par les rues d'une ville qui, elle, s'est agrandie démesurément. On marche longtemps dans des faubourgs où les balcons des immeubles débordent de linge et de badauds. Qu'ont-ils à nous regarder ainsi, à nous épier, à nous examiner ? Et puis, et puis tout devient flou. On continue à marcher mais on ne voit plus rien ou si peu, juste des formes, des contours, des couleurs. J'approche mes mains de mon visage, je les plaque contre mon visage et enfin, j'ouvre les yeux. Il était temps. Lisa est là, debout, à côté du lit: papa, réveille-toi ! c'est l'heure d'aller à l'école !

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