02 mai 2011

L'oeil du crocodile

Quel est le sens de la vie ? C'est le genre de question qu'on ne se pose plus à force de se l'être posée. Il y a des questions auxquelles il n'est d'autre réponse que la dérision, l'autodérision, le détournement (dans quel état j'erre ?), l'ironie ("connais-toi toi-même" qui ne peut être qu'ironique). Par moments pourtant, des moments rares, fugitifs par définition, des images du passé donnent soudain à nos existences de la profondeur. C'est la madeleine de Proust dans un gant de poussière. Une arborescence de soi, des miettes qui donnent à voir, côte à côte, ce qui nous reste à vivre et ce qui a déjà été vécu.

Evidemment, dans ces jeux d'abîme et de mémoire, l'enfance tient la corde. Et la tire comme on tire un vin ou des larmes: pour l'ivresse. Il était tard ou il était tôt. Nous avions depuis trois heures quitté avril, nous étions en mai. La sono était éteinte. Les rescapés de la fête étaient là, autour d'une longue et étroite table de banquet, à se souvenir, à se raconter, à rire de tout, à butiner des petits riens. Notre amie dont nous fêtions ici, chez elle, dans la ferme de ses parents, les quarante ans, mit sous nos yeux une image - qu'elle-même qualifia d'idyllique - de son enfance à la campagne dans la ferme familiale. Elle se revoyait ici même dans la pièce où nous étions qui alors était l'étable où sa mère trayait les vaches, tout en racontant une histoire aux enfants avant de les envoyer se coucher. Elle devait être assise là, avec d'autres enfants, des garçons pour la plupart - et elle aurait voulu être un garçon. Les vaches étaient alignées avec leurs noms inscrits à la craie sur le mur du fond, au-dessus d'elles. Dans les pièces plus bas, il y avait les cochons. C'est cette image qui lui revenait. Bien d'autres aussi sans doute mais les mots ne peuvent tout embrasser à la fois. L'image d'une petite fille qui va bientôt aller se coucher, qui voudrait être un garçon, qui s'endort et se réveille aujourd'hui, à quarante ans, racontant cela qui entretemps est devenu un souvenir. Son frère, sa mère - son père est "déjà" couché -, sa soeur et son fiancé, le père de ses enfants, ses enfants qui dorment dans la chambre là-haut, dans le bâtiment principal, nous les amis, certains d'ici ou d'un peu moins près, d'autres venus de loin, en train, en voiture.

Une autre image à présent, une autre émotion: la fille d'un ami, d'un an plus âgée que Marie. Elles se voyaient souvent quand nous vivions encore à Varsovie, quand elles y fréquentaient la même école.  Son père nous raconte la première lettre d'amour de sa fille. Elle était destinée à un garçon de sa classe mais le jour où elle devait la lui remettre, le petit garçon était malade, cloué au lit par une forte fièvre. C'est donc à sa mère que la lettre fut remise et elle parvint donc à son destinataire par parents interposés. Trop fiévreux pour lire la lettre lui-même, le petit garçon qui ne se doutait ou fit semblant demanda à sa mère de la lui lire. Le lendemain, la mère, abordant le père de l'amoureuse, se dit confuse d'avoir ainsi été mis dans le secret. Plus tard, la petite fille se souviendra-t-elle de ces premiers mots d'amour? Se souviendra-t-elle du prénom du petit garçon ? Peut-être. Peut-être pas.

Quand une émotion prend le large, elle devient un sentiment. Les sentiments, c'est de l'émotion installée. De même qu'il arrive que nous restions secs, sobres, inaltérables mais que quelqu'un en soi pleure. Dans la voiture, l'oeil rivé au GPS, sept-cent-quatre-vingt-dix-sept kilomètres de routes électroniques à parcourir, je repense au mari d'une amie dont la mère vient d'apprendre qu'elle a le cancer, qu'elle va mourir, aux images qui s'enfuient avec elle, à celles que le fils taira, qu'il gardera pour lui, qui le hanteront. Les sentiments construisent des abris, des maisons; les émotions donnent des clés.

Il y a des éblouissements, des fulgurances, des émotions tapageuses, agitées, turbulentes, il y en a d'autres qui nous glacent, s'écoulent en nous, un robinet mal fermé - ou mal ouvert - au plus profond, sans parfois même se faire remarquer. Elles ne seront jamais sentiments - les sentiments ont l'évidence des certitudes, les émotions celle de l'incertitude faite chair -, elles ne seront pas comme les vaches de l'étable, leurs noms inscrits au dessus d'elles. Il n'y aura pas non plus moyen de se retourner sur soi pour leur demander des comptes. D'ailleurs, elles ne se laissent pas intimider, on ne leur demandera rien, elles parleront, elles agiront à travers nous: l'émotion de la petite fille qui aujourd'hui ressemble tant à sa mère mais ne raconte pas d'histoires à ses enfants en trayant des vaches, ne le fera sans doute jamais; l'émotion de la petite amoureuse qui écrit comme elle ressent, sans les circonlocutions que la pudeur nous apprend par la suite à tendre comme un voile entre ce qu'on ressent et ce qu'on en dit; l'émotion du père; celle de la mère du petit garçon, un soupçon de fierté peut-être - voyez comme les femmes se disputent mon fils !

Nous avons dansé, parlé, bu, ri. La fête est finie. A sept-cent-quatre-vingt-dix-sept kilomètres de là, la maison était sous alarme. Nous avons pensé à la désactiver. Cela nous arrive de l'oublier, alors la compagnie appelle, il faut donner un code, un code secret. Sinon, ils nous enverraient la police. Marie a retrouvé ses dessins. Lisa, sa tétine. Il y a des photos, une vidéo, nos vacances en images. Avec la mère de la petite amoureuse, nous évoquions ces intoxiqués des réseaux sociaux qui ne peuvent manger une pizza sans aussitôt la photographier et la mettre en ligne, prenant ainsi à témoin du moindre instantané de leur existence toute une famille virtuelle d'amis et de connaissances. Ils ne vivent qu'à moitié, une moitié réservée aux commentaires de l'autre moitié. Ces images ne deviendront jamais réminiscences, elles resteront vides de sens.

Le sens se faufile le long de nos sens comme le serpent de la connaissance. L'image d'une pomme en équilibre instable sur la tête mais qu'une flèche vient sceller dans la mémoire. Le seul mot qui convienne finlement, c'est celui d'inspiration. Napoléon disait que l'inspiration est une réminiscence. Mais lui parlait de champs de bataille, d'un déjà-vu qui lui permettait d'anticiper les mouvements de l'ennemi. L'inspiration ici serait plutôt comme un déjà-vu qui ne cesserait jamais de nous surprendre, de nous hanter, de nous éblouir comme de nous accabler. Les images que notre amie a fait défiler sous nos yeux avaient bien un sens. D'une certaine manière, chacun y a vu les siennes, transposées dans son univers. De même que chacun écoutant les premiers mots d'amour de la petite amoureuse entendait ceux qu'il ou elle avait lui-même un jour écrits, ceux que sa propre fille ou son propre fils écrirait bientôt. Les émotions sont ce qui nous relie mais que nous ne pouvons ressentir que chacun de son côté, de son à-côté.

Et la seule émotion que je ressente quand je reçois la photo d'une pizza mangée dans une pizzeria à trois mille kilomètres de là où je me trouve est un peu de commisération. Nos vies sont désormais saturées d'images. Toutefois, le sens saura s'y retrouver. Et les vaches de Napoléon auront toujours leurs noms inscrits sous l'arche de tous les panthéons des civilisations à venir. Et puisqu'il faut clore sur une image, celle-ci au-dessus, celle d'une voyeuse au travers de l'écorce du temps. Mais Marie,elle, préfère y voir l'oeil du crocodile.

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