31 octobre 2006

Avant d'éteindre la lumière


Marie s’est endormie après un bain qui s’est quelque peu éternisé. De la fenêtre du grenier, la fenêtre du voisin d’en face qui donne sur un pièce éclairée par une plafonnière. Tous nos voisins sont des gens discrets, effacés. Presque tous les Polonais semblent ainsi. Ils semblent ne jamais parler qu’à voix basse, qu’à mots couverts. Rarement un mot monte plus haut qu’un autre. Il est difficile de s’en approcher et ils s’approchent rarement les uns des autres. Il sont farouches, un peu frustres, un rien fantasques. Il leur manque la civilité des peuples assurés de leur destin. On les devine tourmentés, on les dit travailleurs, on les trouve fatalistes. Ne connaissant pas la langue, je n’ai jamais percé et percerai jamais le mystère de leurs conversations. Que se disent-ils ? De quoi parlent-ils ? De nous trois, seule Marie s’est quelque peu imbibée de leurs vocables chuintantes. Dans les jardins d’enfants, elle ne fait pas comme nous la sourde oreille. Elle se pique au jeu et de temps à autre, décoche des salves qui semblent avoir un sens pour ses partenaires d’un instant. Il est même déjà arrivé qu’elle me fournisse les sous-titres d’une conversation de toboggan qui consiste essentiellement à s’échanger des amabilités du genre : « pousse-toi de là que je m’y mette ! ». Plus tard peut-être éprouvera-t-elle de la curiosité pour ce pays qui l’aura vu naître. En attendant, le voisin a éteint la lumière. Et je vais en faire de même.

29 octobre 2006

Maître Corbeau



Sur une antenne perchée, maître Corbeau. Il tient en son bec un piteux vers de terre que son ami Renard ne daigne pas même remarquer. Le ciel est gris, l'air empoissé, Marie dort encore. Cette nuit, on est passé à l'heure d'hiver. Et la nuit s'en vante des les premières heures de ce que l'on ne pourra plus vraiment appeler le jour. Il a plu et la piscine de jardin que j'ai astiquée hier sous les yeux réjouis de Marie s'est emplie d'un filet d'eau et quelques feuilles mortes y surnagent. On n’entend que le chuintement des radiateurs. Ceux du grenier gargouillent. De la fenêtre, un monde désolé, Wilanow, mi quartier résidentiel, mi cité dortoir. Des lueurs aux fenêtres qui n'éclairent pas davantage que des veilleuses. Après la journée radieuse de la veille, c'est un rappel à l'ordre. Il se remet à pleuvoir pendant que j'écris et le ciel s'assombrit encore davantage. Par de pareilles journées, l'instrospection semble bien être le seul mode d'existence possible. A moins d’opter pour l'abrutissement collectif d'un centre commercial où convergent déjà des milliers de citadins qui y passeront toute la journée. Quand ils rentreront, la nuit sera tombée et maître Corbeau continuera sa tournée des antennes, sans aucune chance ici, dans un pays sans fromages, de dégotter quoi que ce soit de plus appétissant qu’un ver de terre.

28 octobre 2006

Le prénom de chaque feuille


Les saisons donnent l’illusion d’un temps immobile où tout sera inéluctablement amené à se répéter. C’est rassurant. Quand on a perdu tout repère, il reste encore cela, dans les conversations quand il faut parler, dans le ciel quand y manque la foi, dans les arbres ou à leurs pieds quand il s’agit de l’automne. L’automne est, après l’été et le printemps, la saison que je préfère. L’euphorie estivale retombée, le printemps passant désormais pour une chimère et l’hiver se profilant comme une fatalité, l’automne est la saison la plus nette, la plus sonore, la plus terre à terre. L’air y semble plus pur, surtout par temps dégagé comme aujourd'hui. La clarté cette fois vient de la terre, de la terre, de sous nos pieds, de dessous ces cartes froissées, tombées du ciel. On se sent en paix, désenchanté mais sans drame et sans complaisance, contemplatif mais sans langueur, pensif mais sans nausée. Peut-être que l’année devrait commencer sur ce mode-là au lieu de s’ouvrir au milieu de la nuit des cieux et des sens. Un peu comme si l’on naissait convalescent de quelque maladie obscure. Marie qui en est à son quatrième automne a passé l’après-midi d’aujourd’hui à consulter les cartes tombées du noyer. Hier encore, elle croyait que le mot « prénom » servait à désigner l’affichette où la maîtresse avait inscrit «Marie» de sorte que lorsqu’on lui demandait quel était son prénom, elle répondait invariablement : « mon prénom, il est à l’école.» Aujourd'hui, elle cherche à connaître celui de chaque feuille, quitte ensuite à établir des listes de présence.

Points de chute


samedi 28 octobre 2006

27 octobre 2006

Sommeil éthylique



dimanche 22 octobre à Wilanow-sur-Vistule

25 octobre 2006

Alter dodo

Acte I, Scène 2: Alter dodo

[c’est le soir, l’heure d’aller se coucher. Marie, maman et papa sont dans la chambre de Marie. Papa est allongé sur le sofa, faisant mine de s’assoupir. Marie qui ne veut pas dormir et refuse de passer son pyjama s’asseoit en tailleur au pied de son lit. Elle s’empare d’un livre d’images]

MARIE – papa, maintenant, je vais te lire une histoire…

[L’histoire que raconte alors Marie est la suivante: une petite fille refuse obstinément de manger. Sa maman est désemparée. Le docteur est appelé à la rescousse. En habit blanc, affublé d’un monstrueux stéthoscope, il la sermonne: les singes ne mangent-ils pas des bananes, dit-il, et les chats ne boivent-ils pas du lait, et les éléphants ne mangent-ils pas des ananas, et les souris ne mangent-elles pas du fromage, et les ours ne mangent-ils pas du miel ? Tous les animaux que tu aimes mangent. Et toi, tu ne veux pas manger ? Alors, comme par enchantement, la petite fille retrouve son appétit.]

MARIE – papa, maintenant dodo !! finie l’histoire ! dodo !

PAPA voudrait pourtant réentendre l’histoire. Ou une autre histoire. Une chose est sûre: il ne veut pas faire dodo. Pas tout de suite.

MARIE – non, papa, finie histoire, maintenant je vais partir…[elle se dirige vers la porte, ne se retournant que pour pointer du doigt en direction de papa qui s’est mis à pleurer toutes les larmes de son corps] faut pas pleurer ! (le doigt pointé, martelant le sol) faut faire dodo maintenant !

Sur ce, elle prend la porte, la ferme derrière elle et laisse maman et papa seuls dans la chambre.

Marie-vaudage

Acte I, Scène 1: Marie-vaudage

[Marie et papa aux rayons jouets des magasins Ikea, un samedi matin, jouant au petit train, accroupis. Un intrus s’approche. Marie, regard torve, est indignée]

MARIE - non, je ne veux pas jouer avec “bebe” (terme générique communément employé pour englober toute forme de présence enfantine, presque toujours indésirable).
PAPA - …mais c’est un grand, ça ne l’intéresse pas, il va partir…regarde !
[l’enfant effectivement s’en va; Marie, rassuré, se reprend au jeu]
PAPA - mais ne garde pas tout pour toi, donne-moi des wagons si tu veux que je joue avec toi…
MARIE (sans lever les yeux) - mais papa, tu es trop grand pour jouer avec moi.

Olga chef cuisinière

20 octobre 2006

Chagrins d'automne

Les beaux jours sont bien loin. Par nos latitudes, l’automne n’est qu’une demi-saison. A peine quelques jours, le temps de soulever les jupes des bois et de napper de larmes de caramel les trottoirs et jardins publics. Notre noyer n’a pas encore capitulé mais il suffira d’un souffle pour éteindre l’incendie et le répandre à ses pieds, dans les fourches de nos travaux d’automne. Marie ne se fait pas à l’école ou si peu. Il aura suffi de quelques jours, le temps de soigner un rhum, une toux pour qu’elle s’en déshabitue et fasse la moue puis la pluie de retour au seuil de la salle de classe. Elle nous rapporte encore si peu d’impressions de son séjour à l’école que nous en restons quelque peu sur notre faim. Les trois derniers jours ont été particulièrement pénibles. Elle semble tenir rancune à sa mère de ne tout simplement pas être là, quand elle l’appelle du fond de son gouffre scolaire.
C’est souvent moi qui l’aide à franchir le palier du couloir à la salle de classe. Aujourd’hui, il m’a fallu faire un detour, la prendre dans les bras et la promener alentour, lui murmurer des choses comme lors des premiers jours où elle ne pouvait se consoler d’un chagrin déjà existentiel mais aux origines prénatales. Entrevoyant la cour de récréation, elle a quitté les larmes pour des mots plus secs, puis des questions à propos des dessins qui tapissent les murs des couloirs et leurs auteurs derrière les portes déjà closes des classes voisines. Les feuilles mortes reviennent comme un leitmotiv, tantôt sous forme d’empreintes spongieuses, tantôt à couteaux tirés, les nervures arquées à se rompre. J’ai pu enfin la laisser dans les bras de la maîtresse qui venait de me dire qu’hier, oui, ça s’est un peu mieux passé qu’avant-hier où elle avait beaucoup pleuré mais que tout de même, hier aussi, elle réclamait sa maman, son papa tout le temps. Sa maman justement m’attendait dans le couloir. Nous avons filé jusqu’à nos bureaux respectifs mais tous les deux, nous en avions un peu gros sur le coeur.
Demain, c’est samedi, l’école est fermée et notre petite maître-chanteuse retrouvera sans doute son empire, sa verve et son allant. Le lundi sera loin mais plus l’hiver: on nous l’annonce qui vient, à pas feutrés, glissant sous les feuilles pour souffler la bougie des beaux jours et givrer pare-brise, carreaux de classes et brins d’herbe.