31 janvier 2012

Une mare à flocons


Ce matin, un tapis de neige recouvrait le sol, alourdissait les arbres, coiffait les toits. Les enfants sont allés en combinaison de ski se rouler dans la neige du jardin.

Lisa a attrapé un rhum. Elle tousse depuis hier. Elle n'est pas restée longtemps dehors.  J'ai cru qu'elle avait de la fièvre tant elle me parassait affaiblie. Mais non, pas de fièvre. Elle semble s'assoupir. Elle ne devrait pas tarder à s'endormir.

Finalement, cette grève, elle est bien tombée.

Il neige de nouveau à gros flocons. Je travaille à mon rapport. Sans entrain.

J'ai laissé Marie libre de décider quand nous ferons les devoirs. Il va bien falloir que je force sa décision. Comme à chaque fois.




Dernier jour de janvier. Dans les jours qui viennent, en plus des chutes de neige, est prévue la chute des températures. Par crainte du gel, j'ai rempli le frigidaire avec toutes les bouteilles entreposées dans le garage.

Jeudi, on ira à l'école en luge. Les enfants en bavent d'aise. Rien que pour cela, ils iraient à l'école jour et nuit. Maintenant, là, tout de suite.

L'arbre tout rabougri devant la maison a des boules de neige aux jointures. On dirait des feuilles, un printemps de neige, avec des cristaux dans les nervures. Ou bien l'au revoir du père noël, noyé dans une mare à flocons.

C'est une journée un peu terne, rien de saisissant. Lisa passe me voir, met son nez sur mon écran, puis s'en va, je devrais éteindre la télévision mais je ne le fais pas. Je vais le faire. Les devoirs, les miens (le rapport), ceux de Lisa qui prononce des mots et demande si l'on entend un a dans le mot prononcé, puis un u, puis un o, puis un i.

Avion.
Sucre.
Bateau.

Ce e, ce a et ce u qui font un o.

L'évidence au prix de l'indéchiffrable. L'eau sur laquelle glisse le bateau.

Je l'entends qui pleure. Elle pleure de fatigue. Et quand je suis avec elle sur le canapé, elle se blottit tout contre moi.

J'ai éteint la télévision. Voilà.








30 janvier 2012

Droit de grève


Ce blog est une boîte à souvenirs où sont consignées de toutes petites choses du quotidien qui, sur le moment, paraissent, sont tellement anodines que j'ai bien de la peine à me les remémorer et à les trouver dignes du moindre intérêt. Ceci dit, je sais bien que cinq, dix ans plus tard ou davantage, elles le seront, du moins aux yeux des intéressées (mère et filles) et de l'intéressé (le père). Et je me suis dit, tout à l'heure à l'école, râlant d'avoir les enfants deux jours consécutifs à la maison (le mardi, jour de grève, et le mercredi) alors même que je suis bien en peine de boucler ma revue de loi, que ce tract trouvé dans la pochette de Lisa, au dessus de la rangée de patères, viendrait plus tard rappeler bien des choses au sujet de l'école Française de ce début de XXIème siècle.

Marie a eu sa copine à la maison ce week-end. Alicia est Italienne, parle Italien chez elle, a un petit frère qui est dans la même classe que Lisa qui, intérrogée à ce sujet, fait les yeux ronds puis opine de la tête. Alicia et Marie ont dormi dans la chambre de Marie. "Dormi" est un grand mot. A minuit passé, je les ai encore surprises chahutant au fond de leur lit. Lisa était jalouse, elle ne voulait pas dormir seule; à table, elle a insisté pour s'asseoir, elle aussi, à côté d'Alicia puis elle a tenu à déclarer publiquement qu'Alicia lui avait dit qu'elle était sa copine et pour elle, cela valait bien une déclaration d'amour dans les formes.

Quand elle a une amie à la maison, Marie oublie tout le reste, parents y compris.  Elle veut épater son amie à tout prix, lui montrer tout ce qu'elle a, elle voudrait que sa copine s'extasie à la vue de toutes ses richesses. Cela ne se passe jamais comme elle le souhaite. Elle est déçue, s'agace, devient mauvaise par instants ce qui a le don de m'exaspérer, sa mère faisant preuve de plus de patience que moi. A table, chacune a comparé ses notes, ses performances scolaires. Alicia, prise dans une spirale de chiffres et additions vertigineuses, lui a asséné une leçon bien sentie sur sa capacité à aller aussi loin que possible dans l'art du calcul mental: 1+1 = 2; 2+2= 4; 4+4=8; 8=8=16; 16+16=32; 32+32=64; 64+64=128; 128+128=??????????. Marie, décrochée, a ravalé sa frustration de voir son amie déployer ainsi son aptitude au calcul mental (elle survolait Marie dans les nuages des milles et des cents, Marie s'étant arrêté à...128), déclarant sur le ton du "je vous l'avais bien dit": "je vous l'avais bien dit qu'elle était bonne en math" ! L'air aussi de dire que bon, être bonne en math, c'est pas la fin du monde. Et on nous fera croire que le goût de la compétition - tout comme le sens de la propriété - ne sont pas choses innées...à moins que ce soit là, un acquis, acquis par l'école. Marie a ce goût chevillé à l'âme et quand on l'a, on en vient presque aussitôt à en souffrir puisque les comparaisons ne sont pas toujours - voire pas souvent - avantageuses. Difficile de lui tenir un discours raisonné en cherchant à lui ôter de la tête ce jeu du plus fort, de plus ceci ou du plus cela, quand, par ailleurs, on la tanne pour qu'elle fasse ses devoirs, la fête quand elle obtient de bonnes notes, la tance quand elle en obtient de mauvaises. Ce qui lui arrive alors, c'est de chercher par tous les moyens à briller, à attirer les regards sur elle, à exister aux yeux des autres. Elle en vient aux exagérations, aux vantardises, au mensonge, rien de très grave mais bon, on s'en offusque tout de même.

Sa copine et elle ont prévu de faire un exposé sur les chiens. Marie a trouvé dans un livre toute la matière de son exposé. J'ai photocopié la page du livre en question et lui ai expliqué l'importance qu'il y a à dire les choses dans un certain ordre. Puis je lui ai dit que je pourrais photocopier l'un de ces dessins en autant d'exemplaires qu'il y a d'élèves dans sa classe ce qui l'a littéralement enchantée. Elle est restée là, les yeux rivés à la photocopieuse, guettant l'apparition de chaque nouvelle copie sur le plateau oblique. Survient alors Lisa qui aussitôt s'empare de l'un de ses dessins et me l'amène pour que je le photocopie illico. Le succés de cette opération a dépassé mes espérances. J'ai tout de même photocopié le dessin de Lisa. Vingt-neuf copies donc pour Marie et une pour Lisa qui s'en est allée la montrer à Lydia.

Troisième leçon de ski pour Lisa (Marie était restée à la maison pour y accueillir sa copine). Elle y fait preuve d'une ténacité, d'un entêtement à apprendre qui m'étonne toujours. Elle a voulu continuer, la leçon finie (qui dure deux heures), et pendant encore trois quart d'heures, elle s'est échinée à remonter la pente, cramponnée au câble, puis à la descendre en pliant bien les genoux et en tapotant d'une main sur le genou de la jambe censée opérer le virage. J'ai dû la forcer à s'interrompre. Dans la cabine qui nous ramenait au Crozet, nous avons bavardé elle et moi. Lisa a une faculté que ni Marie ni moi ne possédons, de tourner la page, de passer à autre chose, de ne jamais s'appesantir tout en restant toujours très concentrée sur ce qui l'occupe au moment présent.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, elle s'est écroulée. Je l'ai portée dans mes bras dans ceux de Lydia qui attendait sur le perron. Elle a ouvert un oeil puis deux pour apercevoir le visage d'une inconnue, celui d'Alicia. Elle a fait les yeux ronds, elle s'est réveillée tout à fait, elle a commencé à vouloir être des leurs, la copine avec ses copines, qu'elle soit soeur ou copine à part entière. Les deux grandes l'ont bien sûr snobée mais elle a tout de même obtenu, à force de les harceler, de jouer avec elles. Le soir seulement, il a fallu se séparer, dormir seule mais ça, au fond, elle sait y faire. Elle aime ces moments de bascule vers la nuit, ces moment de tendresse, de connivence, de jeux partagés avec sa mère. Les histoires de mini-loup, le jeu de cache-cache quand maman remonte avec le lait et ne la trouve pas dans son lit, s'en désole ostensiblement, la retrouve, les paroles échangées que je ne comprends pas, les caresses, les câlins, la couette remontée jusque sous le menton, les baisers, les paroles encore, les dernières. Celles-là, je les comprends, ce sont toujours les mêmes.

 

24 janvier 2012

Droit aux devoirs

 


Marie: je n'aime pas dormir. Dormir, on ferme les yeux et il ne se passe rien. Et puis on se réveille et c'est "demain". Et puis je ne me souviens jamais de mes rêves.

Lisa revendique un droit aux devoirs. Dès que Marie, avec toute la mauvaise grâce dont elle est capable, se met aux siens, Lisa sort son cahier d'exercices et s'installe à la table du salon, en face de Marie. Je lui lis les énoncés, je lui explique et la voici qui s'y met.

C'est un peu au-dessus de ses capacités (enfants de 5 ans, indique la couverture) mais elle s'escrime à comprendre, ne se décourage pas. Elle comprend que les additions, c'est mettre des choses ensemble. Quoiqu'elle se demande pourquoi on a éprouvé le besoin de les séparer pour ensuite les réunir à nouveau. Partir du tout pour aller au rien, non plutôt au un. Elle commence à faire le lien entre les caractères des chiffres et le nombre de choses. Je me rendais pas compte à quel point tout de cela avait une dimension philosophique.

Papa: tu as pleuré ? Lisa: non, je n'ai pas pleuré, je suis seulement tombé, papa. Réfléchissant quelques secondes au sens de ma question: et puis je ne suis plus un bébé.

Quelques minutes plus tard: toi, tu es un grand, moi un bébé moyen et maman une grande moyenne.

Nous avons skié déjà par deux fois sur les pentes du Crozet. Marie se débrouille bien. Lisa confond encore chassé-croisé et chasse-neige. Ce qui lui plait, c'est la corde qu'il faut saisir pour être tiré vers le haut de la pente. Fatiguée de tomber, une fois arrivée en haut de la pente, elle déchausse ses skis, descend, les skis dans les bras, les rechausse une fois en bas, se resaisit de la corde et se laisse une nouvelle fois aspirée vers le haut de la pente. Pendant qu'elles ont leurs leçons de ski (chez les "piu piu" pour Lisa, chez les "flocons" pour Marie), je me hisse, grâce au télésiège, au sommet de la station d'où la vue est saisissante: le Jura d'un côté, tâcheté de neige; les cimes des Alpes de l'autre, d'un blanc immaculé, qui tendent le cou au-dessus des nuages.

Grâce aux devoirs de Marie, je réapprends des choses oubliées, enfouies. Je suis étonné de voir à quel point, dès le CE2, on se plonge dans le nuit des temps préhistoriques avec un tel luxe de détails que parfois, je ne réapprends pas, j'apprends tout simplement.

Marie: papa, je peux inviter Alicia samedi. Est-ce qu'elle pourra rester dormir chez nous ? 

Sous ma dictée, elle griffonne des mots d'invitation sur une carte d'invitation. Je lui fais écrire notre numéro de téléphone. Il faut que je parle aux parents.

Lundi, sortie de l'école. Dès qu'elle m'aperçoit, Marie me tend une carte d'invitation reçue de sa copine Alicia. Elle est invitée à son anniversaire. Pas ce samedi, le samedi de la semaine d'après. Donc, notre invitation pour ce samedi tient toujours.

06 janvier 2012

Volets fermés


Inutile d'ouvrir les volets le matin quand je descends préparer le petit déjeuner: il fait encore nuit et cela va durer jusqu'au moment de partir.

Insensiblement, jour après jour, le sapin (voir photo) s'effiloche, se désagrège. Il va falloir le faire disparaître, le recycler. Tout se transforme, rien ne se perd. Et les boules et guirlandes de regagner leur boîte de carton que l'on remisera quelque part dans le garage. L'année prochaine, on pestera de ne plus mettre la main dessus.

Les parents qui auront tout misé sur leurs enfants seront déçus. L'ingratitude en dit moins long sur les ingrats que sur ceux qui s'en offusquent. Ceux-là seuls sont à plaindre. Car il ne faut pas s'attendre, au sens littéral du terme. Il n'y a pas d'esprit de sacrifice qui tienne. Les voies impénétrables de l'égoïsme mènent toutes à la solitude. Une solitude apaisée ou bien tourmentée.

Séance "devoir" hier soir. Marie à la peine. Marie qui pleurniche. Et moi qui m'en veux, par la suite, d'avoir peut-être été trop dur. Aujourd'hui, contrôle de mathématique. Sis fois six égal trente-six. La table de pythagore. les centimètres et les millimètres. L'équerre et la règle.

Mi-rieuse, mi-sérieuse, Lydia m'assure qu'elle a déjà trop de choses en tête pour y mettre aussi les chiffres. Ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les échelles de valeurs, les graduations, les unités de mesure. Ce qui l'intéresse, ce sont les émotions, toutes ces choses enfouies qui ne se mesurent pas.

Météo océanique, grands vents, pluie gantée de cristaux de neige. Lisa ne veut plus de ses kiwis, Marie de sa poire. Il est temps de partir. Et dans le vestibule où l'on ne peut pas tenir tous à la fois, chacun de chausser ses bottes ou bottines, de remonter des fermetures éclairs, d'enfiler des bonnets, d'enrouler des écharpes. Marie préfère sa casquette. Ca lui donne un air de gavroche. A six ans, elle rêvait de princesses. A huit, elle se voit cavalière.

Il ne fait plus nuit. Soudain, la neige sort de l'ombre.

04 janvier 2012

Allez dessine !


Un autre dessin de Marie. Toujours inspiré par notre quotidien mais aussi "Allez raconte", un dessin animé assez délirant dont elle est une fan inconditionnelle.

Hier, nous avons tiré la fève. C'est une fois encore Marie qui l'a eue. A sa grande joie. Dans une petite boîte, elle conserve précieusement toutes les fèves des années précédentes, y compris celles que d'autres ont obtenues. Il y en a une que Lydia a trouvé dans sa part de galette il y a très exactement neuf ans. Curieusement sur cette fève en forme de carte postale en relief était écrit le mot "fille". On ne savait pas alors qu'on aurait une fille sept mois plus tard.

Hier, à la sortie d'école, le maître est venu jusqu'à la barrière me parler, à l'instigation de Marie qui se demandait si oui ou non, elle aurait "soutien" tous les mardis et jeudis comme lors du premier trimestre. Il m'a dit qu'elle n'en avait plus besoin vu ses résultats. Elle est tout de même restée: il me semble qu'elle aime ces heures en petit groupe - dont sa meilleure copine fait partie - et de plus grande disponibilité du maître.

03 janvier 2012

Timidités

Lisa hier était fière de savoir écrire "maman". Et puis de reconnaître les syllabes, celles où il y a un "a" (on coche la case), celles où il n'y en a pas (on ne coche pas la case).  

Marie semblait abattue lors de la soirée de Noël (en Grèce). Elle avait eu de la fièvre quelques jours plus tôt et depuis, elle n'était plus la même. Elle ne jouait ni avec Lisa ni avec Mélina, restait dans son coin et quand on la questionnait, elle répondait que tout allait bien. Elle ne boudait pas, elle était apathique. On aurait dit un début d'adolescence. Je me rends compte qu'elle souffre de ne plus avoir de cils et sourcils. Elle ne dit rien mais n'en pense pas moins. Le soir de Nouvel An, Lydia lui a maquillé des sourcils en trompe l'oeil mais voyant certaines photos prises ce soir-là, je trouve que ça lui donne une mine artificieuse de poupée.

Lisa devient timide. Le soir de Noël, chez Christophe, elle a refusé de chanter ou alors juste un filet de voix. Tandis que Mélina y allait d'une voix plus assurée. Léandre, lui, chante avant même de savoir parler. D'une voix tonitruante, il dame le pion à ses dames qui le dévisagent, médusées. Quand dieda a déballé sous ses yeux le cheval de bascule et l'y a hissé, il a perdu de sa superbe. Les filles, elles, pendant ce temps, déchiraient à qui mieux mieux les emballages des cadeaux. A l'école, l'assistante de la maîtresse houspille Lisa quand elle la voit soudain si timide dès que je parais pour l'emmener avec moi: c'est ton père qui te rend timide ? s'exclame-t-elle. Parce qu'en classe, c'est une vraie pie ! ajoute-t-elle en se tournant vers moi. Elle est timide, en effet, mais devant moi vis-à-vis des autres, pas avec moi, seul à seul (bien au contraire). Chaque matin, après que sa mère l'a habillée (ou du moins l'a accompagnée dans cette voie) et lui a fait ses couettes pendant qu'en bas, je prépare le petit-déjeuner, elle minaude dans l'escalier, attendant que je lui fasse un compliment sur sa tenue (c'est Lydia qui me prévient d'en haut). Là, oui, elle est timide avec moi, hors de toute autre présense, juste d'elle à moi, pour ainsi dire. En d'autres circonstances, il arrive quelquefois qu'elle demande à sa mère de me dire de ne pas la regarder, de me retourner. Et si je ris, même à propos de toute autre chose qu'elle n'a pas saisi, elle croit ou craint que je me moque et s'en inquiète aussitôt auprès de sa mère. C'est étrange. Il y a un soupçon d'espièglerie là-derrière mais aussi une part plus sérieuse. Alors que Marie n'a jamais eu ce genre de timidité avec moi.

Marie a commencé la lecture des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur. L'a frappé la scène où Sophie décide, par provocation, de se couper les sourcils avec des ciseaux.

Ce matin, branle-bas-le-combat: jour de rentrée. Lisa est contente, pas Marie qui sait que la série des contrôles va reprendre. Moi-même je suis sceptique quand je vois le rythme éffréné qui leur est imposé. On ne leur donne pas le goût d'apprendre mais celui de se mesurer les uns aux autres. Ou du moins, celui-ci finit par prévaloir, me semble-t-il. Et j'entends de plus en plus Marie s'inquiéter de connaître les notes de ses copines. Le maître ne clame pas les notes à haute voix, devant toute la classe mais désormais les enfants cherchent par eux-mêmes, en récréation ou après la classe, à savoir où ils en sont, poussés en cela par les parents (qui autrement ont eux-même peu de repères, il faut bien dire). C'est un engrenage.

Lisa adore le cérémonial du coucher. C'est un vrai cérémonial qui se joue entre elle et sa mère, en toute complicité, et dont je suis exclu. Lydia absente, elle consent alors à me le faire jouer, m'autorisant toutefois des variantes ou des minorations (moins de bisous par exemple au moment d'éteindre la lumière). Au centre du rituel, la lecture d'une histoire, de préférence les aventures de mini-loup dont l'espièglerie la ravit. Lydia se retrouve bien souvent à devoir lire en Français. Après cela, il lui faut son biberon de lait que sa mère descend préparer en cuisine. Quand elle remonte les escaliers, Lisa alors se cache dans la chambre et il faut faire semblant de ne pas la trouver. C'est elle qui doit se trouver et en rire. Retour sous la couette, ajustée sous le menton puis seulement, elle se redresse, tête goulûment sa dose lactée, se recouche, attend les baisers et alors seulement, il faut éteindre la lumière, laisser seulement la lampe de chevet. Un biberon à son âge, ça semble incongru mais il y a chez elle comme une sorte d'effet de compensation pleinement assumée: laissez-moi faire la toute petite et je serai grande le reste du temps, semble-t-elle nous dire. Et c'est exactement ce qu'elle fait. Le reste du temps, en effet, elle s'assume, pour dire les choses en langage d'adulte, elle ne se pose pas de questions inutiles, va droit au but, montre beaucoup de persévérance dans tout ce quelle entreprend, fait preuve d'une soif d'apprendre, de connaître qui parfois nous dépasse. Mais le soir, elle veut être traitée comme un bébé. Elle veut sa tétine, son biberon, ses couches. Et à l'opposé de la discipline et du volontarisme forcenés des mères Françaises qui mesurent les progrès accomplis à ses signes extérieurs (plus de biberon, plus de couches, plus de tétine), la mère Russe qu'est Lydia croit avant toute chose en les vertus de l'amour maternel, donné sans compter, sans mesure, sans chicanerie. Il y a là un naturel qu'on ne trouve pas ici. Elle y croit sans se le dire, sans me le dire. Ce n'est pas une stratégie, une méthode. C'est juste une chose naturelle. Et l'on voit bien qu'en rien, cela ne "pénalise" (horrible mot, souvent utilisé ici) Lisa.

Sur la photo, Marie et Lisa mais aussi Ada et Max. Et puis le petit dernier, Léonard, né l'année dernière, à Varsovie lui aussi, un bébé peinard, tranquille, qui fait ses nuits.  

02 janvier 2012

Un dessin, l'ennui, un film Russe, les devoirs, le cheval de Gex...



Commençons l'année par un dessin de Marie qui, sur le mode onirique, entrelace ses pensées et rêveries du moment. Le cheval pourrait être un cheval de Troie - comme le suggère l'escalier escamotable sous l'encolure - mais c'est tout bonnement un cheval de Gex où se trouve son club d'équitation. L'avion-libellule, c'est celui du retour de Grèce la semaine dernière; le bonhomme de neige, celui qui a fondu, une fois la pluie revenue et les feuilles tombées - comme le suggèrent les arbres en bas à gauche. Il y a d'autres détails, énigmatiques, tirés de ses livres, de ses films. Rien qui n'évoque la fin ou le début d'une année, juste le cours d'une vie d'enfant. Le temps n'est pas encore à sa place, il est juste la lubie d'adultes compulsivement attachés à la mesure de toute chose, à commencer par le temps et l'espace.

Je vais justement changer l'éphéméride de mon pupitre, le remplacer par celui acheté en Grèce. J'aime à lire les jours en Grec, à compter les saints et, plus rares, les saintes du calendrier Orthodoxe. Dehors, il pleut, ce n'est pas l'hiver mais une fin d'automne, un début de printemps, un entre-deux saisons, poisseux, sinistre. Mais il y a de la neige dans les stations; les skieurs et les commerces sont à la fête. Marie a retrouvé Ada, 6 ans, et Lisa, Max, 4 ans, dont elle ne se souvenait pas, comme lui ne se souvenait pas d'elle (je posterai des photos de ses retrouvailles demain). Elles ont partagé leurs chambres avec leurs invités. Et quand il a fallu se quitter, ce fut le drame: "Papa, comment je vais faire maintenant ? Je m'ennuie...".  Le drame, c'est l'ennui.

L'école reprend demain, alors l'ennui sera de courte durée. Vendredi, contrôle de mathématiques et donc, l'école reprend pour moi aussi. Le sapin dans le coin du salon est soudain devenu incongru. Restent les restes du repas du réveillon qu'on réchauffe au micro-ondes et que les enfants snobent en quêtes de nourritures plus fraîches et moins sophistiquées (une dinde farcie au fois gras, la salade l'Olivier, une salade Russe). En ce moment, Lydia regarde le film que les Russes se repassent chaque année à tous les réveillons de Nouvel An et qui est ponctué de chansons mélancoliques accompagnées à la guitare sèche. Un film devenu mythique là-bas, qui date du début des années 70 et donc les deux acteurs principaux, elle Polonaise (doublée en Russe dans le film à) cause de son accent Polonais en Russe), lui Russe, sont devenus des icônes non-orthodoxes du passage du temps. Le thème en est simple: à la suite d'une beuverie entre copains le jour du réveillon du Nouvel An, un jeune homme se substitue par erreur à l'un des copains à bord d'un avion qui l'emmène de Moscou à Léningrad; là, il donne son adresse à un taxi qui le dépose devant une tour d'immeuble; il ne s'est rendu compte de rien, croit rentrer chez lui: le même numéro de rue, le même numéro d'appartement, la même clé, le même appartement à quelques détails d'ameublement près. Mais ce n'est pas chez lui, il se croit à Moscou, il est à Léningrad; une jeune femme rentre chez elle et le trouve endormi dans son lit; d'abord, effrayée, elle se résoud ensuite à le réveiller et à le mettre dehors; lui ne comprend pas; encore à moitié ivre, la voix pâteuse, il proteste, se rebiffe. Et quand, à la suite d'une longue explication avec la jeune femme, il comprend enfin et s'apprête à quitter les lieux, survient l'amant de la jeune femme, invité chez elle pour y passer la soirée du réveillon. S'ensuit la scène vaudevillesque que l'on imagine aisèment mais traitée avec grâce, légereté et qui elle-même provoque des quiproquos en chaînes. L'amant jaloux ne croit pas les explications de la jeune femme, il s'en va, revient, repart, revient tandis que l'intrus, ayant réalisé sa méprise, entreprend de l'expliquer à sa maîtresse qui l'attend chez elle...à Moscou et qui ne le croit pas davantage que l'amant de Léningrad ne croyait sa maîtresse. Les deux, l'homme et la femme, ainsi confrontés à la même déconvenue, finiront par tomber dans les bras l'un de l'autre mais le dire ainsi ne rend pas justice au film. C'est un vaudeville certes mais mâtiné de satire sociale - tolérée sous Brejnev, qui ne l'aurait sans doute pas été auparavant - et dont l'humour se pare de ce sursaut de l'âme, brusque, imprévisible par instants (la réaction des personnages à certains moments est totalement inintelligible pour un étranger), douce et mélancolique par ailleurs, qui rend le film attachant.

Voilà maintenant, il va falloir que je gâche la fête en rappelant à Marie que l'heure des devoirs est venue...