La salle de classe était vide, avec des couvertures par terre et une lumière bleutée qui venait de je ne sais où. Dans la cour de récréation, un instituteur qui surveillait un groupe d’élèves m’a indiqué le chemin de l’infirmerie. A l’infirmerie, l’infirmière et la doctoresse ont cru que j’étais le papa d’une fillette qui se trouvait là, souffrante, mais qui n’était pas Marie. L’infirmière m’a demandé d’attendre dans le corridor pendant qu’elle s’enquérait de la maîtresse qui déjeûnait dans la salle des maîtres. La maîtresse est venue jusqu’à moi m’expliquer que Marie avait vomi peu avant l’heure du déjeûner et qu’elle devrait en ce moment être à la cantine ou bien dans la salle de repos où les enfants font leur sieste. De là où nous étions, on pouvait voir des silhouettes s’animer tout au bout du long couloir qui longeait le gymnase . Je retournai à la salle de classe. Des bambins y déambulaient en file indienne, tout juste rentrés de la cantine. Les filles, quant à elles, étaient déjà aux toilettes, les unes aux lavabos, d’autres que je ne pouvais voir de là où je me trouvais, dans les cabines. Marie était dans une cabine d’après ce que je compris de l’une des jeunes femmes qui s’occupaient des fillettes. C’était l’heure du pipi avant la sieste. Celles qui en avaient fini avec les cabinets étaient sagement assises sous les porte-manteaux, les unes contre les autres. Ma présence les intriguait. L’une d’entre elles comprit que j’étais là pour Marie et elle m’indiqua les toilettes d'un geste impérieux. L’une des deux assistantes interpela Marie qui se trouvait encore sur son pot - je ne pouvais la voir – et lui demanda si elle avait fini. J’entendis venant de l’intérieur un «oui» timide, mal assuré. Quand elle me vit, elle courut vers moi et tomba dans mes bras. Elle était toute pâlichonne mais ne semblait pas trop affaiblie ou fiévreuse. A la place de la jupe en laine qu’elle avait ce matin quand nous l’avions déposée à l’école, elle portait à présent un survêtement gris avec une capuche que je ne lui avais jamais vu. Elle semblait un peu étourdie mais bien contente de quitter l’école. Je lui enfilai anorak, bonnet et chaussures. Les autres enfants lui dirent ‘au revoir Marie’, tous en choeur. En sortant de l’école, Marie me dit qu’elle n’avait pas aimé pas la soupe qu’on leur avait servie à la cantine. Nous avons pris la voiture mais arrivé devant la maison, je me suis rendu compte que je n’avais pas les clés sur moi. C’est Lydia qui les avait; je l’ai appelée. Nous reprîmes la voiture jusqu’au bureau. Lydia s’était postée juste derrière la lourde porte d’entrée de l’immeuble de manière à ce que Marie ne la voie pas. Je pris les clés et apportai à Lydia robe de soirée, chaussures et autres effets pour la soirée de Noël qui avait lieu le soir même. Nous avions prévu de nous changer chez Natalya tandis que Galina aurait gardé et couchée Marie. Mais maintenant, il n’était plus question pour moi de se rendre à cette soirée. J’essayai de convaincre Lydia que le mieux était que je reste avec Marie pendant qu'elle irait seule a la soirée mais elle ne fut pas convaincue. Nous reportâmes cette discussion à plus tard. Je refis avec Marie le trajet jusqu’à la maison. Elle ne voulut rien manger, protesta mais mollement quand je la mis à dormir. Elle dormit jusqu’à six heures. Il fut alors convenu que je resterai avec elle; Lydia irait seule à la soirée de Noël. Maintenant, il est prés de minuit. Marie dort. Quand l’infirmière a appelé, vers midi moins le quart, mon coeur s’est arrêté de battre. J’avais pris l’appel, au milieu d’une conversation de travail. Pendant quelques secondes, une bouffée de panique. Maintenant, Marie dort. Pendant toute la soirée, elle a été un ange. Maintenant que je suis remonté dans le grenier, je me rends compte que j’ai oublié mon complet dans la voiture. La soirée de Noël doit battre son plein. Ce fut une journée moins ordinaire que d’ordinaire. Il n’y a pas de photo pour cette journée. Alors, j’ai choisi celle-ci, prise il y a une semaine.
08 décembre 2006
16 novembre 2006
Dormir et pleurer

Réveil difficile. Il était un temps où le sommeil de Marie était chose sacrée et un silence religieux l’accompagnait de bout en bout. L’école a tout changé. Désormais, le réveil est brutal. Et pas le temps de batifoler dans la chambre. C’est le branle-bas de combat. Ce matin, je lui demandai ce qu’elle aimerait faire quand elle sera grande (question d’une originalité déroutante). La réponse fut cinglante: dormir ! Et quand on lui demande ce qu’elle a fait à l’école, la réponse n’est pas moins tranchante: “pleurer!” sur un ton qui sous-entend un “bien sûr !”, voire un “comment tu peux me demander ça ?”. Sans doute commence-t-elle à poser les bonnes réponses et nous, la mauvaises questions.
12 novembre 2006
Qui est la sorcière ?

Ce matin, il m’a fallu pas moins de sept sacs poubelle pour enfourner les feuilles mortes amoncelées dans le jardin. Je les ai ensuite alignés le long du mur, sous la terrasse, sans trop savoir comment m’en débarrasser. Si je les place dans l’entrée, les camions poubelles les laisseront probablement sur place. Ce n’est pas compris dans le tarif. Toujours est-il que le jardin est de nouveau parfaitement net et dégagé, prêt à accueillir les premières neiges. Entretemps, notre petite sorcière continue d’amuser et d’accompagner Marie comme en témoigne cette photo prise il y a quelques jours, au petit déjeûner. Marie lui parle non pas comme à une amie – il n’y a rien pour le moment entre l’amour des parents et la foule menaçante des “autres” – mais comme à un personnage arraché momentanément au monde des dessins animés. La sorcière est sommée d’apparaître quand le besoin se fait sentir de comparer les désirs, les peines, les comportements face à l’adversité et simultanément, d’éprouver l’ivresse du pouvoir d’imposer à cet alter ego les mêmes épreuves que celles auxquelles elle se trouve elle-même soumise. La faire pleurer, contrarier le moindre de ses désirs, la forcer à manger, la punir en l’envoyant dans sa chambre. Et Marie de hausser les sourcils, de tempêter et de lever le doigt au ciel. Puis de rire, les yeux brillants, face au dépit de la malheureuse sorcière. Je me disais qu’au fond, ce jeu-là ne cessera jamais. Il changera seulement de formes. Il deviendra civil, se civilisera. En attendant, la bouche de la sorcière s’est fendue pour cause de mauvais traitements et elle ne compte plus les bleus à l’âme, quoique son âme soit inaltérable, increvable. Ce qui en fait une merveilleuse, idéale compagne de jeu, jamais contrariante, toujours disponible et froussarde comme pas possible (elle aussi a peur d’aller à l’école...).
Une après-midi de chats

C’était hier le jour de l’indépendance de la Pologne, celle de 1920, perdue par la suite, retrouvée quelque soixante neuf ans plus tard. Nos voisins ont sorti les drapeaux. Dans quelques jours, auront lieu les élections municipales. En attendant, le ciel est un tumulte, bourrasques, pluie battante, trouées bleues, par intermittences. Les nuages, à présent, se disloquent et filent à toute allure, à la maniere de dirigeables. Marie dort encore. Lydia est à Strasbourg où elle a retrouvé sa soeur, venue en train de Nîmes. Hier, nous étions, Marie et moi, conviés à l’anniversaire du fils d’une collègue. Jay, c'est son prénom, marche, court sur ses quatre ans. Une vraie boule de nerfs dont Marie préféra se tenir à distance respectueuse. La principale attraction était ailleurs, dans la présence de deux chats que l'on n'apercut d'abord que fugitivement, le long des fenêtres ou dans l'embrasure d'une porte. Ce n'est qu'à cette vision que Marie sortit de sa torpeur. Jusque là, le joyeux tintamarre de la marée d'enfants qui s'ébattait autour de nous l'avait laissée plutôt rêveuse. Elle s'aggripait à moi, pleurnichait dès que je faisais mine de la laisser à terre. Seuls les chats me permirent de rejoindre enfin l'assemblée des parents. Marie les mit aussitôt en demeure de se laisser approcher, toucher, caresser mais les deux compères n’y consentirent que bien plus tard, une fois la paix domestique rétablie. On les vit alors s’écouler, s'alanguir de pièce en pièce, ronronnant après leur pâtée. Marie put alors passer sa main dans leur pelage, de l’échine jusqu’au bout de leur queue tirebouchonnée. Nous avons dîné là et ne sommes rentrés que pour aller directement nous coucher. Marie s’est endormie, sans histoire, sinon celle du cheval bleu qui, en l’absence de son maître, enfile ses bottes et son pantalon. Elle serrait dans son poing une figurine de chat chipée dans la chambre de Dasha (si je m’en tiens à la mine déconfite de celle-ci quand nous nous sommes séparés sur le perron). Le ciel est de nouveau gris, les chiens sentinelles s'impatientent sous les drapeaux détrempés. Selon les croyances anciennes polonaises, le blanc représenterait la pureté morale et le rouge, le feu et la combativité. Mais Novembre ne se prête à rien de la sorte.
31 octobre 2006
Avant d'éteindre la lumière

Marie s’est endormie après un bain qui s’est quelque peu éternisé. De la fenêtre du grenier, la fenêtre du voisin d’en face qui donne sur un pièce éclairée par une plafonnière. Tous nos voisins sont des gens discrets, effacés. Presque tous les Polonais semblent ainsi. Ils semblent ne jamais parler qu’à voix basse, qu’à mots couverts. Rarement un mot monte plus haut qu’un autre. Il est difficile de s’en approcher et ils s’approchent rarement les uns des autres. Il sont farouches, un peu frustres, un rien fantasques. Il leur manque la civilité des peuples assurés de leur destin. On les devine tourmentés, on les dit travailleurs, on les trouve fatalistes. Ne connaissant pas la langue, je n’ai jamais percé et percerai jamais le mystère de leurs conversations. Que se disent-ils ? De quoi parlent-ils ? De nous trois, seule Marie s’est quelque peu imbibée de leurs vocables chuintantes. Dans les jardins d’enfants, elle ne fait pas comme nous la sourde oreille. Elle se pique au jeu et de temps à autre, décoche des salves qui semblent avoir un sens pour ses partenaires d’un instant. Il est même déjà arrivé qu’elle me fournisse les sous-titres d’une conversation de toboggan qui consiste essentiellement à s’échanger des amabilités du genre : « pousse-toi de là que je m’y mette ! ». Plus tard peut-être éprouvera-t-elle de la curiosité pour ce pays qui l’aura vu naître. En attendant, le voisin a éteint la lumière. Et je vais en faire de même.
29 octobre 2006
Maître Corbeau

Sur une antenne perchée, maître Corbeau. Il tient en son bec un piteux vers de terre que son ami Renard ne daigne pas même remarquer. Le ciel est gris, l'air empoissé, Marie dort encore. Cette nuit, on est passé à l'heure d'hiver. Et la nuit s'en vante des les premières heures de ce que l'on ne pourra plus vraiment appeler le jour. Il a plu et la piscine de jardin que j'ai astiquée hier sous les yeux réjouis de Marie s'est emplie d'un filet d'eau et quelques feuilles mortes y surnagent. On n’entend que le chuintement des radiateurs. Ceux du grenier gargouillent. De la fenêtre, un monde désolé, Wilanow, mi quartier résidentiel, mi cité dortoir. Des lueurs aux fenêtres qui n'éclairent pas davantage que des veilleuses. Après la journée radieuse de la veille, c'est un rappel à l'ordre. Il se remet à pleuvoir pendant que j'écris et le ciel s'assombrit encore davantage. Par de pareilles journées, l'instrospection semble bien être le seul mode d'existence possible. A moins d’opter pour l'abrutissement collectif d'un centre commercial où convergent déjà des milliers de citadins qui y passeront toute la journée. Quand ils rentreront, la nuit sera tombée et maître Corbeau continuera sa tournée des antennes, sans aucune chance ici, dans un pays sans fromages, de dégotter quoi que ce soit de plus appétissant qu’un ver de terre.
28 octobre 2006
Le prénom de chaque feuille

Les saisons donnent l’illusion d’un temps immobile où tout sera inéluctablement amené à se répéter. C’est rassurant. Quand on a perdu tout repère, il reste encore cela, dans les conversations quand il faut parler, dans le ciel quand y manque la foi, dans les arbres ou à leurs pieds quand il s’agit de l’automne. L’automne est, après l’été et le printemps, la saison que je préfère. L’euphorie estivale retombée, le printemps passant désormais pour une chimère et l’hiver se profilant comme une fatalité, l’automne est la saison la plus nette, la plus sonore, la plus terre à terre. L’air y semble plus pur, surtout par temps dégagé comme aujourd'hui. La clarté cette fois vient de la terre, de la terre, de sous nos pieds, de dessous ces cartes froissées, tombées du ciel. On se sent en paix, désenchanté mais sans drame et sans complaisance, contemplatif mais sans langueur, pensif mais sans nausée. Peut-être que l’année devrait commencer sur ce mode-là au lieu de s’ouvrir au milieu de la nuit des cieux et des sens. Un peu comme si l’on naissait convalescent de quelque maladie obscure. Marie qui en est à son quatrième automne a passé l’après-midi d’aujourd’hui à consulter les cartes tombées du noyer. Hier encore, elle croyait que le mot « prénom » servait à désigner l’affichette où la maîtresse avait inscrit «Marie» de sorte que lorsqu’on lui demandait quel était son prénom, elle répondait invariablement : « mon prénom, il est à l’école.» Aujourd'hui, elle cherche à connaître celui de chaque feuille, quitte ensuite à établir des listes de présence.
27 octobre 2006
25 octobre 2006
Alter dodo
Acte I, Scène 2: Alter dodo
[c’est le soir, l’heure d’aller se coucher. Marie, maman et papa sont dans la chambre de Marie. Papa est allongé sur le sofa, faisant mine de s’assoupir. Marie qui ne veut pas dormir et refuse de passer son pyjama s’asseoit en tailleur au pied de son lit. Elle s’empare d’un livre d’images]
MARIE – papa, maintenant, je vais te lire une histoire…
[L’histoire que raconte alors Marie est la suivante: une petite fille refuse obstinément de manger. Sa maman est désemparée. Le docteur est appelé à la rescousse. En habit blanc, affublé d’un monstrueux stéthoscope, il la sermonne: les singes ne mangent-ils pas des bananes, dit-il, et les chats ne boivent-ils pas du lait, et les éléphants ne mangent-ils pas des ananas, et les souris ne mangent-elles pas du fromage, et les ours ne mangent-ils pas du miel ? Tous les animaux que tu aimes mangent. Et toi, tu ne veux pas manger ? Alors, comme par enchantement, la petite fille retrouve son appétit.]
MARIE – papa, maintenant dodo !! finie l’histoire ! dodo !
PAPA voudrait pourtant réentendre l’histoire. Ou une autre histoire. Une chose est sûre: il ne veut pas faire dodo. Pas tout de suite.
MARIE – non, papa, finie histoire, maintenant je vais partir…[elle se dirige vers la porte, ne se retournant que pour pointer du doigt en direction de papa qui s’est mis à pleurer toutes les larmes de son corps] faut pas pleurer ! (le doigt pointé, martelant le sol) faut faire dodo maintenant !
Sur ce, elle prend la porte, la ferme derrière elle et laisse maman et papa seuls dans la chambre.
[c’est le soir, l’heure d’aller se coucher. Marie, maman et papa sont dans la chambre de Marie. Papa est allongé sur le sofa, faisant mine de s’assoupir. Marie qui ne veut pas dormir et refuse de passer son pyjama s’asseoit en tailleur au pied de son lit. Elle s’empare d’un livre d’images]
MARIE – papa, maintenant, je vais te lire une histoire…
[L’histoire que raconte alors Marie est la suivante: une petite fille refuse obstinément de manger. Sa maman est désemparée. Le docteur est appelé à la rescousse. En habit blanc, affublé d’un monstrueux stéthoscope, il la sermonne: les singes ne mangent-ils pas des bananes, dit-il, et les chats ne boivent-ils pas du lait, et les éléphants ne mangent-ils pas des ananas, et les souris ne mangent-elles pas du fromage, et les ours ne mangent-ils pas du miel ? Tous les animaux que tu aimes mangent. Et toi, tu ne veux pas manger ? Alors, comme par enchantement, la petite fille retrouve son appétit.]
MARIE – papa, maintenant dodo !! finie l’histoire ! dodo !
PAPA voudrait pourtant réentendre l’histoire. Ou une autre histoire. Une chose est sûre: il ne veut pas faire dodo. Pas tout de suite.
MARIE – non, papa, finie histoire, maintenant je vais partir…[elle se dirige vers la porte, ne se retournant que pour pointer du doigt en direction de papa qui s’est mis à pleurer toutes les larmes de son corps] faut pas pleurer ! (le doigt pointé, martelant le sol) faut faire dodo maintenant !
Sur ce, elle prend la porte, la ferme derrière elle et laisse maman et papa seuls dans la chambre.
Marie-vaudage
Acte I, Scène 1: Marie-vaudage
[Marie et papa aux rayons jouets des magasins Ikea, un samedi matin, jouant au petit train, accroupis. Un intrus s’approche. Marie, regard torve, est indignée]
MARIE - non, je ne veux pas jouer avec “bebe” (terme générique communément employé pour englober toute forme de présence enfantine, presque toujours indésirable).
PAPA - …mais c’est un grand, ça ne l’intéresse pas, il va partir…regarde !
[l’enfant effectivement s’en va; Marie, rassuré, se reprend au jeu]
PAPA - mais ne garde pas tout pour toi, donne-moi des wagons si tu veux que je joue avec toi…
MARIE (sans lever les yeux) - mais papa, tu es trop grand pour jouer avec moi.
[Marie et papa aux rayons jouets des magasins Ikea, un samedi matin, jouant au petit train, accroupis. Un intrus s’approche. Marie, regard torve, est indignée]
MARIE - non, je ne veux pas jouer avec “bebe” (terme générique communément employé pour englober toute forme de présence enfantine, presque toujours indésirable).
PAPA - …mais c’est un grand, ça ne l’intéresse pas, il va partir…regarde !
[l’enfant effectivement s’en va; Marie, rassuré, se reprend au jeu]
PAPA - mais ne garde pas tout pour toi, donne-moi des wagons si tu veux que je joue avec toi…
MARIE (sans lever les yeux) - mais papa, tu es trop grand pour jouer avec moi.
20 octobre 2006
Chagrins d'automne
Les beaux jours sont bien loin. Par nos latitudes, l’automne n’est qu’une demi-saison. A peine quelques jours, le temps de soulever les jupes des bois et de napper de larmes de caramel les trottoirs et jardins publics. Notre noyer n’a pas encore capitulé mais il suffira d’un souffle pour éteindre l’incendie et le répandre à ses pieds, dans les fourches de nos travaux d’automne. Marie ne se fait pas à l’école ou si peu. Il aura suffi de quelques jours, le temps de soigner un rhum, une toux pour qu’elle s’en déshabitue et fasse la moue puis la pluie de retour au seuil de la salle de classe. Elle nous rapporte encore si peu d’impressions de son séjour à l’école que nous en restons quelque peu sur notre faim. Les trois derniers jours ont été particulièrement pénibles. Elle semble tenir rancune à sa mère de ne tout simplement pas être là, quand elle l’appelle du fond de son gouffre scolaire.
C’est souvent moi qui l’aide à franchir le palier du couloir à la salle de classe. Aujourd’hui, il m’a fallu faire un detour, la prendre dans les bras et la promener alentour, lui murmurer des choses comme lors des premiers jours où elle ne pouvait se consoler d’un chagrin déjà existentiel mais aux origines prénatales. Entrevoyant la cour de récréation, elle a quitté les larmes pour des mots plus secs, puis des questions à propos des dessins qui tapissent les murs des couloirs et leurs auteurs derrière les portes déjà closes des classes voisines. Les feuilles mortes reviennent comme un leitmotiv, tantôt sous forme d’empreintes spongieuses, tantôt à couteaux tirés, les nervures arquées à se rompre. J’ai pu enfin la laisser dans les bras de la maîtresse qui venait de me dire qu’hier, oui, ça s’est un peu mieux passé qu’avant-hier où elle avait beaucoup pleuré mais que tout de même, hier aussi, elle réclamait sa maman, son papa tout le temps. Sa maman justement m’attendait dans le couloir. Nous avons filé jusqu’à nos bureaux respectifs mais tous les deux, nous en avions un peu gros sur le coeur.
Demain, c’est samedi, l’école est fermée et notre petite maître-chanteuse retrouvera sans doute son empire, sa verve et son allant. Le lundi sera loin mais plus l’hiver: on nous l’annonce qui vient, à pas feutrés, glissant sous les feuilles pour souffler la bougie des beaux jours et givrer pare-brise, carreaux de classes et brins d’herbe.
29 septembre 2006
À l’école des sorcières
(7 septembre 2006)
Marie va à l’école depuis avant hier. Le premier jour, elle y est allée de bon coeur. Il y avait dans la salle une petite cuisine aménagée spécialement pour les enfants avec des fruits, des legumes et des oeufs en plastique ainsi que tout l’attirail nécessaire pour cuisiner. Elle était ravie. Elle m’a fait asseoir à une table et m’a servi un oeuf sur le plat (elle commence seulement à connaître les mots pour distinguer l’oeuf sur le plat de l’oeuf à la coque). Elle ne prêtait qu’une attention distraite à l’animation qui, en ce jour de rentrée, régnait dans la pièce du fait de l’arrivée en file indienne des parents avec leurs bambins qu’il s’agissait ensuite de disposer ici ou là dans la pièce et de rassurer, consoler, cajoler avant de les abandoner à leur sort. L’ambiance était électrique, les parents n’avaient pas l’air plus rassuré que les enfants. Deux ou trois enfants pleuraient à chaudes larmes, d’autres hurlaient, seuls quelques-uns, les plus âgés (la classe comprend des enfants des petites et moyennes sections), ne laissaient rien paraître et s’affairaient déjà à différents jeux. Marie monopolisait l’espace cuisine, elle découvrait des nouvelles richesses dans les bacs alignés dans les étagères: des frites en plastique, des pommes, des poires, des tomates, des courgettes, des aubergines, des assiettes, des couverts, tout cela en plastique. Elle semblait ne pas voir ce qui se passait autour d’elle.
Le deuxième jour, le menu n’avait pas changé: crises de larmes, parents consternés, l’institutrice et son assistante désemparées, allant d’un enfant à l’autre au gré des urgences. Marie s’est encore une fois réfugiée dans la cuisine, refusant tout échange avec ses congénères mais déjà moins à l’aise, ne pouvant plus tout à fait ignorer l’enjeu de cette animation. Elle commençait à comprendre que ce qui avait commencé la veille sur l’air d’une promenade à trois (avec Galina, la nounou) s’était transformé en une promesse d’internement. Un peu comme plus tard les enfants devenus grands attirent leurs parents devenus trop vieux dans des hospices où les maitresses sont devenues des infirmières. Marie commençait à comprendre qu’en ces lieux, sa liberté, son insousciance, sa spontanéité ne seraient plus que tolérées, qu’on allait lui apprendre les bonnes manières, la vie avec les autres et une réalité (celles des chiffres, des dates, des noms, des conventions) où ses désirs auraient de moins en moins de place.
Evidemment, Marie ne sait rien de tout cela mais au troisième jour, elle n’était déjà plus la même. Son espace cuisine étant ‘squattée’ par des plus grands qu’elle, je l’ai fait s’asseoir à une table basse tapissée de puzzles en bois coloré. Mais tout cela ne l’intéressait plus vraiment ou alors plus que du bout des yeux seulement, ses yeux qui étaient devenus rouges, son mention qui tressaillait, ses lèvres qu’elle pinçait pour ne pas pleurer. Non, elle ne voulait plus de tout cela, la promenade était finie, ses mains se tortillaient l’une dans l’autre (car elle savait aussi, elle avait déjà appris cela de l’année précédente, que toute résistance serait in fine inutile), elle voulait rentrer avec papa, elle demandait où était maman, oui, l’école ne lui disait plus rien, la société des enfants était une mauvaise farce, ce n’était pas raisonnable mais la nature n’est pas raisonnable et désormais, ce lieu, pour elle comme pour moi, ne respirait plus que la contrainte, la prison, la repression de toute forme de spontanéité. Quelque chose de profondément enfoui en tout être humain me tenait un autre langage que le langage appris et j’aurais voulu l’emmener loin de cette prison, loin de ces esprits chagrins et mielleux, dans un monde où l’enfance demeure, où son langage ne deviant jamais langue morte, où il n’est jamais effacé de l’ardoise de nos vies.
(29 septembre 2006)
Trois semaines ont passé et Marie ne s’est pas encore accoutumée à sa nouvelle vie. On leur apprend à reconnaître leur prénom et les jours de la semaine, on leur apprend à s’asseoir les uns à côté des autres alignés sur un banc. Le mardi, la journée commence avec une séance de gymnastique suivie d’une demi-heure de polonais. Marie qui a pris l’habitude d’emmener avec elle, dans un petit sac plastique, les restes de son petit-déjeûner, depose ceux-ci entre ses jambes et lève les bras en l’air en même temps que les autres élèves. Presque chaque soir quand je rentre, elle me soutient mordicus qu’elle n’a pas pleuré à l’école, elle insiste, il faut que je la croie, cela semble important pour elle. Mais chaque matin, à l’entrée, c’est toujours la même scène, les mêmes atermoiements. Jusque là, elle n’a pas protesté, elle a simplement essayé de gagner du temps, mangeant son petit-déjeûner le plus lentement possible, retardant le moment de s’habiller, tirant en longueur chaque étape qui mène des rideaux tirés dans sa chambre à la porte de la salle de classe. Dernièrement, l’apparition de la sorcière, une marionnette à laquelle je donne vie, voix et le mauvais caractère qui se doit, a comme allégé son fardeau. Désormais, je m’asseois avec elle à l’arrière de la voiture, la marionnette au poing qui, tout comme elle, peste contre son sort ou admet avoir peur de l’école, ne pas vouloir y aller. Ce theâtre la soulage; la sorcière est devenue sa compagne d’infortune, elle s’adresse à elle directement, sans me voir, parfois se prend de tendresse pour elle et la serre à l’étouffer contre elle en disant “loubit” qui, en Russe, veut dire “je t’aime”. A deux reprises déjà, la sorcière l’a suivie dans la classe et y est restée avec elle. Aujourd’hui, dans la précipitation, la sorcière est restée sur le carreau et je l’ai ramenée sur la banquette arrière de la voiture où elle n’a pas bougé de la journée. A force de la serrer contre elle, de la taquiner, de la poursuivre de ses assiduités dont certaines ne sont pas tendres du tout, la pauvre sorcière a la bouche fendu qui laisse voir la mousseline dont elle est faite. Et par cette bouche, sort une autre vérité que celle des personnes habitées. Moi-même, je me prends à la regarder avec tendresse. Avec ses nattes noires, son chapeau pointu, sa robe bleue et sa mauvaise humeur bonasse, elle s’est fait une petite place au sein de notre comédie familiale.
Marie va à l’école depuis avant hier. Le premier jour, elle y est allée de bon coeur. Il y avait dans la salle une petite cuisine aménagée spécialement pour les enfants avec des fruits, des legumes et des oeufs en plastique ainsi que tout l’attirail nécessaire pour cuisiner. Elle était ravie. Elle m’a fait asseoir à une table et m’a servi un oeuf sur le plat (elle commence seulement à connaître les mots pour distinguer l’oeuf sur le plat de l’oeuf à la coque). Elle ne prêtait qu’une attention distraite à l’animation qui, en ce jour de rentrée, régnait dans la pièce du fait de l’arrivée en file indienne des parents avec leurs bambins qu’il s’agissait ensuite de disposer ici ou là dans la pièce et de rassurer, consoler, cajoler avant de les abandoner à leur sort. L’ambiance était électrique, les parents n’avaient pas l’air plus rassuré que les enfants. Deux ou trois enfants pleuraient à chaudes larmes, d’autres hurlaient, seuls quelques-uns, les plus âgés (la classe comprend des enfants des petites et moyennes sections), ne laissaient rien paraître et s’affairaient déjà à différents jeux. Marie monopolisait l’espace cuisine, elle découvrait des nouvelles richesses dans les bacs alignés dans les étagères: des frites en plastique, des pommes, des poires, des tomates, des courgettes, des aubergines, des assiettes, des couverts, tout cela en plastique. Elle semblait ne pas voir ce qui se passait autour d’elle.
Le deuxième jour, le menu n’avait pas changé: crises de larmes, parents consternés, l’institutrice et son assistante désemparées, allant d’un enfant à l’autre au gré des urgences. Marie s’est encore une fois réfugiée dans la cuisine, refusant tout échange avec ses congénères mais déjà moins à l’aise, ne pouvant plus tout à fait ignorer l’enjeu de cette animation. Elle commençait à comprendre que ce qui avait commencé la veille sur l’air d’une promenade à trois (avec Galina, la nounou) s’était transformé en une promesse d’internement. Un peu comme plus tard les enfants devenus grands attirent leurs parents devenus trop vieux dans des hospices où les maitresses sont devenues des infirmières. Marie commençait à comprendre qu’en ces lieux, sa liberté, son insousciance, sa spontanéité ne seraient plus que tolérées, qu’on allait lui apprendre les bonnes manières, la vie avec les autres et une réalité (celles des chiffres, des dates, des noms, des conventions) où ses désirs auraient de moins en moins de place.
Evidemment, Marie ne sait rien de tout cela mais au troisième jour, elle n’était déjà plus la même. Son espace cuisine étant ‘squattée’ par des plus grands qu’elle, je l’ai fait s’asseoir à une table basse tapissée de puzzles en bois coloré. Mais tout cela ne l’intéressait plus vraiment ou alors plus que du bout des yeux seulement, ses yeux qui étaient devenus rouges, son mention qui tressaillait, ses lèvres qu’elle pinçait pour ne pas pleurer. Non, elle ne voulait plus de tout cela, la promenade était finie, ses mains se tortillaient l’une dans l’autre (car elle savait aussi, elle avait déjà appris cela de l’année précédente, que toute résistance serait in fine inutile), elle voulait rentrer avec papa, elle demandait où était maman, oui, l’école ne lui disait plus rien, la société des enfants était une mauvaise farce, ce n’était pas raisonnable mais la nature n’est pas raisonnable et désormais, ce lieu, pour elle comme pour moi, ne respirait plus que la contrainte, la prison, la repression de toute forme de spontanéité. Quelque chose de profondément enfoui en tout être humain me tenait un autre langage que le langage appris et j’aurais voulu l’emmener loin de cette prison, loin de ces esprits chagrins et mielleux, dans un monde où l’enfance demeure, où son langage ne deviant jamais langue morte, où il n’est jamais effacé de l’ardoise de nos vies.
(29 septembre 2006)
Trois semaines ont passé et Marie ne s’est pas encore accoutumée à sa nouvelle vie. On leur apprend à reconnaître leur prénom et les jours de la semaine, on leur apprend à s’asseoir les uns à côté des autres alignés sur un banc. Le mardi, la journée commence avec une séance de gymnastique suivie d’une demi-heure de polonais. Marie qui a pris l’habitude d’emmener avec elle, dans un petit sac plastique, les restes de son petit-déjeûner, depose ceux-ci entre ses jambes et lève les bras en l’air en même temps que les autres élèves. Presque chaque soir quand je rentre, elle me soutient mordicus qu’elle n’a pas pleuré à l’école, elle insiste, il faut que je la croie, cela semble important pour elle. Mais chaque matin, à l’entrée, c’est toujours la même scène, les mêmes atermoiements. Jusque là, elle n’a pas protesté, elle a simplement essayé de gagner du temps, mangeant son petit-déjeûner le plus lentement possible, retardant le moment de s’habiller, tirant en longueur chaque étape qui mène des rideaux tirés dans sa chambre à la porte de la salle de classe. Dernièrement, l’apparition de la sorcière, une marionnette à laquelle je donne vie, voix et le mauvais caractère qui se doit, a comme allégé son fardeau. Désormais, je m’asseois avec elle à l’arrière de la voiture, la marionnette au poing qui, tout comme elle, peste contre son sort ou admet avoir peur de l’école, ne pas vouloir y aller. Ce theâtre la soulage; la sorcière est devenue sa compagne d’infortune, elle s’adresse à elle directement, sans me voir, parfois se prend de tendresse pour elle et la serre à l’étouffer contre elle en disant “loubit” qui, en Russe, veut dire “je t’aime”. A deux reprises déjà, la sorcière l’a suivie dans la classe et y est restée avec elle. Aujourd’hui, dans la précipitation, la sorcière est restée sur le carreau et je l’ai ramenée sur la banquette arrière de la voiture où elle n’a pas bougé de la journée. A force de la serrer contre elle, de la taquiner, de la poursuivre de ses assiduités dont certaines ne sont pas tendres du tout, la pauvre sorcière a la bouche fendu qui laisse voir la mousseline dont elle est faite. Et par cette bouche, sort une autre vérité que celle des personnes habitées. Moi-même, je me prends à la regarder avec tendresse. Avec ses nattes noires, son chapeau pointu, sa robe bleue et sa mauvaise humeur bonasse, elle s’est fait une petite place au sein de notre comédie familiale.
25 août 2006
Beaucoup
Le verbe “aimer” voyage mal si accompagné. Tout superlatif qui serait tenté de le majorer, de l’enfler, de le démultiplier, le ruine en fait. “Aimer beaucoup”, c’est aimer moins. Il faut “aimer” tout court, sans autre qualificatif, sans autre emballage que le contenu. Au-delà commencent les ratiocinations, les récriminations, les hesitations. Même “aimer toujours” est douteux tandis qu’”aimer encore” n’est plus qu’aimer du bout des lèvres, presque par charité. Mais du point de vue de Marie, en pleine phase d’initiation à la linguistique, cet axiome ne tient pas. L’adverbe “beaucoup” sonne si joliment à ses oreilles et promet tant d’abondance qu’elle s’en gargarise à tout venant. Elle veut “beaucoup” de glace, “beaucoup” de pâte”, s’extasie devant “beaucoup” de pâte à modeler, desire me voir “taper dessus” “beaucoup” de moustiques, s’étonne du “beaucoup” de jus d’orange dans mon verre comparé au peu de jus d’orange dans le sien, etc. “Beaucoup”, c’est la promesse de ne pas manquer, c’est un spectable qui va au delà de ses appétits. Elle ne mangera pas toutes les pâtes dans son assiette mais elle n’en mangera pas du tout s’il n’y en a pas beaucoup, d’office. C’est pourquoi le soir, avant de la basculer dans son lit à barreaux, quand je lui parle doucement à l’oreille, je sais qu’un “papa et maman t’aiment” ne sera pas compris tandis qu’en le saupoudrant d’un “beaucoup’, elle s’endormira sur ses deux oreilles, le coeur rassasié.
24 août 2006
18 août 2006
16 août 2006
Manies
J’observe à quel point Marie est maniaque de la symétrie et des angles droits. Cette serviette de plage qui se gondole et se tortille sans cesse et qui ne recouvre pas parfaitement le dossier du transat, cela suscite une irritation chez elle qui, ceci dit en passant, finit presque toujours par provoquer la mienne puisque cette obssession peut aller jusqu’à exiger que je me lève et change de place suivant le caprice du vent. Cette manie de l’ordre est, du reste, moins évidente quand il s’agit de (1) sauter à pieds joints dans une flaque d’eau, si possible agrémentée de boue (2) répandre et incruster de la pâte à modeler un peu partout, tables basses, parquets et rebords de fenêtres, voire narines dans les mauvais jours; (3) verser de l’eau dans toute sorte de recipients puis en répandre sur toutes les surfaces disponibles, au gré des multiples transvasements. Les éléments liquide, coloré et mou sont sa passion. Une passion dévorante. Pour le reste, c’est à dire le dur, le droit, l'incolore, elle est très raisonnable. Peut-être que nous oublions par la suite qu'à la racine de notre complexion, il y a ces jeux de matière.
15 août 2006
Marie et sa mer
Cet été, Marie s’est baignée presque tous les jours. La mer est de ses amies, dispensatrice de vagues et remous dits ‘limonade” (quand on brasse l’eau sous la surface de façon à la faire mousser du bas vers le haut), pourvoyeuse de bateaux, espèce animale située entre le nuage et la baleine. Parfois, des nuages justement tombent en haute mer et se transforment en poissons; certains s’allongent en espadons, d’autre enflent en baleines; enfin, d’autres se dispersent en friture. On en voit quelques specimens, à la lisière de l’eau, il suffit de s’accroupir, ils sont comme transparents, on ne peut pas les attraper. Des brassards enfilés jusqu’aux aisselles, Marie a découvert une loi de la physique – comment de l’air, emballé dans du platisque, devient sur l’eau coussin d’air - qui lui a fait entrevoir de nouveaux espaces. Nous avons nagé jusqu’aux bouées qui délimitent la zone au delà de laquelle commence l’infini où seuls se hasardent les bateaux, encore eux, les planches à voile, les skieurs nautiques et, au dessus, les vols long courrrier. Sur la photo, Marie et son chapeau cloche, tournés vers cet infini. On ne voit pas les jambes qui pédalent, les mains jointes, comme appuyées à une balustrade, et de temps à autre, les pieds qui remontent à la surface pour un nouveau tour de ‘limonade’14 août 2006
Marie a 3 ans (suite)

Iftikia (en bout de table), son fils Panos (dit le ‘petit Panos’ à sa droite), Maria (à sa gauche, l’épouse de Panos dit le ‘grand Panos’ qu’on ne voit pas sur la photo), Maria (à la gauche de la précédente Maria), ma mère (à la gauche des deux Maria), Marie et son papa (en rouge) de l’autre côté de la table
17 juillet 2006
Coups de soleil
14 juillet 2006
13 juillet 2006
le spectacle de l'enfance
Il faut toute une vie pour savoir. Et savoir que l’on ne saura jamais. Parfois cependant, la vie devient parfaitement plane et tangible; ce n’est jamais parce qu’on l’a voulu, parce qu’on s’y est attelé comme à un travail de force. Le monde des idées, des connaissances, des concepts ne communiquent que des idées, des connaissances, des concepts tandis qu’un paysage, un chant, une sensation, un parfum, une reminiscence, cela oui, un instant nous élève au-dessus de l’obscurité coutumière. Tout devient clair, transparent sans qu’une seule parole puisse être prononcée sans aussitôt compromettre ce jaillissement. Depuis la naissance de Marie, j’apprends à devenir un autre moi qui, dans les yeux de l’enfant, voit et tient ensemble le passé, le présent et l’avenir tout à la fois. Les paroles, ici aussi, disent peu et mal. Chaque jour, des scènes de tous les jours où Marie fait corps avec ce que la vie a d’animal et de spontané. La pensée y est sans arrière-pensée, toute en malice et transparence; tout se joue dans l’immédiat et l’espèrance se limite à des reports, à des promesses d’une heure à l’autre, d’un jour à l’autre; seule source de contrariété, l’expérience des limites: que tout a une fin, que tout n’est pas permis et/ou possible (la marge entre “permis” et “possible” faisant l’objet d’apprentissages plus complexes que toute une existence n’épuise pas). Je crois que ce sont là, les trois paramètres qui résument bien ces trois premières années. Je l’observe (elle est toujours en mouvement), je l’écoute (elle est bavarde) et j’essaie de pressentir qui elle deviendra, sachant pourtant en quoi un enfant est en quelque sorte d’une autre espèce que l’espèce adulte, un être dont on ne sait plus rien, ou si peu, quand on a cessé de l’être, d’où sans doute ce long ressentiment qui nous tourmente à la puberté et ne nous quitte jamais vraiment jusqu’à ce nouveau spectacle de l’enfance, celui de nos propres enfants.
Oui papa
Hier soir, parce que j’asperge d’eau ses cheveux (la journée fut torride), Marie pleurniche, bouche bée, yeux clos. Je lui demande: “pourquoi ? Ca te fait mal ?“Oui, papa”, répond-elle sentencieusement, voix basse, yeux battus. “Tu as peur de l’eau ?” “Oui, papa” sur le même ton, les yeux encore plus battus. Et ces deux “oui, papa”, l’un après l’autre, me firent mesurer tout l’espace qui s’était ouvert en moi depuis que j’étais ce papa. Ensuite, une petite histoire avant de se coucher. Puis, à califourchon sur mes genoux où, ensemble, à voix basse, je résume une journée de nos vies et lui donne une apercu de celle à venir. Jamais elle n'est aussi attentive que dans ces moments-là, parfois elle répète après moi, comme pour se convaincre que tout cela va bien arriver ou a bien eu lieu. Une fois dans le lit, allongée sur le ventre, elle ne consentira à fermer les yeux que lorsque que je lui aurai donné la main. Nous resterons longtemps ainsi, moi sur le bord du sofa, elle couchée sur le ventre, la tête de mon côté. Elle ne desserrera l’étreinte qu’une fois enformie. Parfois, plus longtemps encore.
22 juin 2006
14 juin 2006
12 juin 2006
08 mai 2006
02 mai 2006
31 mars 2006
30 mars 2006
Anniversaire epicurien
C'est mon anniversaire aujourd'hui. Pas de photo mais un gâteau. Sans autre commentaire que celui-ci d'Epicure, vieux de plus de 2300 ans: "Nous sommes nés une fois, il n'est pas possible de naître deux fois, et il faut n'être plus pour l'éternité : toi, pourtant, qui n'es pas de demain, tu ajournes la joie ; la vie périt par le délai, et chacun de nous meurt affairé."
29 mars 2006
Vue sur parc Lazienki
28 mars 2006
Caméléon
Samedi (25 mars), dans le parc du château de Wilanow, une rencontre en milieu glaciaire. La neige fond mais comme à contrecoeur, centimètre par centimètre, laissant sous elle une terre boueuse qu’affectionne particulièrement Marie. Rien dans l’air comme dans la végétation n’annonce le printemps. L’écureuil quémande sans vergogne des miettes de pain aux promeneurs. Dans la fable, il serait la cigale. Pour le reste, il monte et descend des arbres à la vitesse de l’éclair et s’approche de nous, en dodelinant de la tête, les pattes avant dans la position du boxeur en garde haute. Nous n’avons rien pour lui. Pour un peu, on lui conseillerait de suivre le vol des oiseaux migrateurs, de prendre la route du sud ou de l’ouest. Mais en ces temps d’epizootie, mieux vaut se sédentariser et snober les passagers en transit. Le château est en travaux et les statues du parc sont toutes emmitouflées dans des bâches en plastique. Quelques arbres aussi. La Vistule, elle, est toujours prise dans les glaces. Les autochtones ne sont pas pour autant découragés. Certains déambulent, un cornet de glace à la main. Finalement, l’écureuil aura droit aux miettes de l’un de ces cornets. La boucle de l’hiver est donc bouclée.
21 mars 2006
Jeter l'hiver au ruisseau
A l’école, ce matin, comme je suis sur le point de fermer la porte derrière moi, l’institutrice m’interpelle. Elle me demande comment l’on fête l’arrivée du printemps en France. En Pologne, dit-elle, la tradition est de jeter l’hiver dans la rivière. Elle a dans l’idée de faire connaître cette tradition aux enfants par des travaux de decoupage, je vois sur la table un amas de papier crépon de couleur grise. Je dois bien admettre que je ne connais pas de coutume Française associée à l’arrivée du printemps, sans doute existe-t-il des coutumes locales, dis-je, mais je n’en connais pas. Comment en connaîtrais-je, moi qui n’ai vécu en France que d’école en école, sans racines nulle part en France ? Internet, le lieu par excellence de tous les déracinés de la terre - et du ciel -, saura peut-être combler mes lacunes. Le fait est que l’association des mots “coutumes” “traditions” “France” ou “Françaises” ne donne guère de résultat. Je me trouve propulsé vers des sites qui évoquent bien les us et coutumes associés à l’arrivée du printemps mais ceux de la Suède, du Japon, de la Chine et de la Nouvelle-France mais rien au sujet de l’ancienne. Sans compter que la formule “us et coutumes” tend à me faire basculer de l’autre côté de l’Atlantique vers une mosaique de sites consacrés à l’antagonisme culturel entre le nouveau monde et le pays des Lumières. Retirant “us”, je verse aussitôt dans le “pittoresque”: une multitude de sites qui, de nos traditions, ne retiennent que les recettes de cuisine, les recherches généalogiques (auquel cas un changement d'aiguillage, de nouveau, me fait bifurquer vers des sites mormons d’outre-atlantique) et les gîtes ruraux pour passer en famille les vacances de Pâques. Je renonce à “coutumes” et opte pour “traditions”. J’aligne “France” “traditions” “printemps”: en tête de liste, le site des Chinois de France (il n’y a décidément de printemps que chinois). Le site recommande le livre d’un certain Picard ou Picquard consacré à l’Empire Chinois avec ce seul commentaire sur la jaquette du livre: un regard inédit sur la Nation qui construira le XXIème siécle”. Me voilà donc projeté ailleurs dans l’avenir alors que je m’enquérrais du passé ici même (ou du moins, là-bas d’où je suis). En second vient encore une fois le site de la France-pittoresque qui présente cette particularité qu’une fois propulsé sur ses pages d’ouvertures, on ne peut faire marche arrière. Tourisme, patrimoine, gastronomie, point de traditions, on parle plutôt de “legendes”, c’est sans doute plus attractif. Ah, non, il y a bien une fenêtre ouverte sur nos "traditions" mais toujours rien au sujet du printemps. Il faudrait que je sache me repérer dans le labyrinte des fêtes religieuses. Par exemple, il est question du jeudi saint qui commémore le dernier repas du Christ, l’eucharistie et le lavement des pieds des apôtres par le Christ. Tout cela est quelque peu obscur pour moi. La religion ne m’a jamais été enseignée. Je suis donc bredouille. J’espérais pouvoir donner à l’institutrice polonaise quelques exemples de traditions Françaises. A ce jour, tous les printemps (trois avec celui qui commence aujourd'hui) de Marie ont été polonais. Autant se pencher sur la Vistule ou plus modestement comme sur la photo, un ruisseau impromptu, issu du dégel, et y jeter tout l’hiver…
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