Au petit-déjeuner, Lisa s'écrie qu'elle ne veut pas grandir parce qu'elle ne veut pas mourir. Ce ne sont pas ses mots. Ils lui ont été soufflés par Marie.
Avant-hier soir, Marie se lève, descend les escaliers, se dirige vers les toilettes mais revient aussitôt sur ses pas, monte les escaliers, retourne dans sa chambre. Je la raccompagne, je lui demande ce qui ne va pas, elle ne répond pas, je crois qu'elle dort. Une fois dans son lit, j'essaie de la faire parler, elle balaie son visage de son bras, il y a des larmes dans ses yeux, je lui demande si elle a fait un cauchemar, elle hoche la tête, fait signe que non, puis finalement, elle passe ses bras autour de mon cou, je crois qu'elle vient de réaliser; pourtant, le lendemain, elle ne se souviendra de rien.
Elle a repris l'équitation, cette fois sur de petits chevaux. Fini le temps des poneys. C'est Lisa qui a pris la relève depuis mercredi dernier: depuis qu'elle a appris qu'Arthur en faisait, elle a insisté pour en faire aussi. On a réussi in extremis à lui trouver un créneau le mercredi en fin d'après-midi. A sa première leçon, il pleuvait à verse, Marie m'avait accompagnée, curieuse de voir comment sa soeur se débrouillerait; à la seconde leçon, Lydia avait pu se libérer pour venir la voir, Lisa était dans un état quasi-extatique.
Elle est aussi inscrite au judo. Elle a déjà fait trois leçons et mercredi dernier, elle a revêtu pour la première fois un kimono, acheté au club juste avant le cours. En arrivant sur le tatami, il faut saluer: j'aurais aimé la prendre en photo au moment du salut mais je n'avais pas d'appareil photo; cette semaine, je l'ai prise en photo dans les vestiaires.
A l'école, Marie a des difficultés d'entrée de jeu, surtout en mathématiques. Elle est distraite, bavarde trop, ne se concentre pas. J'essaie de la raisonner, de la mettre face à ses responsabilités mais cela ne veut pas dire grand chose à son âge. La sermonner à peine rentrée de l'école, ce n'est pas non plus la solution. Quelle est la solution ? J'ai du mal à ne pas me braquer, craignant de la démobiliser si je fais comme si ce n'était pas très grave, craignant de la crisper si je monte sur mes grands chevaux. Je cherche un chemin entre les deux. J'ai l'impression qu'elle ressent ce que je ressens sans évidemment en avoir conscience et que la tension que je manifeste ne lui facilite pas les choses. Mais le paradoxe avec Marie, c'est que par ailleurs, elle parait tout à fait insousciante et que les remontrances semblent lui passer au-dessus de la tête. Les choses désagréables doivent s'imprimer quelque part dans sa tête où personne ne peut aller voir. Je sais qu'elles y sont à de petits signes ici et là.
Un soir, je lui dis que ça me rend triste de voir ces "insuffisant" s'égrener dans son cahier de math. Je ne sais ce qui m'a pris de formuler les choses ainsi mais quelques jours plus tard, je la vois se précipiter vers moi, son cahier de Français à la main. Elle a eu "très bien", elle en est très fière, elle ajoute que comme ça, je ne serai plus triste. Au fond, les enfants ne peuvent rien pour eux-mêmes. Ils ne se disent pas: je mérite cela; il se disent: papa et maman seront contents de moi. Mais ce n'est évidemment pas très sain qu'ils en viennent à penser que leurs parents seront tristes à cause d'eux s'ils ne réussissent pas. C'est pourquoi je dois éloigner ce spectre, ce chiffon rouge plutôt que de l'agiter sous ses yeux. Et d'autant plus qu'il semble l'avoir frappé plus qu'aucun autre "argument".
Lydia est à Yamoussoukro pour quatre jours, de retour mercredi prochain. Hier soir, Lisa m'a expliqué en détail le rituel de son coucher: tu me portes comme une mariée dans les escaliers jusqu'à ma chambre; là, je me déshabille toute seule; je me lave les dents toute seule puis tu me racontes une histoire que j'ai choisie moi-même. Après l'histoire, un verre de lait que tu chaufferas dans un biberon et me servira dans un biberon. Quand tu remonteras avec le biberon, je me cacherai sous ma couette et tu feras semblant de me chercher partout sauf dans mon lit bien sûr et c'est moi qui choisirai le moment de te surprendre en baissant la couette et en faisait "ouah". Voilà, c'est tout. Après tu peux fermer la porter et t'en aller raconter à Marie une histoire ("le Club des Cinq" d'Enyd Blyton). Marie n'a pas de rituel mais autant sa soeur s'abandonne aux bras d'Orphée avec délices, autant elle semble s'y résoudre à reculons.
Il faut beau à nouveau. L'été a disparu par la petite porte, l'automne ne se fait pas attendre. La matinées sont fraîches et les enfant se retrouvent en doudoune par 25 °C à la récré de midi. Je me suis porté candidat au Conseil de l'école. Jeudi soir, avec quatre autres parents, je suis allé aider la directrice à préparer les enveloppes pour l'élection des représentants de parents d'élèves prévue vendredi prochain. C'est étrange d'évoluer dans un monde de femmes car quoique les moeurs aient évolué considérablement, il n'en reste pas moins que le petit monde de l'école reste avant tout l'affaire des mères de famille et tous les pères que j'y croise semblent eux aussi ressentir comme moi cette sensation de ne pas y être tout à fait à leur place.
Lisa et Arthur sont comme deux amoureux qui n'auraient jamais entendu parler de l'amour, pour paraphraser la Rouchefoucault. Lui est plus timide, elle plus entreprenante; elle lui donne des bisous qui le font sourire comme si elle le chatouillait. On l'a fait venir à la maison un après-midi et ils ont réarrangé la chambre de Lisa dans des proportions qu'à l'oreille, de mon bureau du rez-de-chaussée, je ne soupçonnais pas le moins du monde. Si Arthur entre avant elle dans la classe, il l'attend. Quand ils sont ensemble, ils sont ravis. parfois cependant, elle ne l'attend pas. Car ce n'est pas de l'amour, c'est un ravissement et la vie est bien trop grande pour s'arrêter à un baiser.
