25 mai 2011

Une maison pour mes cheveux


Passage éclair à Sofia (photo tout en bas de ce texte). Déjeûner muet avec un juge Estonien qui ressemble à Tintin mais en plus grand. La jeunesse est partout la même, mêmes fringues, mêmes marques, mêmes façons décontractées, mêmes tubes, mêmes façons de rire aux éclats pour rien, juste pour être ensemble dans le grand brasier du rire. A Sofia, les filles ont les cheveux de jais, les garçons l'ont ras mais sans avoir les cheveux ni ras ni de jais, morphologiquement, je suis plutôt dans le ton et l'on ne me remarque pas tandis que le juge estonien qui me dépasse d'une tête lui ne passe pas inaperçu. L'hôtel, si l'on bouchait les fenêtres - et encore ! - pourrait être partout, ici ou ailleurs, même mobilier, mêmes chaînes de télévision, mêmes serviettes blanches, même invitation à préserver l'environnement, mêmes services, mêmes plats, même sourires convenus, mêmes façons lisses d'être mondialisé. Au moment de payer la note, on se demande enfin quel est le nom de la monnaie locale. Alors, par défaut, on dit "monnaie locale", et on repart vers d'autres localités pourvues d'autres monnaies locales. Pouvez-vous m'indiquer le montant en Euros, s'il vous plaît ?

Et puis me voici de nouveau à Varsovie (photo ci-dessus), trois fois en moins de six mois, décembre, avril et mai. Cette fois-ci, le soleil est au beau fixe et il fait chaud. Là où je travaillais auparavant quand nous habitions ici, n'est plus. Tout le petit monde que je connaissais comme le fond de ma poche s'est transporté aux abords de la vieille ville, à deux pas de l'hôtel de ville. Les plus chanceux ont vue sur les murailles en briques rouges de la vieille ville que surplombent les toits des anciennes demeures rose ou jaune pâle, ocres, terre-de-sienne, vert pomme, toutes relevées de leurs cendres après la guerre. Des bureaux ont également été aménagés dans les combles. C'est là que les moins chanceux ont atterri. Lumière chichement dispensée par des fenêtres étroites et des vélux et tout un enchevêtrement d'espaces confinés, découpés entre l'oblique des poutres, danger pour les têtes trop hautes - mon juge Estonien y fracasserait la sienne -, et des murs qui font des coins, des caprices, des impasses. Le premier directeur était Italien et il se plaisait à raconter que les autorités polonaises avaient sollicité son propre père, nommé ambassadeur ici même immédiatement après la guerre, pour qu'il les aide à se procurer les tableaux de Canaletto qui avaient peint la vieille ville du temps de sa splendeur. Les tableaux ont servi à reconstruire la ville à l'identique en pas plus d'une dizaine d'années.

Marie me demande comment c'était Varsovie (ci-dessus). Si les enfants qu'elle y connaissait habitent toujours les mêmes maisons, les mêmes appartements. Si notre maison est toujours là. Revenant sur les lieux du passé, on est surpris que ces lieux ne se soient pas effacés avec le temps auquel ils appartenaient. Comme si à la place d'une succession de moments, il y avait juxtaposition. Peut-être si j'avais été jusqu'à notre maison de Wilanow y aurais-je entraperçu Marie faisant ses premiers pas dans le jardin, Lisa, sur la table de la cuisine, hurlant entre les mains de l'infirmière venue la masser pour extirper de ses poumons toute l'eau qui les encombrent. Je ne suis pas Canaletto et mes souvenirs n'habitent pas des ruines mais des photos, quelques photos suffisent à tout reconstruire comme si le passé frétillait encore sous la ligne de flottaison du présent.

Lisa déclare que Marie n'est plus son amie. Marie renchérit: je n'aime pas Lisa, assène-t-elle. Je ne lui parle plus, je ne parle qu'à papa. Lisa: non, moi, je veux parler à tout le monde. Papa, dis tu vas me parler toi ? C'est mercredi, jour des enfants. Aujourd'hui, je parle à mes filles. Parfois un peu trop fort. Lorsque j'étais adolescent, acnéique, ingrat et mal dans ma peau comme il convient, combien de fois n'ai-je entendu mon interlocuteur, ma mère ou mon père me demander de hausser la voix, d'articuler, de parler plus fort ? Suis-je donc si sûr de moi aujourd'hui pour parler ainsi, d'une voix de stentor: Marie, range ta chambre ! Et s'il y avait d'autres Marie dans les maisons alentour, elles m'entendraient toutes et s'empresseraient d'obtempérer elles aussi. A moins que la confiance se soit emparée de la voix pour mieux se cacher ailleurs où on ne la voit pas, où son absence est mieux dissimulée.

Marie a son programme. J'imagine qu'elle va râler quand je vais l'appeler ici, d'ici quelques instants, dans la pièce qui nous sert de bureau, d'étude, de fenêtre sur le monde de la toile. Le maître lui a concocté un programme de révision pour qu'elle apprenne les additions en ligne à partir de dessins (une colonne pour les barres de dix, une colonne pour les unités). Et puis, il y a l'imparfait, le passé composé, la table de multiplication par cinq. Lisa, elle, tousse un peu, elle n'est pas au mieux. Elle commence aussi à ressentir l'ennui, à le dire, et elle réclame plus d'attention, elle aimerait bien qu'on lui donne des devoirs, qu'on les fasse avec elle, elle est jalouse de Marie qui en a mais qui, elle, échangerait bien son sort contre celui de sa soeur. Elle (Lisa) me presse de jouer avec elle aux "cheveux" comme elle dit (chevaux en fait) et quand samedi, alors que Marie était à l'anniversaire d'une amie, j'ai enfin cédé à ses injonctions et passé une heure dans sa chambre à jouer aux légos avec elle, elle était si contente, si excitée qu'à un moment donné, attendri par tant de joie, je l'ai prise dans mes bras et embrassée. Elle a ri mais craignant que ces effusions ne soient qu'une manière de mettre un point final à ce moment rare, elle s'est empressée de me ramener à nos legos: "papa, fais-moi une maison pour mes cheveux ?".

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