03 janvier 2012

Timidités

Lisa hier était fière de savoir écrire "maman". Et puis de reconnaître les syllabes, celles où il y a un "a" (on coche la case), celles où il n'y en a pas (on ne coche pas la case).  

Marie semblait abattue lors de la soirée de Noël (en Grèce). Elle avait eu de la fièvre quelques jours plus tôt et depuis, elle n'était plus la même. Elle ne jouait ni avec Lisa ni avec Mélina, restait dans son coin et quand on la questionnait, elle répondait que tout allait bien. Elle ne boudait pas, elle était apathique. On aurait dit un début d'adolescence. Je me rends compte qu'elle souffre de ne plus avoir de cils et sourcils. Elle ne dit rien mais n'en pense pas moins. Le soir de Nouvel An, Lydia lui a maquillé des sourcils en trompe l'oeil mais voyant certaines photos prises ce soir-là, je trouve que ça lui donne une mine artificieuse de poupée.

Lisa devient timide. Le soir de Noël, chez Christophe, elle a refusé de chanter ou alors juste un filet de voix. Tandis que Mélina y allait d'une voix plus assurée. Léandre, lui, chante avant même de savoir parler. D'une voix tonitruante, il dame le pion à ses dames qui le dévisagent, médusées. Quand dieda a déballé sous ses yeux le cheval de bascule et l'y a hissé, il a perdu de sa superbe. Les filles, elles, pendant ce temps, déchiraient à qui mieux mieux les emballages des cadeaux. A l'école, l'assistante de la maîtresse houspille Lisa quand elle la voit soudain si timide dès que je parais pour l'emmener avec moi: c'est ton père qui te rend timide ? s'exclame-t-elle. Parce qu'en classe, c'est une vraie pie ! ajoute-t-elle en se tournant vers moi. Elle est timide, en effet, mais devant moi vis-à-vis des autres, pas avec moi, seul à seul (bien au contraire). Chaque matin, après que sa mère l'a habillée (ou du moins l'a accompagnée dans cette voie) et lui a fait ses couettes pendant qu'en bas, je prépare le petit-déjeuner, elle minaude dans l'escalier, attendant que je lui fasse un compliment sur sa tenue (c'est Lydia qui me prévient d'en haut). Là, oui, elle est timide avec moi, hors de toute autre présense, juste d'elle à moi, pour ainsi dire. En d'autres circonstances, il arrive quelquefois qu'elle demande à sa mère de me dire de ne pas la regarder, de me retourner. Et si je ris, même à propos de toute autre chose qu'elle n'a pas saisi, elle croit ou craint que je me moque et s'en inquiète aussitôt auprès de sa mère. C'est étrange. Il y a un soupçon d'espièglerie là-derrière mais aussi une part plus sérieuse. Alors que Marie n'a jamais eu ce genre de timidité avec moi.

Marie a commencé la lecture des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur. L'a frappé la scène où Sophie décide, par provocation, de se couper les sourcils avec des ciseaux.

Ce matin, branle-bas-le-combat: jour de rentrée. Lisa est contente, pas Marie qui sait que la série des contrôles va reprendre. Moi-même je suis sceptique quand je vois le rythme éffréné qui leur est imposé. On ne leur donne pas le goût d'apprendre mais celui de se mesurer les uns aux autres. Ou du moins, celui-ci finit par prévaloir, me semble-t-il. Et j'entends de plus en plus Marie s'inquiéter de connaître les notes de ses copines. Le maître ne clame pas les notes à haute voix, devant toute la classe mais désormais les enfants cherchent par eux-mêmes, en récréation ou après la classe, à savoir où ils en sont, poussés en cela par les parents (qui autrement ont eux-même peu de repères, il faut bien dire). C'est un engrenage.

Lisa adore le cérémonial du coucher. C'est un vrai cérémonial qui se joue entre elle et sa mère, en toute complicité, et dont je suis exclu. Lydia absente, elle consent alors à me le faire jouer, m'autorisant toutefois des variantes ou des minorations (moins de bisous par exemple au moment d'éteindre la lumière). Au centre du rituel, la lecture d'une histoire, de préférence les aventures de mini-loup dont l'espièglerie la ravit. Lydia se retrouve bien souvent à devoir lire en Français. Après cela, il lui faut son biberon de lait que sa mère descend préparer en cuisine. Quand elle remonte les escaliers, Lisa alors se cache dans la chambre et il faut faire semblant de ne pas la trouver. C'est elle qui doit se trouver et en rire. Retour sous la couette, ajustée sous le menton puis seulement, elle se redresse, tête goulûment sa dose lactée, se recouche, attend les baisers et alors seulement, il faut éteindre la lumière, laisser seulement la lampe de chevet. Un biberon à son âge, ça semble incongru mais il y a chez elle comme une sorte d'effet de compensation pleinement assumée: laissez-moi faire la toute petite et je serai grande le reste du temps, semble-t-elle nous dire. Et c'est exactement ce qu'elle fait. Le reste du temps, en effet, elle s'assume, pour dire les choses en langage d'adulte, elle ne se pose pas de questions inutiles, va droit au but, montre beaucoup de persévérance dans tout ce quelle entreprend, fait preuve d'une soif d'apprendre, de connaître qui parfois nous dépasse. Mais le soir, elle veut être traitée comme un bébé. Elle veut sa tétine, son biberon, ses couches. Et à l'opposé de la discipline et du volontarisme forcenés des mères Françaises qui mesurent les progrès accomplis à ses signes extérieurs (plus de biberon, plus de couches, plus de tétine), la mère Russe qu'est Lydia croit avant toute chose en les vertus de l'amour maternel, donné sans compter, sans mesure, sans chicanerie. Il y a là un naturel qu'on ne trouve pas ici. Elle y croit sans se le dire, sans me le dire. Ce n'est pas une stratégie, une méthode. C'est juste une chose naturelle. Et l'on voit bien qu'en rien, cela ne "pénalise" (horrible mot, souvent utilisé ici) Lisa.

Sur la photo, Marie et Lisa mais aussi Ada et Max. Et puis le petit dernier, Léonard, né l'année dernière, à Varsovie lui aussi, un bébé peinard, tranquille, qui fait ses nuits.  

Aucun commentaire: