25 février 2013

Atterrissages


Arrivée à Amman (vol Zurich - Amman)

Survolant les Alpes, c’est à peine si je peux distinguer les nuages des cimes enneigées. Descendu à hauteur des nuages, je vois enfin la différence : d’un côté, des reflets acérés, des angles aigües et scintillants, de l’autre de l’écume, de la crème fouettée, des îles flottantes.

En deux semaines, j’ai pris l’avion davantage qu’au cours des dix derniers mois. D’abord, Amman puis Tbilissi où je passe dix jours. Comme à chaque vol j’avais une place fenêtre, j’ai pu à loisir prendre des photos en me demandant cependant si je saurai les distinguer plus tard, une fois que j’aurais oublié quels détails infimes les distinguent. En voici quelques unes. Les légendes disent où elles ont été prises. Il n’y en a pas encore assez pour que j’eusse déjà oublié l’endroit, le moment (jour ou nuit), les lumières ou l’ombre d’un relief ou d’un paysage.

En quittant Amman (vol Amman - Athènes)
Avec moi j’ai un ordinateur portable qui me perte presque chaque soir de bavarder avec Lydia et les enfants et de les voir aussi. Je leur montre ma chambre ; Lisa veut voir la salle de bain ; Marie m’envoie des baisers de la main sur sa bouche, qui s’envolent jusqu’à moi, comme elle me le fait quand je suis là, quand chaque soir j’éteins la lumière derrière moi en quittant sa chambre. Toutes deux font comme si j’étais là, juste à côté et j’ai cette impression moi aussi. Lisa cependant me demande quelle heure il est chez moi, de mon côté. Depuis quelque temps, l’heure l’obsède, elle la demande sans cesse comme si c’était une personne distincte de nous tous et dont il faut prendre des nouvelles, de temps en temps.

Vouliagmeni (vol Amman-Athènes)
Si Olga n’était pas là, jamais je n’aurais pu m’absenter si longtemps. Je me rends compte aussi à quel point j’ai perdu l’habitude d’être sans elles. Elles me manquent et il n’y a rien de plus troublant que d’être seul dans une chambre d’hôtel à des milliers de kilomètres des siens, à se demander si tout va bien quand on n'est pas là. Maintenant, me dis-je, elles doivent être déjà réveillées ; ce doit être la course: petit-déjeuner, combinaisons de ski à enfiler, chemin de l’école, portillon, portail de l’école, un « bonjour » par-ci, un autre par-là, à des pères ou mères de famille croisés tous les jours, la cohue dans le couloir de l’école, le banc où Lisa s’assied pour retirer sa combinaison, pour se déchausser, pour enfiler ses chaussons, le « bonjour » au maître, quelques mots parfois échangés. La routine.

Au dessus des Alpes (vol Athènes-Genève)
Je n’avais jamais été à Amman et je me demandais bien ce que j’y trouverai. Mais le séjour fut trop court pour que j’y trouve quoi que ce soit. Je suis venu, je n’ai rien revu, je suis reparti. J’ai vu l’aéroport, la route de l’aéroport la nuit, Amman de la fenêtre de ma chambre d’hôtel, la salle de conférence rideaux tirés, le bar américain de l’hôtel. Pas eu le temps d’aller en ville. Je ne savais même pas où je me trouvais ; la ville est immense, bourdonnante, klaxonnante, des immeubles à perte de vue, tous les mêmes, hérissés d’antennes, de paraboles. Le matin, j’ai trouvé la baignoire toute terreuse et il y avait une fuite d’eau sous le lavabo. Dans la salle de conférence, je faisais face à une vingtaine de personnes, hommes et femmes (non voilées mais les cheveux dissimulés dans un foulard ; deux ou trois cependant ne portaient ni voiles ni foulards) qui m’ont écouté avec attention. Je ne savais rien d’eux, j’avais l’impression de me jeter à l’eau ; le matin, j’ai parlé debout, l’après-midi, je me suis assis. Les exposés étaient trop longs, il y avait trop de diapositives ; ceux de l’après-midi étaient même fastidieux mais ils ont posé des questions, beaucoup de questions et en toute fin de journée, un débat s’est engagé qui m’a permis de mieux cerner ce qui les préoccupait.
En quittant Amman (vol Amman - Athènes)

Parlement contesté, partis politiques discrédités, minorités sous-représentées, femmes inquiètes, démocratie bancale, tribalisée, un roi respecté mais qui ne va pas assez loin, pas assez vite et qui a peut-être de bonnes raisons de ne pas s’engager trop loin : à qui donc profite la démocratie ? Et à quoi servent tous ces discours sur la démocratie, valeur universelle, idéal indépassable ? Je me rends bien compte que ça ne m’intéresse pas de rabâcher la même antienne. C’est tellement simple pour moi, l’étranger, de venir discourir ainsi, de jouer au candide qui n’a rien compris mais qui sait tout. Ceci dit, je ne veux pas non plus jouer au désabusé, comme je l’ai vu souvent faire ; je ne tiens pas à verser dans le cynisme facile, mécanique. Entre les deux, il doit bien y avoir une contenance possible.

à l'approche d'Amman (vol Zurich - Amman)
Je la cherchais tout en m’adressant à eux. Il y avait là une jeune Anglaise qui travaille pour une ONG locale, celle-là même qui, en partenariat avec une ONG Allemande (c’est elle qui m’employait), organisait la formation. A quoi cela rime-t-il, voudrais-je lui demander ? Mais elle ne me comprendrait pas. Elle me prendrait pour un vieux con. Depuis peu, je remarque qu’on me parle différemment. J’ai dû passer un cap. Mon âge se voit désormais et les tout jeunes le voient. Tout cela se fait en douceur, sans le dire. Un type de mon âge, on s’attend à ce qu’il soit désabusé. On s’attend à ce qu’il fasse le coup de l’expérience, des déjà-vus et des tout-essayé. Alors, je me tais. Je sens bien que je lui ferai peur. J’essaie de poser des questions au lieu des réponses. Elle est toute menue, intimidable, elle serait même fragile si elle n’avait cet accent Anglais haut perché, Cambridgien ou Oxfordien je ne sais, qui lui permet de se pavaner devant ce petit monde sans se démonter, avec l’aisance de celle qui s’adresse au monde entier dans sa langue maternelle. Il y a là aussi une Américaine d’origine Jordanienne qui, elle, contrairement à l’Anglaise, parle l’Arabe couramment, sans doute sa langue maternelle. Elle est restée toute la journée à prendre des notes tandis que l’Anglaise n’avait pas le temps, avait d’autres choses à faire au bureau. Le directeur, un Jordanien, le fondateur de leur ONG, a, semble-t-il, fait une courte apparition l’après-midi mais il n’est pas venu se présenter ce que j’ai trouvé indélicat.

aéroport de Munich (vol Genève - Munich)
Le soir, je me suis retrouvé tout seul dans ma chambre d’hôtel. Il était trop tard pour aller en ville et de toute façon, c’était où « en ville » et puis tout seul, ça ne me disait rien. J’ai dîné seul au bar Américain du Marriot voisin avec le «Dictionnaire amoureux de Stendhal » (de Dominique Fernandez), ne voyant pas d’autre endroit où aller (le quartier était désert, seulement traversé de temps en temps par des voitures en trombe, le plus souvent - à cause de la proximité des hôtels - des taxis en maraude qui jouaient du klaxon juste au cas où). Dans le bar enfumé, il y avait partout, suspendus au plafond, des écrans de télévision qui retransmettaient en continu des matches de la première « league » Anglaise. Les clients étaient presque tous des étrangers, presque tous des hommes engloutissant bière sur bière, avec des rires bien gras par dessus la mousse.

Amman - vue de ma chambre d'hôtel
Le lendemain, sur les collines surplombant la route de l’aéroport, une fois sorti des derniers faubourgs, des chameaux paissaient dans des enclos que j’ai trouvé bien exigus. Des moutons trottaient entre leurs pattes de grands échassiers (pourquoi n’étaient-il pas séparés ?). Les bergers en djellabas et keffiehs se risquaient jusque sur l’autoroute à trois voies pour y rattraper une chèvre égarée. Les champs étaient nus, la terre scarifiée, stratifiée ce qui donnait aux flancs des collines des airs de mille-feuilles. On se doutait que le désert n’était pas loin et si ce n’était pas le désert, c’était tout comme. Pourtant, à l’approche des terminaux, aux bicoques en tôle et toiles des bergers ont succédé des rangées de serres et de champs ensemencés. Dans le hall de l’aéroport, au-dessus des comptoirs, étaient affichés les portraits du Roi entouré de son père et de son fils.

Vu la vitesse à laquelle roulent les voitures, les accidents doivent être fréquents. Doublé par une voiture immatriculée en Arabie Saoudite, le chauffeur de taxi a vociféré par la portière puis comme pour s’excuser, en me regardant dans le rétroviseur central, il m’a dit : « Saudis… you know». Apparemment, les Saoudiens sont de bien pires conducteurs que les Jordaniens. J’avais appris quelque chose. 

A l’aller, toujours sur le chemin de l’aéroport (décidément tout s’est "passé" là, dans cet intervalle), j’ai reçu un appel de France. C’était le centre de loisirs où, certains jours de la semaine, les enfants passent les fins de journée après l’école. Aujourd’hui était l’un de ces jours. Olga était passé les prendre. Ne la connaissant pas, ils lui ont demandé son passeport puis ils m’ont appelé. J’avais oublié de les prévenir. Je me suis excusé et Olga a été autorisée à les ramener à la maison. Cela m’a paru cocasse de recevoir cet appel dans ce taxi, au milieu de ce que j’imaginais être le désert (parce que je n’y voyais rien, il faisait nuit noire), sur le chemin d’Amman dont les faubourgs se résumaient, me semblait-il, à des alignements de bergeries d’où émergeaient des géants à bosses, des chiens édentés et des chèvres noires.

C’est tout ce que j’ai vu, ou imaginé, et de tout là-haut, dans le désert étoilé, j’ai pris, en m’envolant, quelques photos à la volée où, sous l’aile de l’avion, on distingue les lumières de la ville et les feux du désert.

A l’aéroport, pour faire bonne figure, j’ai acheté pour Lydia et Olga des produits de beauté de la mer morte. Et pour les filles, des bracelets qu’elles ont voulu porter à l’école.   

à bord du vol Zurich - Amman

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