Le verbe “aimer” voyage mal si accompagné. Tout superlatif qui serait tenté de le majorer, de l’enfler, de le démultiplier, le ruine en fait. “Aimer beaucoup”, c’est aimer moins. Il faut “aimer” tout court, sans autre qualificatif, sans autre emballage que le contenu. Au-delà commencent les ratiocinations, les récriminations, les hesitations. Même “aimer toujours” est douteux tandis qu’”aimer encore” n’est plus qu’aimer du bout des lèvres, presque par charité. Mais du point de vue de Marie, en pleine phase d’initiation à la linguistique, cet axiome ne tient pas. L’adverbe “beaucoup” sonne si joliment à ses oreilles et promet tant d’abondance qu’elle s’en gargarise à tout venant. Elle veut “beaucoup” de glace, “beaucoup” de pâte”, s’extasie devant “beaucoup” de pâte à modeler, desire me voir “taper dessus” “beaucoup” de moustiques, s’étonne du “beaucoup” de jus d’orange dans mon verre comparé au peu de jus d’orange dans le sien, etc. “Beaucoup”, c’est la promesse de ne pas manquer, c’est un spectable qui va au delà de ses appétits. Elle ne mangera pas toutes les pâtes dans son assiette mais elle n’en mangera pas du tout s’il n’y en a pas beaucoup, d’office. C’est pourquoi le soir, avant de la basculer dans son lit à barreaux, quand je lui parle doucement à l’oreille, je sais qu’un “papa et maman t’aiment” ne sera pas compris tandis qu’en le saupoudrant d’un “beaucoup’, elle s’endormira sur ses deux oreilles, le coeur rassasié.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire