25 mars 2014

Bleue, rouge et noire



Lisa, Giulia, Marie
A quel âge commence l’adolescence ?
Enfants, ils nous réclament puis un jour la porte de leur chambre se referme derrière eux – et nous voilà de l’autre côté de la porte, à nous demander ce que nous n’avons pas fait pour mériter cela.

La porte de Marie est souvent fermée mais fermée à Lisa. Les parents, elle les laisse, elle les fait entrer volontiers dans sa chambre pour leur montrer les figurines et autres objets qu’elle confectionne des heures durant sur son établi, sous le lit en mezzanine que nous venons tout juste d’installer. Le soir, elle les, elle nous enlace à tour de rôle, en leur, en nous souhaitant bonne nuit et de faire de beaux rêves. Oui, elle est encore une enfant et nous, des adultes occupés ailleurs, qui ne vont pas souvent, pas longtemps dans sa chambre (encore que Lydia ait l’excuse de longues journées de bureau).

Elle a son caractère comme on dit. Si l’on entend par là « mauvais caractère » (elle va protester en lisant cela) et qu’on associe « mauvaise caractère » à l’adolescence, alors déjà quand elle avait deux ans, quand elle maugréait, grognait, râlait, sans parler encore, simplement parce que je ne venais pas m’asseoir suffisamment vite à ses côtés, sur la table basse (j’ai encore en tête l’image de cette scène anodine), elle était une adolescente.

A la piscine, nous avons partagé une cabine à trois. Lisa se moque d’être nue devant moi et rit qu’un grand garçon comme son père puisse l’être devant elle. Avec Marie, c’est autre chose : nous avons enfilé nos maillots de bain dos à dos, sans se retourner. Je me suis dit que la prochaine fois, je l’enverrai se changer seule dans une autre cabine. Comment n’y avais-je pensé ? Je me sentais presque gêné soudain, pour la première fois sans doute. A ma décharge, notre dernière séance de piscine (sans Lydia) remontait à pas mal de temps.

Ensuite, je les ai envoyées se doucher côté femmes, leur demandant de m’attendre à la sortie; une dizaine de minutes plus tard, une femme, sortant du couloir des douches, s’est approché de moi et m’a murmuré comme si personne ne devait entendre ses paroles : « ce sont vos filles là-bas ? Elles vous appellent, elles vous cherchent ». Elles m’attendaient au mauvais endroit, du côté des vestiaires, grelottantes après la douche.
Les vacances de février sont tombées pour nous en mars au cours duquel le printemps nous est tombé dessus et de la semaine - et de la semaine précédente également -, nous n’avons vu aucun nuage, juste par moments une brume sans doute due à cette pollution aux fines particules dont on parle tant ces derniers jours. Avant-hier, du haut des pistes de ski, on ne voyait ni la cime des sommets Alpins ni le lac. Lisa se souvenait avoir vu en été, du même endroit, le jet d’eau de Genève.

En deux journées pleines, l’une et l’autre ont appris à skier. Accompagnée de sa copine Giulia, plus expérimentée, Marie a vite fait d’apprendre à zigzaguer sur la piste verte puis sur la bleue juste au-dessus. Giulia l’a entraînée dans les petits à-côtés bosselés de la piste où de fugaces petites frayeurs augmentaient le plaisir de la glisse. Les premières descentes de pistes vertes, Lisa les a faites entre mes jambes, appuyée sur mes bâtons de ski. Après quelques descentes, elle a demandé à ce que je la laisse à mi-pente pour en dévaler seule la moitié inférieure. Puis les trois-quarts de la pente puis la piste entière, de la sortie à l’entrée du tire-fesse. A l’homme chauve au bonnet rouge qui lui tendait la perche au tire-fesse, elle faisait régulièrement état de ses progrès. Il l’avait vue débuter, peinant aux premiers passages à se saisir de la perche, à la glisser illico sous les fesses et à tenir ainsi trois cent mètres jusqu’en haut de la pente de part et d’autre de laquelle des ribambelles de tout petits tous affublés du même dossard jaune faisaient leurs premiers mètres de ski.

Le deuxième jour, nous avons délaissé la piste verte pour une autre qui chemine en lacets à travers les bois puis enfin une bleue puis une autre bleue. Nous avons délaissé le tire-fesse pour le télésiège qui nous amenait tout en haut, d’où l’on surplombe tout le bassin lémanique. Lisa est d’abord tombée dans la bleue, ce qui l’a découragée et nous avons bifurqué sur la verte, celle du sous-bois, mais après deux remontées, elle a fini par se laisser convaincre de retenter sa chance et maîtrisant mieux sa vitesse, elle est enfin venue à bout de la bleue suite à quoi Marie a dévalé, avec Giulia et moi, sa première rouge. 
Du télésiège, on aperçoit une piste noire où la lumière du couchant dessine des vagues aux irisations bleutées.

En fait, nous en sommes restés là. Dans la vallée, c’était le printemps, et nous avions l’air de cosmonautes en goguette, tombées des airs, les pieds encore engourdis. A la pharmacie, je me suis procuré une pommade contre les coups de soleil.   

L’école a repris. Il fait toujours beau. Mais voilà que le vent s’engouffre dans la vallée du Rhône et le ciel s’assombrit. Dans dix minutes, comme tous les vendredis, j’irai chercher Marie au centre aéré puis Lisa au collège voisin où ont lieu ses leçons d’escrime. Demain reprennent les leçons de Russe. Mamie et Dieda seront là dans quelques jours.
En fait, je fais de moins en moins de photos. Mon appareil photo s’est enrayé et je crains que la réparation coûte plus cher que son remplacement. L’obsolescence programmée, dit-on. Ou désuétude planifiée. Le premier mot sonne bien, le second l’anéantit. Tout de même, avec l’appareil photo de mon téléphone intelligent, j’ai fait quelques photos l’autre jour sur les pistes du ski et en voici aussi une autre prise sur le manège samedi dernier.

Il paraît que depuis la fin des années 1990, filles et garçons ont gagné trois ans sur l'enfance. Pourquoi sont-ils si pressés ?
C’est un cirque de province. Au jeu des sept familles, voici le père, le fils, les deux filles, la grand-mère (à la caisse), je ne vois pas la mère. A moins que l’une des filles soit en réalité la mère. Le petit garçon (« haricot » est son nom de cirque) et son père, il me faisait un peu de la peine. Le père avait un petit air de ressemblance avec Franck Dubosc, l’acteur. Assise entre Laura et Hannah, ravie, Lisa commentait à haute voix les numéros (au point de faire se retourner, l’œil réprobateur, les spectateurs du premier rang, ceux qui pour deux euros de plus avaient eu droit à une chaise jaune ou blanche de plastique de jardin) et était toujours la première à répondre aux injonctions de l’homme au micro (le père). Au début du spectacle, il a précisé qu’ils n’espéraient pas nous étonner, mais juste nous divertir. Pas trop d’esbroufe. D’ailleurs, la grand-mère, seule à ne pas avoir de numéro, ne souriait pas, l’une des filles (la mère ?) non plus. L’entracte s’éternisait, histoire de vendre le maximum de barbe-à-papa et de cornets de pop-corn. Le petit garçon arpentait l’allée entre la scène et les gradins, des baguettes clignotantes dans chaque main. Lisa a soudain eu mal au ventre, nous sommes sortis et rentrés trop tard pour les friandises. Elle n’a pas protesté. A cause du mal de ventre. Le clou du spectacle, c’était les animaux : deux lamas, une chatte, un dromadaire, un âne, deux petits chiens tout blancs, langues pendantes, comme s’ils venaient de loin. Le fouet claquait, l’homme virevoltait sur ses talons, se projetait soudain en l’air pour empoigner les anneaux et exécuter quelques rotations et croix de fer. 

Le billet qui avait circulé à l’école annonçait la présence d’éléphant. Mais en fait d’éléphant, c’était juste un déguisement qu’enfilaient deux spectatrices tirées au sort parmi le public. A la manière du boa du petit Prince ingérant ses proies sans les dévorer, prenant leur forme de sorte que l’éléphant semble encore là, bien vivant, momifié dans une peau de serpent. Ce dessin-là, montré à Lisa, a frappé son imagination. Je ne sais pas si c’était une bonne idée de le lui montrer.
Ne fait pas tant peur ce qui se voit que ce que l’on s’imagine.

24 mars 2014

En fait...


 
En fait.

En fait, Marie commence toutes ses explications par ces mots « en fait ».

L’autre jour, m’écoutant parler dans le téléphone, j’entends « en fait » revenir à plusieurs reprises dans mes phrases.

Après « quand même », voici donc « en fait ».  C’est comme si elle et moi nous dévisagions dans le miroir des mots. Pour parler comme Plotin : sa statue, encore sommaire, est un décalque de la mienne, ce que trahissent les mots au-delà même de leur sens concret.

Depuis quelques semaines, une lettre ouverte du Ministre de l’Education Nationale est placardée sur un panneau à l’entrée de l’école. Le but était de désamorcer la polémique au sujet d’une prétendue « théorie du genre » que les enseignants seraient tenus d’enseigner à l’école. La rumeur n’a pas prise ici. J’ai tout de même été frappé par son ampleur sur le plan national.

« L’enfant n’appartient pas à ses parents. » ai-je entendu dire. C’était maladroit, ambigu, facile à exploiter ce qui n’a pas manqué d’arriver. Qui approuverait des parents qui prétendraient le contraire ? Ceci dit, aimer et éduquer ses enfants exige le don d’ubiquité et personne ne l’ayant, il faut tout de même faire comme si. Car sans amour, l’éducation est une impossibilité et sans éducation, l’amour une imposture.

Impossible de ne pas voir dans le miroir ce double ou cette extension de soi qui n’est pourtant pas soi ni à soi. En fait, sommes-nous sûrs de ne pas appartenir à nos enfants (l’enfant est le père de l’homme, aurait dit Freud) ? Quand un mot est hors sujet, on peut lui faire dire ce que l’on veut. « Appartenir » est hors sujet. Ici, ça ne vient rien dire.

Rien n’est jamais neutre et l’école pas davantage. Au lieu de se refugier derrière des mots-tiroir comme « laïcité » - qui finalement piège ceux-là même qui s’en réclament -, il faudrait peut-être admettre tout simplement que des valeurs fondent l’école, parmi lesquelles l’égalité entre filles et garçons et, plus tard, entre femmes et hommes. La différence entre les genres n’est pas une valeur mais un fait mais est une valeur le rejet des différences de statut et de traitement que certains pourraient en déduire. Il faut s’arrêter là, sans aller chercher plus loin ou plus en deçà, dans le tréfonds des âmes. Rien ne peut être forcé, c’est un travail de fond qui ne dit pas son nom, qui n’a pas nécessairement à se revendiquer comme tel.

Est-ce naïf ?

Sans doute.

Lisa aurait aimé jouer avec Arthur pendant la récréation. Arthur jouait au ballon. Alors elle aussi aurait voulu y jouer. Mais dans la cour de récréation, un petit garçon s’interposa : les filles, ça ne joue pas au ballon ! Décréta-t-il. Que peut l’école contre ça ? Le surveillant, c'est-à-dire l’enseignant(e), va-t-il obliger les garçons à accepter Lisa dans leurs équipes ? Et le petit garçon si péremptoire, appartient-il à ses parents qui lui auraient inculqué qu’entre filles et garçons passe une ligne rouge infranchissable, les garçons étant toujours au centre du jeu, les filles toujours sur la touche (un « e » entre parenthèses - voir ci-dessus) ? Faut-il que l’école, à son tour, s’interpose entre parents et enfants ? Ou faut-il seulement espérer que par imprégnation, il apprenne, sans même s’en rendre compte, à ne pas voir les choses comme ses parents les voient (ou les lui montrent - par des mots et/ou par l’exemple).

L’autre jour, je me surpris à expliquer à Marie que dans tous les pays, en France comme ailleurs, les femmes sont presque toujours moins bien payées que les hommes. Je ne parvins pas à lui expliquer pourquoi. Mais il n’y avait pas d’explication à cela et que cela défie son entendement autant que le mien, fut une réponse à une autre question que je me posais, celle-là même qui m’avait amené à lui parler de ça. Par curiosité, elle aurait voulu savoir à combien s’élevait précisément la différence de salaire : un euro, cent euros ou mille ? Comme souvent, elle m’a entraîné dans des considérations qui n’avaient plus grand-chose à voir avec notre point de départ. Ce qui rend les conversations avec Marie parfois difficiles. Mais comme au fond, les chiffres ne l’intéressent pas, l’élément moral de la question (l’injustice) prit rapidement le dessus et la ramena finalement là où je voulais qu’elle reste.

D’habitude, j’essaie d’éviter les sermons. Je préfère être celui que je suis, celui qui se trahit ou se montre par sa conduite, au jour le jour, hors du cercle des mots, souvent tentés de la supplanter ou du moins de l’interpréter à leur façon – parfois aussi par les vertus de ce qu’on appelle en Anglais le « wishful thinking » (prendre ses désirs pour des réalités). En fait, je ne devrais pas dire « je préfère» : je suis celui qu’elle voit au jour le jour se comporter de telle façon et dont elle s’imprègne sans qu’elle ni moi, aujourd’hui, n’y puissent rien. Cela m’effraie parfois. D’être en double ou doublé, copié me fait réfléchir davantage sur l’original et j’en viens à me demander qui je suis mais d’une manière très concrète, très terre-à-terre, scrutant mes actes au plus près (les pensées prenant souvent trop de place dans ce genre de questionnement) et cherchant les miroirs où les enfants seuls nous dévisagent.

Peu à peu, elle deviendra une autre mais sa mère comme son père seront toujours là, dans les fondations (de plus en plus figés avec le temps), leurs dénégations, justifiées ou pas, n’y faisant rien.

« En fait » ne relève pas de l’explication ou pas seulement. Il connote un esprit enclin à toujours tout ou presque remettre sur le métier. En fait, rien n’est tout à fait comme je l’avais cru au premier regard, au premier mot. Il faut rectifier, sans cesse préciser, reconsidérer.

Marie use et abuse du « en fait » alors qu’à l'inverse, elle cherche des certitudes, des points d’appui, du définitif. Son « en fait », c’est plutôt : « je suis sûr au moins de cela ».

Et pour aujourd’hui, c’est là que tout commence. Et cela suffira.