C’était un jour sans maman. Un jour gris, un jour de singe blanc, le jour de Pâques. La petite Laura dormait du sommeil des tout juste nés. Hier, Natalya, Fabio ont célébré les quarante jours, la fin de la quarantaine imposée à tous les nouveaux-nés, du moins en d’autres temps. Mais les traditions ont du bon. Elles font durer les plaisirs comme les peines. Ou du moins, elles conspirent contre les paresses et tous les laissez-faire, laissez-aller, laissez-vivre. Marie n’était pas d’humeur ce jour-là. Elle n’est pas mondaine. Elle fait la moue et le singe blanc la console à peine. Quant à moi, je toussote, j’inhale le printemps à chaque bouffée d’air et le printemps m’étouffe. Les feuilles s’allongent comme des ongles verts. Un barbecue et les matelas ressortis dans la touffeur des herbes déjà hautes. Il y a tant d’enfants autour de nous, des naissances par bouquets, Marie, Sophia, Oscar, Noa, Lorenzo, Emmanuela, Laura et d’autres encore. Hommes et femmes du vingt-et-unième siècle. La science fiction qui, pour moi, est devenu réalité le 1er janvier 2000, se pérpétue. Tous ceux nés aux premières années du siècle precedent sont morts aujourd’hui, à quelques exceptions près, un ou deux poilus, dit-on. “Le siècle siècle avait deux ans !” disait Hugo “Rome remplaçait Sparte. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, et du premier consul, déjà, par maint endroit, le front de l'empereur brisait le masque étroit. Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, naquit d'un sang breton et lorrain à la fois un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ; si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère, abandonné de tous, excepté de sa mère, et que son cou ployé comme un frêle roseau fit faire en même temps sa bière et son berceau. Cet enfant que la vie effaçait de son livre, et qui n'avait pas même un lendemain à vivre, C'est moi.” L’emphase hugolienne. Marie aujourd’hui, Sarkozy en Napoléon, le sang russe et français, et les lendemains à vivre...
18 avril 2007
06 avril 2007
Miracles
Oui, nous aurions dû être en Grèce. Les billets étaient pris. Les valises à portée de main. Dans l’après-midi, la fièvre est revenue. Marie n’a plus quitté le sopha du salon. Elle a pris sa mère en otage, à bras le corps. Le soir, il a fallu se rendre à l’évidence. Adieu, mouton, oeufs de Pâques, bord de mer et grands parents. Lydia, de son côté, est en partance pour Barcelone. Une escapade prévue de longue date avec sa soeur qui la rejoindra en bus au départ de Nîmes.
Ce matin, comme souvent, je suis le premier debout. Marie est déjà un peu mieux. La fièvre est tombée. Le pédiatre n’a pas pu venir et il a fallu hier en dénicher un autre, à l’autre bout de la ville. Dans la voiture, Marie pleurnichait mais une fois dans le cabinet du docteur, elle n’a pas trop fait d’histoire. On l’a déshabillée sur les genoux de sa mère. Le docteur l’a tâtée sous les oreilles, sous le menton. Il a sorti son stéthoscope, instrument que Marie connaît bien pour en posséder une réplique qu’elle s’amuse à infliger aux habitants résignés de son arche de Noë. Elle n’a pas bronché quand le docteur le lui a appliqué dans le dos et sur la poitrine. Ensuite, ce fut au tour de la cuiller enfoncée dans la bouche puis du piolet miniaturisé glissé au creux de chaque oreille.
Le docteur avait un air de Jean Paul II jeune. Y aurais-je songé ailleurs qu’en Pologne ? J’avais remarqué au mur, entre affiches médicales et photos de nouveaux nés, femmes enceintes et femmes allaitant, une vierge avec enfant en plâtre, toute blanche ainsi qu’un masque christique sur une carte postale punaisée sur un panneau de liège. Plus frappant encore, une photo noir et blanc du pape polonais caressant d’une main un enfant qu’on lui présente. Notre docteur avec sa barbe et ses yeux bleus, avec le sourire doux qui ne le quittait pas, se présentait à moi comme un double rajeuni du fameux pape. Quelques jours plus tôt, dans une salle d’attente, j’était tombé sur une photo noir et blanc du pape, jeune séminariste, chaussé de skis et d’une paire de lunettes rondes qui lui donnait un air d’intellectuel des années trente, frêle et rustique. Il ne portait ni barbe ni moustache contrairement au pédiatre. Leur ressemblance se limite à la forme de la tête, une tête carrée, nuque plate et mâchoire carnivore, qui laisse à rêver à cette sainteté polonaise qui porte en elle le combat des âmes comme celui des corps. Il faut se méfier de cette douceur masculine qui cache des trésors de ténacité et d’inflexibilité.
Marie, pour tout « au revoir », a fait signe de la main, un geste trop vaste pour l’espace exigu d’un cabinet médical ; on aurait dit celui qu’on adresse aux marins en partance pour le nouveau monde. Je l’ai hissée sur mes épaules et nous sommes allés acheter la maman de l’éléphant, promis en guise de compensation.
Deux ans après sa mort, il est aujourd’hui question de canoniser Karol. Le dossier de canonisation vient d’être bouclé en un temps record. La Congrégation romaine pour les Causes des Saints a reçu lundi dernier le dossier de la religieuse française Soeur Marie-Simon-Pierre, et doit déterminer si ce cas doit être proposé au pape Benoît XVI, en vue de la reconnaissance d'un miracle dû à l'intercession de son prédécesseur. Des boîtes scellées contenant les volumineux documents d'enquête des "postulateurs" ont par ailleurs été remises par le diocèse de Rome à la Congrégation. Le procès en canonisation, à présent, devra s'effectuer sur la base d'un dossier complémentaire contenant au moins un second miracle "authentifié".
Qu’en pense notre docteur, lui qui s’occupe des guérisons « explicables », celles qui n’exigent pas d’autre intercession que celle de la médecine ?
Lydia est maintenant dans un taxi, direction l’aéroport. Marie regarde un dessin animé. Une histoire de mammouth, de paresseux et de tigre. Elle refuse de manger. Il fait gris mais de temps à autre, des filaments de soleil passent au travers des nuages. Les arbres bourgeonnent. Dans quelques instants, Marie va prendre son sirop. Dix millilitres. Deux pleines cuillers.
Miracle authentifié, guérison inexpliquée : tout se joue dans l’interstice.
Ce matin, comme souvent, je suis le premier debout. Marie est déjà un peu mieux. La fièvre est tombée. Le pédiatre n’a pas pu venir et il a fallu hier en dénicher un autre, à l’autre bout de la ville. Dans la voiture, Marie pleurnichait mais une fois dans le cabinet du docteur, elle n’a pas trop fait d’histoire. On l’a déshabillée sur les genoux de sa mère. Le docteur l’a tâtée sous les oreilles, sous le menton. Il a sorti son stéthoscope, instrument que Marie connaît bien pour en posséder une réplique qu’elle s’amuse à infliger aux habitants résignés de son arche de Noë. Elle n’a pas bronché quand le docteur le lui a appliqué dans le dos et sur la poitrine. Ensuite, ce fut au tour de la cuiller enfoncée dans la bouche puis du piolet miniaturisé glissé au creux de chaque oreille.
Le docteur avait un air de Jean Paul II jeune. Y aurais-je songé ailleurs qu’en Pologne ? J’avais remarqué au mur, entre affiches médicales et photos de nouveaux nés, femmes enceintes et femmes allaitant, une vierge avec enfant en plâtre, toute blanche ainsi qu’un masque christique sur une carte postale punaisée sur un panneau de liège. Plus frappant encore, une photo noir et blanc du pape polonais caressant d’une main un enfant qu’on lui présente. Notre docteur avec sa barbe et ses yeux bleus, avec le sourire doux qui ne le quittait pas, se présentait à moi comme un double rajeuni du fameux pape. Quelques jours plus tôt, dans une salle d’attente, j’était tombé sur une photo noir et blanc du pape, jeune séminariste, chaussé de skis et d’une paire de lunettes rondes qui lui donnait un air d’intellectuel des années trente, frêle et rustique. Il ne portait ni barbe ni moustache contrairement au pédiatre. Leur ressemblance se limite à la forme de la tête, une tête carrée, nuque plate et mâchoire carnivore, qui laisse à rêver à cette sainteté polonaise qui porte en elle le combat des âmes comme celui des corps. Il faut se méfier de cette douceur masculine qui cache des trésors de ténacité et d’inflexibilité.
Marie, pour tout « au revoir », a fait signe de la main, un geste trop vaste pour l’espace exigu d’un cabinet médical ; on aurait dit celui qu’on adresse aux marins en partance pour le nouveau monde. Je l’ai hissée sur mes épaules et nous sommes allés acheter la maman de l’éléphant, promis en guise de compensation.
Deux ans après sa mort, il est aujourd’hui question de canoniser Karol. Le dossier de canonisation vient d’être bouclé en un temps record. La Congrégation romaine pour les Causes des Saints a reçu lundi dernier le dossier de la religieuse française Soeur Marie-Simon-Pierre, et doit déterminer si ce cas doit être proposé au pape Benoît XVI, en vue de la reconnaissance d'un miracle dû à l'intercession de son prédécesseur. Des boîtes scellées contenant les volumineux documents d'enquête des "postulateurs" ont par ailleurs été remises par le diocèse de Rome à la Congrégation. Le procès en canonisation, à présent, devra s'effectuer sur la base d'un dossier complémentaire contenant au moins un second miracle "authentifié".
Qu’en pense notre docteur, lui qui s’occupe des guérisons « explicables », celles qui n’exigent pas d’autre intercession que celle de la médecine ?
Lydia est maintenant dans un taxi, direction l’aéroport. Marie regarde un dessin animé. Une histoire de mammouth, de paresseux et de tigre. Elle refuse de manger. Il fait gris mais de temps à autre, des filaments de soleil passent au travers des nuages. Les arbres bourgeonnent. Dans quelques instants, Marie va prendre son sirop. Dix millilitres. Deux pleines cuillers.
Miracle authentifié, guérison inexpliquée : tout se joue dans l’interstice.
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