28 février 2013

25 février 2013

Atterrissages


Arrivée à Amman (vol Zurich - Amman)

Survolant les Alpes, c’est à peine si je peux distinguer les nuages des cimes enneigées. Descendu à hauteur des nuages, je vois enfin la différence : d’un côté, des reflets acérés, des angles aigües et scintillants, de l’autre de l’écume, de la crème fouettée, des îles flottantes.

En deux semaines, j’ai pris l’avion davantage qu’au cours des dix derniers mois. D’abord, Amman puis Tbilissi où je passe dix jours. Comme à chaque vol j’avais une place fenêtre, j’ai pu à loisir prendre des photos en me demandant cependant si je saurai les distinguer plus tard, une fois que j’aurais oublié quels détails infimes les distinguent. En voici quelques unes. Les légendes disent où elles ont été prises. Il n’y en a pas encore assez pour que j’eusse déjà oublié l’endroit, le moment (jour ou nuit), les lumières ou l’ombre d’un relief ou d’un paysage.

En quittant Amman (vol Amman - Athènes)
Avec moi j’ai un ordinateur portable qui me perte presque chaque soir de bavarder avec Lydia et les enfants et de les voir aussi. Je leur montre ma chambre ; Lisa veut voir la salle de bain ; Marie m’envoie des baisers de la main sur sa bouche, qui s’envolent jusqu’à moi, comme elle me le fait quand je suis là, quand chaque soir j’éteins la lumière derrière moi en quittant sa chambre. Toutes deux font comme si j’étais là, juste à côté et j’ai cette impression moi aussi. Lisa cependant me demande quelle heure il est chez moi, de mon côté. Depuis quelque temps, l’heure l’obsède, elle la demande sans cesse comme si c’était une personne distincte de nous tous et dont il faut prendre des nouvelles, de temps en temps.

Vouliagmeni (vol Amman-Athènes)
Si Olga n’était pas là, jamais je n’aurais pu m’absenter si longtemps. Je me rends compte aussi à quel point j’ai perdu l’habitude d’être sans elles. Elles me manquent et il n’y a rien de plus troublant que d’être seul dans une chambre d’hôtel à des milliers de kilomètres des siens, à se demander si tout va bien quand on n'est pas là. Maintenant, me dis-je, elles doivent être déjà réveillées ; ce doit être la course: petit-déjeuner, combinaisons de ski à enfiler, chemin de l’école, portillon, portail de l’école, un « bonjour » par-ci, un autre par-là, à des pères ou mères de famille croisés tous les jours, la cohue dans le couloir de l’école, le banc où Lisa s’assied pour retirer sa combinaison, pour se déchausser, pour enfiler ses chaussons, le « bonjour » au maître, quelques mots parfois échangés. La routine.

Au dessus des Alpes (vol Athènes-Genève)
Je n’avais jamais été à Amman et je me demandais bien ce que j’y trouverai. Mais le séjour fut trop court pour que j’y trouve quoi que ce soit. Je suis venu, je n’ai rien revu, je suis reparti. J’ai vu l’aéroport, la route de l’aéroport la nuit, Amman de la fenêtre de ma chambre d’hôtel, la salle de conférence rideaux tirés, le bar américain de l’hôtel. Pas eu le temps d’aller en ville. Je ne savais même pas où je me trouvais ; la ville est immense, bourdonnante, klaxonnante, des immeubles à perte de vue, tous les mêmes, hérissés d’antennes, de paraboles. Le matin, j’ai trouvé la baignoire toute terreuse et il y avait une fuite d’eau sous le lavabo. Dans la salle de conférence, je faisais face à une vingtaine de personnes, hommes et femmes (non voilées mais les cheveux dissimulés dans un foulard ; deux ou trois cependant ne portaient ni voiles ni foulards) qui m’ont écouté avec attention. Je ne savais rien d’eux, j’avais l’impression de me jeter à l’eau ; le matin, j’ai parlé debout, l’après-midi, je me suis assis. Les exposés étaient trop longs, il y avait trop de diapositives ; ceux de l’après-midi étaient même fastidieux mais ils ont posé des questions, beaucoup de questions et en toute fin de journée, un débat s’est engagé qui m’a permis de mieux cerner ce qui les préoccupait.
En quittant Amman (vol Amman - Athènes)

Parlement contesté, partis politiques discrédités, minorités sous-représentées, femmes inquiètes, démocratie bancale, tribalisée, un roi respecté mais qui ne va pas assez loin, pas assez vite et qui a peut-être de bonnes raisons de ne pas s’engager trop loin : à qui donc profite la démocratie ? Et à quoi servent tous ces discours sur la démocratie, valeur universelle, idéal indépassable ? Je me rends bien compte que ça ne m’intéresse pas de rabâcher la même antienne. C’est tellement simple pour moi, l’étranger, de venir discourir ainsi, de jouer au candide qui n’a rien compris mais qui sait tout. Ceci dit, je ne veux pas non plus jouer au désabusé, comme je l’ai vu souvent faire ; je ne tiens pas à verser dans le cynisme facile, mécanique. Entre les deux, il doit bien y avoir une contenance possible.

à l'approche d'Amman (vol Zurich - Amman)
Je la cherchais tout en m’adressant à eux. Il y avait là une jeune Anglaise qui travaille pour une ONG locale, celle-là même qui, en partenariat avec une ONG Allemande (c’est elle qui m’employait), organisait la formation. A quoi cela rime-t-il, voudrais-je lui demander ? Mais elle ne me comprendrait pas. Elle me prendrait pour un vieux con. Depuis peu, je remarque qu’on me parle différemment. J’ai dû passer un cap. Mon âge se voit désormais et les tout jeunes le voient. Tout cela se fait en douceur, sans le dire. Un type de mon âge, on s’attend à ce qu’il soit désabusé. On s’attend à ce qu’il fasse le coup de l’expérience, des déjà-vus et des tout-essayé. Alors, je me tais. Je sens bien que je lui ferai peur. J’essaie de poser des questions au lieu des réponses. Elle est toute menue, intimidable, elle serait même fragile si elle n’avait cet accent Anglais haut perché, Cambridgien ou Oxfordien je ne sais, qui lui permet de se pavaner devant ce petit monde sans se démonter, avec l’aisance de celle qui s’adresse au monde entier dans sa langue maternelle. Il y a là aussi une Américaine d’origine Jordanienne qui, elle, contrairement à l’Anglaise, parle l’Arabe couramment, sans doute sa langue maternelle. Elle est restée toute la journée à prendre des notes tandis que l’Anglaise n’avait pas le temps, avait d’autres choses à faire au bureau. Le directeur, un Jordanien, le fondateur de leur ONG, a, semble-t-il, fait une courte apparition l’après-midi mais il n’est pas venu se présenter ce que j’ai trouvé indélicat.

aéroport de Munich (vol Genève - Munich)
Le soir, je me suis retrouvé tout seul dans ma chambre d’hôtel. Il était trop tard pour aller en ville et de toute façon, c’était où « en ville » et puis tout seul, ça ne me disait rien. J’ai dîné seul au bar Américain du Marriot voisin avec le «Dictionnaire amoureux de Stendhal » (de Dominique Fernandez), ne voyant pas d’autre endroit où aller (le quartier était désert, seulement traversé de temps en temps par des voitures en trombe, le plus souvent - à cause de la proximité des hôtels - des taxis en maraude qui jouaient du klaxon juste au cas où). Dans le bar enfumé, il y avait partout, suspendus au plafond, des écrans de télévision qui retransmettaient en continu des matches de la première « league » Anglaise. Les clients étaient presque tous des étrangers, presque tous des hommes engloutissant bière sur bière, avec des rires bien gras par dessus la mousse.

Amman - vue de ma chambre d'hôtel
Le lendemain, sur les collines surplombant la route de l’aéroport, une fois sorti des derniers faubourgs, des chameaux paissaient dans des enclos que j’ai trouvé bien exigus. Des moutons trottaient entre leurs pattes de grands échassiers (pourquoi n’étaient-il pas séparés ?). Les bergers en djellabas et keffiehs se risquaient jusque sur l’autoroute à trois voies pour y rattraper une chèvre égarée. Les champs étaient nus, la terre scarifiée, stratifiée ce qui donnait aux flancs des collines des airs de mille-feuilles. On se doutait que le désert n’était pas loin et si ce n’était pas le désert, c’était tout comme. Pourtant, à l’approche des terminaux, aux bicoques en tôle et toiles des bergers ont succédé des rangées de serres et de champs ensemencés. Dans le hall de l’aéroport, au-dessus des comptoirs, étaient affichés les portraits du Roi entouré de son père et de son fils.

Vu la vitesse à laquelle roulent les voitures, les accidents doivent être fréquents. Doublé par une voiture immatriculée en Arabie Saoudite, le chauffeur de taxi a vociféré par la portière puis comme pour s’excuser, en me regardant dans le rétroviseur central, il m’a dit : « Saudis… you know». Apparemment, les Saoudiens sont de bien pires conducteurs que les Jordaniens. J’avais appris quelque chose. 

A l’aller, toujours sur le chemin de l’aéroport (décidément tout s’est "passé" là, dans cet intervalle), j’ai reçu un appel de France. C’était le centre de loisirs où, certains jours de la semaine, les enfants passent les fins de journée après l’école. Aujourd’hui était l’un de ces jours. Olga était passé les prendre. Ne la connaissant pas, ils lui ont demandé son passeport puis ils m’ont appelé. J’avais oublié de les prévenir. Je me suis excusé et Olga a été autorisée à les ramener à la maison. Cela m’a paru cocasse de recevoir cet appel dans ce taxi, au milieu de ce que j’imaginais être le désert (parce que je n’y voyais rien, il faisait nuit noire), sur le chemin d’Amman dont les faubourgs se résumaient, me semblait-il, à des alignements de bergeries d’où émergeaient des géants à bosses, des chiens édentés et des chèvres noires.

C’est tout ce que j’ai vu, ou imaginé, et de tout là-haut, dans le désert étoilé, j’ai pris, en m’envolant, quelques photos à la volée où, sous l’aile de l’avion, on distingue les lumières de la ville et les feux du désert.

A l’aéroport, pour faire bonne figure, j’ai acheté pour Lydia et Olga des produits de beauté de la mer morte. Et pour les filles, des bracelets qu’elles ont voulu porter à l’école.   

à bord du vol Zurich - Amman

24 février 2013

Les marionnettes en noir de Tbilissi


Le café Gabriadze et son petit clocher

Je suis à Tbilissi depuis déjà quelques jours et autant de nuits. J’y ai atterri en pleine nuit, sous la pluie. Passé les portes coulissantes de l’aéroport, m’attendait une pancarte à mon nom et prénom et derrière elle, un chauffeur hirsute, aussi hagard que moi qui venait de passer les six dernières heures à me contorsionner entre un hublot et un accoudoir, ne sachant lequel des deux était l’oreiller.

La voiture, une vieille BMW, bringuebale sur les pavés du centre ville. On aperçoit sur les hauteurs, tantôt à gauche, tantôt à droite, dressées dans un halo de lumière orangée, des églises aux dômes pointues, aux toits en écailles, scintillants comme l’ardoise. La plus connue, l’église Métékhi de la Vierge, se dresse sur un tertre, en surplomb de l’imposante statue du Roi Vakhtang, elle-même dominant la rivière Koura et la vieille ville qui s’étend sur l’autre rive avec sa mosquée, son église arménienne, sa synagogue et ses bains persans presque côte à côte.

L’hôtel est en lisière d’un vieux quartier de Tbilissi, entrelacs de ruelles pavées, bordées de maisonnettes branlantes dont les murs couleur saumon, terre de sienne, bleu ou vert, c’est selon, portent encore les stigmates d’un récent tremblement de terre. Certaines sont au bord de l’effondrement ; d’autres viennent d’être rénovées (leur clinquant fait un peu tarte à la crème) ; d’une rue à l’autre, le spectacle change du tout au tout mais partout, on retrouve le même archétype à base de larges fenêtres grillagées, de vérandas et de balcons à colonnades en bois travaillé, peints dans les mêmes tons que la façade et étayés par des rangées de poutres disposées à l’oblique (de l’extrémité du balcon ou de la véranda au mur de la façade) qui ne suffisent pas cependant à rassurer le piéton, plutôt enclin à éviter de marcher là-dessous. Au bout de la rue où se trouve l’hôtel, après être passé sous un porche en briques, à moitié effondré, qui fait penser à des ruines byzantines avec ses blocs alternés de briques à l’horizontale et à la verticale, on débouche sur une large avenue qui, sur la droite, descend vers la Koura et sur la gauche, monte jusqu’à la place de la Liberté. C’est là, il y a sept ans de cela, que Saakashvili et Bush, devant une foule immense, affichèrent de manière démonstrative leur amitié : une photo qui fut ensuite placardée sur des encarts publicitaires partout dans le pays, les montre tout deux levant les bras au ciel, se tenant la main. Il était populaire en ce temps-là, Saakashvili. Aujourd’hui, toujours Président du pays, après avoir perdu les dernières élections parlementaires (en octobre dernier), après avoir perdu une guerre (en 2008 contre les Russes - il espérait alors récupérer les territoires perdues de l’Ossétie du Sud), il cohabite avec un gouvernement qui lui est hostile. Il est loin le temps (bientôt dix ans) où il était acclamé en héros par tout un peuple: Che Guevara Géorgien – en moins hirsute -, qui balaya le régime autocratique de Schevadnardze sur un coup de dès. Avec les années, il a perdu la flamme, il s’est désenchanté en même temps qu’il empâtait et désormais il promène sa silhouette boudinée dans des costumes trois pièces bleues qui mettent entre lui et son peuple comme un écran de verre, celui des constructions ultramodernes qu’il aimerait voir supplanter, partout dans Tbilissi, tant les façades haussmanniennes de l’avenue Rustaveli que les bicoques instables des vieux quartiers.

Les deux fenêtres de ma chambre donnent sur une rue étroite encombrée par un lacis de canalisations rouillées, grimpant à l’angle des rues, suspendues dans les airs, courant le long des façades, enjambant les ruelles. Par une ruelle perpendiculaire, j’aperçois au loin l’à-pic, formé de terre meuble, qui surplombe la rivière Koura qui sépare la ville en deux. Les travaux entrepris sous l’ère Saakashvili ont laissé un bilan mitigé : d’un côté, des rénovations, respectueuses de l’architecture d’origine, mais qui n’ont pas le charme des vieilles maisons où vivent de pauvres gens parmi chats de gouttières et chiens errants, derrières des carreaux sales de fenêtres trouées (« Charme » peut-être est un mot de touriste qui le voit là où d’autres ne voit que de la misère) ; de l’autre, une injection d’architecture ultramoderne : constructions de verre aux formes hélicoïdales, passerelle enjambant la Koura avec des ondulations d’hélice – semblable à un rameau d’ADN -, entrelaçant tubes d'acier et panneaux triangulaires de verre aux reflets bleutés.

L'ancien Parlement (le nouveau est à Kutaisi, à 150 km de Tbilissi)
Dilnoza, une jeune Kirghize, est elle aussi arrivée dans la nuit, la même nuit mais par un autre vol. Je ne la connais pas et pas davantage Valeri, le Géorgien en charge de la logistique de l’opération et tous les trois faisons connaissance dans la cour intérieure où est servi le petit-déjeuner. La cour de l’hôtel, qui contient tout l’hôtel, plafonne dix mètres plus haut par une verrière formant un puits de lumière, les chambres étant disposées tout autour, certaines dans la galerie qui court de part et d’autre, les autres de plain-pied avec la cour. L’hôtel ne compte pas plus de dix chambres.

L’audience aura lieu le lendemain. Nous avons la journée pour nous y préparer. Dilnoza est chargée de prendre des notes in extenso, moi de repérer les points essentiels en vue du rapport que nous rédigerons ensemble après l’audience. Valeri nous sert d’informateur. C’est lui qui nous obtient le calendrier des différentes audiences. C’est lui aussi qui va recueillir dans la presse locale les informations qui nous permettent de mieux comprendre le contexte dans lequel s’ouvrent les procès.

Transport public local

Dilnoza vient tout juste d’être recrutée. Elle découvre, elle ouvre grand les yeux : c’est elle qui le dit. Elle est originaire d’Och, dans le sud du Kirghizistan, à la frontière avec l’Ouzbékistan, où cohabitent plus ou moins pacifiquement (plutôt moins dernièrement) Kirghizes et leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Elle-même est Ouzbek, ethniquement Ouzbek. Comme pour tous les citoyens Kirghizes, son ethnicité est indiquée sur sa carte d’identité ; sa mère, elle, est d’origine Tadjike et son père d’origine Ouzbek, tout deux docteurs et parents de quatre enfants, trois filles – Dilnoza est la plus jeune des trois – et d’un garçon, le benjamin. Les deux aînées ont épousé des Américains et vivent désormais aux Etats-Unis où depuis peu étudie également le frère. Dilnoza a étudié à Bishkek puis à Amsterdam et à Dublin. Son premier emploi au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés l’a ramenée sur ses terres natales. Elle a débarqué à Varsovie le 1er février pour y prendre ses nouvelles fonctions et y commencer, dit-elle, une nouvelle vie. Mais à peine installée, elle est envoyée en mission. C’est sa première mission.

Valeri, en bon Géorgien, fier de son pays, tient à nous faire découvrir les richesses de Tbilissi. Il est un peu déçu d’apprendre que j’y suis déjà venu souvent. Je comprends vite qu’il vaut mieux laisser jouer son rôle de guide sans le troubler par mes souvenirs. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant les monuments, leur histoire, que les bonnes adresses où bien manger et bien boire. Alors, nous mangeons. Il y a les Sakinkhlès où l’on mange des khinkalis, l’un des plats les plus populaires de Géorgie : c’est une variété de ravioles mais qui, pour ce qui est de la forme, ressemblent plutôt à des bourses qui seraient nouées par un cordon de pâte, une pâte bien plus épaisse que celle des raviolis (les Européens ne connaissant en fait de ravioles que les raviolis, leur déclinaison italienne). On les mange avec les mains, en commençant par faire une entaille du bout des dents sur la partie supérieure, la plus large et par cette ouverture, on boit ensuite le jus de viande (mais il y a toute une variété de Khinkalis, certains sont farcis de pomme de terre, d’autres de fromage ou même de crabe) après quoi seulement on peut s’attaquer à la boule de viande hachée, assaisonnée d’herbes aromatiques. Ce que je préfère cependant, c’est le Khatchapouri que certains présentent comme des beignets au fromage mais que l’on sert sous une forme qui fait inévitablement penser à la pizza (encore une variété italienne). Leur goût cependant est très différent en raison du fromage utilisé, un  fromage qui se décline en deux variétés dont j’ai oublié le nom (l’une des deux est l’imeruli, il me semble ; l’autre…le megruli peut-être) de sorte que lorsqu’on commande du Khatchapouri dans un restaurant, il nous est demandé de choisir entre ces deux variétés. La cuisine Géorgienne ne se résume pas, loin s’en faut, à ces deux plats mais pour Lydia et moi, ce sont les deux incontournables : elle préfère les Kinkhalis, moi les Khatchapouris dont je me goinfre depuis que je suis ici.

Khatchapouris

La première audience a tenu toutes ses promesses. On nous avait dit qu’il y aurait du monde, qu’il valait mieux par prudence arriver tôt – et nous sommes arrivés deux heures avant l’heure fixée - mais je n’avais pas imaginé cette foule. Les gardes ont vite compris que nous étions des étrangers et se sont empressés de nous faire une place en tête de file. Cependant, pas plus que nous, ils n’avaient senti venir la vague.  A l’heure fixée pour le commencement de l’audience, une foule en ébullition se pressait dans le corridor devant la salle d’audience. Comme les gardes ne laissaient toujours entrer personne, les protestations fusaient de partout. Ce furent bientôt des cris, des vociférations, surtout lorsque les journalistes, arrivés les derniers, tentèrent de se frayer un passage dans la foule, en brandissant leurs caméras au-dessus des têtes, ce qui eut pour effet d’accentuer la bousculade et de laisser certains, surtout les femmes – et il y en avait beaucoup – pantelantes, au bord de l’asphyxie. L’attente se prolongea jusqu’à ce que la rumeur se répande que l’audience se tiendrait finalement dans une autre salle, plus grande, en fait la plus grande salle du tribunal. La foule s’ébroua puis se déversa comme dans un entonnoir, en direction des portes à battants, au fond du couloir. Dilnoza, notre interprète et moi-même auxquels ce changement de salle faisait perdre la tête du peloton, nous précipitâmes vers ces deux portes comme si notre vie en dépendait. J’imaginais déjà le pire, que nous ne parvenions pas à nous faufiler à l’intérieur de la salle et dûmes quitter piteusement les lieux sans avoir pu accomplir notre tâche. Les portes étaient cependant closes ; il fallut encore attendre et cette fois, la foule n’en pouvait plus, je voyais des femmes, haletantes, que la moindre pichenette aurait sans doute envoyé au sol d’où elles ne se seraient sans doute pas relevé. Le tour dramatique qu’avait pris, de manière assez inattendue, cette course au procès, me laissait perplexe mais je n’eus pas le temps de l’être très longtemps car à ce moment-là les portes s’ouvrirent devant nous. A ma surprise, elles ne donnaient pas sur la salle mais sur un hall d’escalier, escalier qui descendait en tournant et qu’il fallut descendre avec la crainte d’y être poussé; en bas, d’autres portes furent littéralement enfoncées par les premiers arrivants. Une fois à l’intérieur, tout s’éclaircit. C’était une grande salle ; on aurait dit, par ses proportions, une salle de théâtre ou de concert. Nous n’eûmes pas de difficulté à trouver des places. Assis au troisième rang – alors qu’un des gardes qui, semble-t-il, ne nous avait pas perdu de vue pendant toute la bousculade, nous faisait signe de nous asseoir au premier rang -, en position excentrée pour éviter de déranger durant l’audience (l’interprète devait nous faire la traduction de vive voix), nous pûmes enfin retrouver notre souffle. Le spectacle allait commencer. Tout le monde avait pris place ou presque car certains avaient été refoulés par manque de place. Seul l’huissier, un jeune homme en costume cravate, était déjà sur scène, allant et venant entre la salle et les coulisses accessibles seulement par une petite porte dérobée, découpée dans le mur tapissé de lambris de bois sombre. Quand les accusés firent leur apparition par une autre porte que je n’avais pas vue, à l’autre extrémité de la salle, une grande partie de l’assistance se leva et se mit à applaudir à tout rompre. Portés par la foule, nous nous redressâmes pour apercevoir ceux que la foule accueillait avec un tel enthousiasme. Je remarquai seulement quelques îlots de réfractaires debout eux aussi et qui, comme nous, n’applaudissaient pas.



Dilnoza est grande, échassière, je me suis même demandé si elle n’était pas légèrement plus grande que moi, et le jour de l’audience, parmi la foule, sa haute taille – ici hommes et femmes ne sont pas bien grands – lui fut d’un grand secours pendant qu’à ses côtés, l’interprète Géorgienne, deux têtes plus bas malgré les talons hauts, suffoquait. Elle ne ressemble pas aux Ouzbeks que j’ai croisés à Tachkent ou ailleurs ; peut-être est-elle plus proche des Tadjiks (sa mère est Tadjik). Se combinent en elle des traits physiques où les éléments mongoles ou asiatiques, quoique indéniables, ne s’élèvent pas au-dessus d’une caresse, d’une réminiscence. Je cite de mémoire: peau olivâtre; sourcils longs, fins, très arqués et mobiles; lèvres fines, presque violettes ; yeux noirs, étirés mais non bridés; nez droit et fin. Ceci dit, davantage que son visage, me frappe – et sans doute ont frappé tous les géorgiens croisés dans la rue - sa haute taille, ses jambes maigres, sans grâce, sans rondeur qui la hissent au-dessus du genre humain. Et cette maigreur s’étend à tout son corps, poussée jusqu’à l’étroitesse pour ce qui est des épaules et du torse qu’accentue presque la longueur de ses membres, non seulement celle de ses jambes mais également de ses bras, de ses mains, de ses doigts (je n’ai pas fait attention aux pieds). On dirait un grand oiseau, aussi fin que surdimensionné, et si la description peut sembler peu flatteuse, il en émane une certaine grâce touchante. A côté d’elle, dans la rue ou en face de moi à la table d’un restaurant, Valeri lui faisait un drôle de contraste : petit, trapu, des yeux bleus dans un visage large, la bouche incarnate, les doigts boudinés, les cheveux ras, tendant vers le châtain clair. Comme finit par lui dire Dilnoza sur un ton faussement candide, il aurait pu tout aussi bien être Polonais. Je ne suis pas sûr qu’il s’en soit trouvé flatté. Il n’a pas moufté en tout cas.


Il était convenu que ce serait elle qui rédigerait le premier jet du rapport d’audience. A moi reviendrait la tâche de le finaliser puis de l’envoyer à Varsovie. Le brouillon qu’elle me transmit faisait huit pages ce qui me semblait long et n’a pas manqué d’abord de m’inquiéter. Mais j’ai vite été rassuré. Dans un Anglais américain qui souvent me donne du fil à retordre (je ne m’y retrouve pas en particulier avec les articles qui manquent ici, abondent ailleurs), elle y retraçait avec exactitude, avec force détails, le déroulement de l’audience : l’entrée des artistes, les applaudissements, les longues tirades d’une juge à la voix monocorde, l’interminable inventaire des pièces à charges et des noms des témoins et victimes lu à voix haute et à tour de rôle par trois procureurs pendant plus d’une heure et demi. J’ai tout de même passé quelques heures dessus puis je l’ai envoyé et nous sommes allés diner. Valeri ne nous a pas rejoints ni Tanya, de passage à Tbilissi, mais qui était occupée ailleurs par quelque diner officiel.

Dilnoza m’a raconté comment ses parents avaient été à deux doigts de tomber entre les mains de fanatiques Kirghizes au moment des événements de juin 2010. Elle, ses sœurs et son frère n’étaient pas à Och ce jour-là, le jour où tout a commencé. Elle-même vivait à Bichkek. Pendant quelques jours, des groupes de Kirghizes pris d’un soudain accès de haine ont ratissé les quartiers d’Och où vivaient leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Ce fut une vraie chasse à l’homme (et aux femmes et enfants). Il y aurait eu plus de 200 morts, pas tous à Och cependant puisque cette fièvre homicide avait également touché la ville voisine de Djalalabad ainsi que des villages alentour, tous situés à la frontière avec l’Ouzbékistan. Ses parents n’avaient rien vu venir. Quand Dilnoza a appris à la radio ce qui se passait, elle les a appelés pour avoir des nouvelles, pour les avertir mais eux, à ce moment-là, n’avaient rien entendu et tout leur semblait calme. Dix minutes plus tard, des tirs d’armes automatiques se faisaient entendre dans leur quartier. Dilnoza pouvait les entendre dans le combiné. Son père et sa mère ont quitté précipitamment la maison. Son père parce qu’il était Ouzbek était le plus exposé ; sa mère, d’origine Tadjik, l’était moins. Ils se sont donc séparés : pendant que sa femme se réfugiait chez des amis, lui s’est dirigé vers les champs de blé tout près de là et où, à cette époque de l’année, il était aisé de se cacher. Il y est resté trois nuits de suite et n’a rejoint leur maison, qui avait entièrement brûlé, qu’une fois le calme revenu.

La deuxième audience fut brève. Ce n’était pas la même affaire. Nous avions des raisons de penser qu’elle serait longue car les charges retenues contre l’accusé étaient lourdes et incluaient des délits financiers, toujours plus compliqués à décortiquer. Mais dès le début de l’audience, la défense a demandé à ce que l’affaire soit jointe à une autre affaire en cours concernant le même accusé mais avec d’autres charges (nous n’étions pas au courant de cette seconde affaire). Le procureur, une femme enceinte, s’est opposé à la requête de la défense mais la juge ne lui a pas donné raison. Elle a fixé une date pour la prochaine audience où les deux affaires seraient traitées ensemble et n’en feraient plus qu’une désormais. Au bout de 20 minutes, nous étions déjà sur le perron du tribunal et Valeri qui heureusement n’avait pas encore quitté les lieux, nous a ramenés à l’hôtel.

Maintenant, je suis seul à l’hôtel. Dilnoza a pris l’avion la nuit dernière. Après-demain, un jeune Polonais que je ne connais pas plus que je ne connaissais Dilnoza, viendra prendre la relève. Des audiences sont prévues tous les jours de la semaine à partir de mardi. Je prends l’avion du retour samedi prochain.

Valeri m’a apporté du vin dans une bouteille à bouchon mécanique que je devrais lui rendre quand j’aurai bu tout le vin. Drôle d’idée mais j’ai trouvé cela sympathique, même si je ne me vois pas trop boire tout seul dans ma chambre. Hier soir, il nous a emmenés dans une taverne, ce qu’on appelle ici une Dokhani. L’endroit était rustique mais convivial, décorée dans le goût d’un gîte pour chasseurs sanguinolents: murs tapissés de peaux de bête (a priori des ours), poutres auxquelles étaient suspendues d’autres peaux de bête (à vue d’oeil, je dirais des belettes, des hermines, des loutres et autres rongeurs, etc.). On y servait un vin rosé dans le goût des vins villageois que l’on trouve en Grèce mais je ne l’ai pas trouvé très bon. Je me suis rabattu sur le vin rouge, nettement meilleur. Après seulement quelques gorgées de bière (il m’a laissé seul avec le vin, Dilnoza préférant le rosé et le lapant comme s’il s’agissait de lait), Valeri s’est lancé dans une longue tirade sur les circonstances de sa rencontre avec celle devenue depuis lors (un an seulement) son épouse. Il y a chez lui comme chez la plupart de ses compatriotes mâles un goût prononcé pour les longs monologues et les grandes déclamations, le besoin de raconter, de se mettre en scène de la manière la plus flamboyante possible quitte à franchir par moment les limites de la vraisemblance. On voit bien cependant – ou du moins, je me l’imagine, ayant observé chez d’autres le même amoindrissement, d’une génération sur l’autre - que son exubérance, son goût des histoires ne doivent être qu’une pâle copie des mêmes dispositions chez ses aïeux. Il se contient et parfois prend des airs pensifs qui me paraissent un peu forcé, comme s’il s’exhortait intérieurement à plus de retenue. L’histoire qui m’a plu parmi celles qu’il a racontées, c’est celle de son grand-père qui, à plus de quatre-vingt ans, continue à monter son cheval à cru mais qui, depuis peu, multiplie les chutes. Le petit-fils, à bout d’arguments, a tenté plusieurs fois de le convaincre d’atteler le cheval à une carriole et d’y monter plutôt que de monter le cheval ce qui bien sûr indigne profondément le grand-père.



Comme je lui demande pourquoi tout le monde ici est habillé en noir, il tente d’abord de minimiser la chose avant d’admettre que le noir est la couleur des hors-la-loi et que jusqu’il y a peu, ça faisait chic pour un Géorgien de s’habiller en noir, de faire valoir ainsi sa virilité, son courage, son jusqu’au-boutisme. Quand on interrogeait des lycéens sur ce qu’ils voulaient faire plus tard, une grande majorité d’entre eux répondaient qu’ils seraient des hors-la-loi. C’était comme ça avant, s’empresse-t-il d’ajouter. Aujourd’hui, c’est différent. Je ne sais s’il faut le croire. Il ne veut pas paraître pessimiste. Ce n’est pas clair pour moi si le changement de majorité aux dernières élections a suscité un regain d’optimisme dans le pays. La situation politique est compliquée et les intérêts des uns et des autres s’enchevêtrent sans que l’on puisse les démêler. Il règne une atmosphère de règlements de comptes. Des anciens ministres, des anciens hauts fonctionnaires sont trainés en justice. Les gens s’en réjouissent. C’est eux qui l’ont demandé. C’est pour cela qu’ils voté pour eux, contre Sakaashvili. Il y a eu des abus et aujourd’hui, après neuf ans d’un régime vanté à l’extérieur, honni à l’intérieur (du moins dans la dernière période), tout remonte à la surface, les langues se délient (mais à cela se mêlent des retournements de veste et toute sorte d’arrière-pensées). Dans l’imbroglio que laisse Saakachvili derrière lui, on ne sait pas trop où sont les ombres et les nuances, ce qu’il y a de vrai, ce qu’il y a de faux, les bons et les méchants, les intègres et les hors-la-loi. Tous portent le noir. Même les chats qui, devant l’hôtel, alertés par un fumet de brasero, font la garde, roulés en boule mais l’œil vif, le pelage gris puis noir avec la nuit tombée comme un couperet.

Stationnement réservé aux fidèles
Pour ce qui est du deuil, aujourd’hui est une journée de deuil. Partout dans la ville, les églises sonnent le glas. On commémore la fin tragique de la première république de Géorgie renversée en 1921 par les Bolchéviques. Un mémorial en l'honneur de la courte "première république" a été inauguré et un concours organisé dans les écoles pour récompenser la meilleure dissertation sur le thème des similarités entre l'invasion de 1921 et la guerre russo-géorgienne d’août 2008. Avec ce bourdon au loin qui fait trembler les vitres, même les chats, les gris comme les noirs, ont disparu. Je suis finalement sorti, j’ai déambulé dans les rues, pris des photos à la volée. L’ancien Parlement, transféré à Kutaisi, est vide ; il y a tout de même deux voitures de police de part et d’autre du bâtiment ; c’est de là qu’était partie et qu’avait fini la révolution de 2003. En face, les bulldozers ont abattu de vieilles façades et à la place, il y a un grand trou de boue, de tas de terre, d’eaux stagnantes. Des camions s’engouffrent derrière des palissades en tôle ondulée. Derrière, dans la rue qui longe le chantier, l’église bourdonne comme une ruche. Des hommes et des femmes en sortent en se signant. De là où j’observe la scène, on distingue vaguement un vacillement de cierges à l’intérieur. De vieilles voitures démembrées sont garées devant d’improbables maisons qui ne tiennent plus que par des poutres vermoulues. Les gens me dévisagent : j’ai bien l’air d’un étranger. Revenu dans mon quartier, je déjeune seul avec quelques livres dans un café, voisin d’un théâtre de marionnettes, celui de Rezo Gabriadze, marionnettiste-poète (qui a vécu en exil en France jusqu’en 1997). Le théâtre de marionnettes était là avant ; c’est lui qui a eu l’idée du café, « comme en Iran » disait-il.


Evidemment, je commande du Katchapouri. Et en lisant, je tombe sur cette boutade : les Russes font des toasts pour boire ; les Géorgiens boivent pour faire des toasts. Pays de vodka contre pays du vin.

A peine suis-je rentré, à la nuit tombée, que les églises de nouveau battent la chamade. La nuit, c’est encore plus impressionnant. Peut-être que les Géorgiens aiment trop leur pays. Les Polonais aussi souffraient ainsi, d’avoir trop souffert dans un passé qui s’étirait en longueur, qu’ils étiraient en langueur. Ici aussi le passé les habite. Et un peuple qui s’habille en noir, prunelles, cheveux et sourcils compris, ce n’est pas vraiment une promesse d’avenir. 

21 février 2013

Saint Valentin


Pour la Saint Valentin, Lisa a fait des dessins pour Arthur. Elle les a pliés en deux pour les glisser ensuite dans une enveloppe au dos de laquelle elle a écrit le prénom du destinataire que je lui ai dicté de la cuisine où je préparais le dîner. Puis elle m'a demandé : « papa, comment ça s’écrit « je t’aime » ?

J, e, t, apostrophe – c’est quoi « apostrophe » - c’est ça (et je trace une virgule en l’air) – et après ? A, i, m, e. C’est tout ? s'enquiert-elle, le sourcil interrogateur.

Oui, c’est tout.

Marie, peine sortie de l'école : qu’est-ce que tu as acheté pour maman ? Elle me parle de fleurs – des roses forcément et forcément rouges -, de chocolats « mon chéri ». D’où est-ce que tu sors ça ? lui dis-je. Je n’ai rien acheté de tout cela, elle me gronde, elle me fait la leçon, il faudrait lui expliquer que pour Lydia, la Saint Valentin, ça ne correspond à rien, qu’elle ne connaît pas parce que ça n’existe pas en Russie. Mais Marie insiste ; à l’école, tout le monde ne parle que de ça (toutes les filles, en tout cas, finit-elle par admettre) et son amoureux lui a offert une carte avec écrit dessus « I love you » - en anglais dans le texte. La carte est dans sa poche et comme ses gants s'y trouvent aussi, la carte, elle est toute mouillée maintenant et elle en est sincèrement désolée. Oui, vraiment.

Alors, pour lui faire plaisir, je vais acheter des fleurs  - je parviens toutefois à lui faire renoncer aux chocolats « mon chéri » : je n’aime pas la liqueur de cerise, lui dis-je malencontreusement et elle de me rétorquer illico: mais ce n’est pas pour toi que tu les achètes les chocolats ? – oui, mais maman, elle n’aime pas non plus la liqueur de cerise.  C’est vrai, je ne mens pas; j’achète, nous achetons une boîte de chocolats noirs; elle rit parce qu’elle sait que j’adore le chocolat noir.

Chez le fleuriste, c’est une journée triomphale, l’apothéose de tout un commerce. Autant les hommes qui font la queue, du comptoir à la porte d’entrée, ont des mines penaudes de gamins pris en flagrant délit d'eau de rose, autant les employées, des femmes toutes (sauf le fleuriste qui s’agite dans l’arrière-boutique comme un coq en cour), qui leur concoctent des bouquets sur mesure, gloussent de satisfaction et d’attendrissement mêlés à ce spectacle unique dans l’année :  tous ces malotrus, tous ces collégiens que l’amour, même sur commande, rajeunit et qui se contorsionnent en file indienne, les mains dans les poches. Achètent-ils des fleurs un autre jour de l’année ? On n’en douterait à entendre certains, confus, demander à l’employée des fleurs, enfin je veux dire un bouquet de fleurs, comme d’autres chez le coiffeur demandent à s’y faire couper les cheveux.

Cette année, la Saint Valentin a donc eu un petit air de fête des mères mais Lydia n’en demandait pas tant. Lisa, elle, n’avait de pensées et autant de dessins que pour son amoureux. Aujourd’hui encore, elle y a passé la fin de l’après-midi après l'école, je suis allé l’y chercher. Quand je suis arrivé, tout deux se sont cachés avec des fous rires dans la mezzanine. Il a fallu user de beaucoup de persuasion pour les en faire descendre. Quand ils sont quittés sur le pas de la porte, d’un air décidé et appliqué, Lisa lui a donné un baiser. Lui bien sûr, il avait l’air complice mais tout de même pas très au courant de ces pratiques et des étiquettes qui vont avec, qui vont dessus. Il lui a rendu son baiser parce que sa mère le lui a demandé. Décidément, les filles ont toujours un temps d’avance. Même sur les pères.