17 décembre 2018

La pierre du savoir

Lisa, Paris, novembre 2018


Devant le collège de Lisa, s’élève une statue monumentale intitulée « la pierre de savoir ». Elle a été inaugurée en même temps que le collège en 1994. Le même artiste a peint des fresques à l’intérieur de l’établissement qui a été baptisé « collège du Joran » en 2007. 

Le Joran est un vent du Nord-Ouest qui souffle sur le sud du massif du Jura, sur les lacs. Il peut être frais et agréable par beau temps mais totalement imprévisible en cas d’orage. Il est alors redoutable pour la navigation à voile sur le lac.
À la sortie des classes, beaucoup d’élèves descendent la rue qui mène jusqu’au bureau de poste que jouxtent une boulangerie et un petit supermarché où ils achètent des confiseries. Ils sont si nombreux que la direction du supermarché a institué une règle suivant laquelle un maximum de quatre élèves peut se trouver à l’intérieur en même temps. C’est pour éviter les vols à l’étalage. A plusieurs reprises, Lisa m’a demandé de la déposer, elle et son amie, devant le supermarché pendant que j’allais acheter du pain à la boulangerie. C’est comme ça que j’ai appris à quel rituel les collégiens étaient astreints pour accéder aux sucreries. Pour aller plus vite, mieux vaut se faire accompagner par un adulte qui, lui, n’est pas assujetti à cette règle.
La pharmacie est de l’autre côté de la rue. C’est là où j’allais chercher les médicaments pour mon père. Ils me connaissent, particulièrement l’une des deux préparatrices qui a de l’expérience, ne se contente pas de vendre, sait faire preuve d’empathie. Sa voix apaisante me tranquillisait à l’époque. À chaque passage, elle me demande des nouvelles de ma mère. La dernière fois, c’était pour me procurer des antibiotiques pour Marie auquel le dentiste vient d’arracher une dent cariée.
J’attends aujourd’hui des nouvelles de Bruxelles pour savoir si oui ou non j’irais au Sénégal en janvier.
Je lis, en ce moment, une biographie de Molière. 
Avec Satya ou toute seule, Lisa réalise de courtes vidéos (pas plus de 15 secondes) qu’elle poste ensuite sur une application appelée « musical.ly», créée par deux ingénieurs chinois et qui connaît depuis 2015 un succès mondial. Plus de 12 millions de vidéos y sont postées chaque jour. Elle est normalement interdite au moins de 12 ans mais ce sont surtout les plus jeunes, entre 8 et 15 ans, qui l’utilisent. Le principe est simple: 15 secondes de vidéo, une musique de fond, ou pas, des effets et une chorégraphie. Le résultat donne un play-back très court. Le danger, m’a-t-on expliqué, est que ces vidéos ne s’effacent pas et qu’elles ne sont pas accessibles qu’aux seuls destinataires désignés des vidéos. Il va falloir que je lui en parle.
Marie est très discrète, effacée. J’ai toujours trouvé ce dernier adjectif terriblement dénigrant, voire humiliant. Il y a tant de manières d’exister et toutes ne se tracent pas avec des marqueurs sur des ardoises, des tableaux, des affiches. Marie vit dans sa bulle. Elle a peu d’amis. Il est difficile de la deviner, de la déchiffrer. Elle fait chaque jour ce qu’elle a à faire, sans qu’il soit toujours possible de distinguer entre ce qu’elle fait par plaisir (les trois heures d’arts plastiques tous les mercredis après-midi) et ce qu’elle fait parce qu’elle y est obligée, mais elle fait tout cela sans regimber, sans se plaindre. Elle se lève tôt et les horaires de bus ayant changé la semaine dernière, elle doit maintenant attraper le bus de 7h17.
Tant qu’elle se sentira dévalorisée par les matières scientifiques, tout particulièrement la physique cette année, elle n’aura guère de chances de s’épanouir. Les mathématiques lui sont moins pénibles cette année grâce au professeur de mathématiques qui fait mieux que tolérer les mauvais élèves, qui les accepte, qui les encourage alors que le professeur de physique semble ne pas vouloir comprendre qu’on puisse ne pas comprendre, sauf à faire preuve de mauvaise volonté. Quand elle me décrit les cours de physique, j’en ai des frissons. Rien n’a changé.
Lisa, Paris, novembre 2018
Quand elle rentre du lycée, il arrive que nous ayons de longues conversations. Elle s’intéresse à des sujets comme la religion (le christianisme, selon elle, aurait été une régression dans l’histoire de l’humanité), l’homophobie (sujet de son dernier exposé de groupe en Français qui leur a valu une très bonne note), le racisme, les droits des femmes et d’autres encore. Par tempérament, elle est plutôt conservatrice, n’aime pas la violence, les débordements. Elle est trop timide pour manifester sa désapprobation mais elle a ses opinions, pas forcément très argumentées mais comment pourrait-il en être autrement à son âge ? Elle ne sait pas encore ce qu’elle veut mais elle commence à chercher ce qu’elle pense.
Je pense souvent, surtout maintenant qu’il n’est plus là, à l’influence que mon père a eue sur moi et que je ne ressentais pas alors comme une gêne ou un repoussoir. Cette influence, indéniable sur certains sujets, a coexisté avec d’autres courants, d’autres influences qui ne lui devaient rien. En littérature, ses goûts étaient classiques sans être nécessairement conformistes (ils n’aimaient pas tous les classiques). Il n’aimait pas la littérature contemporaine, à quelques exceptions près. Il avait un goût assez sûr. Beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui lui semblaient fabriqués et manquer de profondeur comme de sincérité. Souvent, il ne s’y trompait pas. Il n’aimait pas la grandiloquence, l’impudeur, le goût du scandale ou de la provocation gratuite, le nombrilisme. Il n’était pas moderne au sens où il n’avait aucun goût pour le culte de l’individu affichant ses névroses, ressassant son « petit tas de secrets », hors des courants de l’histoire. Il n’aimait ni les romans historiques ni psychologiques, leur préféraient les romans sociaux. 
Il avait, je crois, tout lu de Kundera qu’il admirait, et qui est, selon moi, l’un des plus grands. Dernièrement, il avait lu plusieurs romans de Sándor Márai, un écrivain Hongrois qui a passé près de la moitié de son existence en exil (aux Etats-Unis et en Italie) et qui est mort dans l’anonymat avant d’être découvert et célébré, en Hongrie et au-delà, peu de temps après son suicide en 1989 (quelques mois après la fin de la République Populaire de Hongrie). Il avait également découvert Philip Roth dans l'un de ses derniers romans (« indignation », je crois, paru en 2010). Mais il lisait peu de romans, surtout ces dernières années ; il préférait redécouvrir d’anciennes connaissances, se replonger dans les classiques tels l’Eugénie Grandet de Balzac ou Madame Bovary de Flaubert et bien d’autres encore. Il relisait souvent des passages des Essais de Montaigne. Sa dernière lecture fut le journal de l’occupation de Maurice Garçon, grand avocat de causes tant littéraires (il défendit le jeune éditeur Pauvert qui avait publié toute l’œuvre du marquis de Sade ainsi que Régine Deforge et d’autres auteurs d’œuvres érotiques) que criminelles et qui entra à l’Académie française après la guerre. Ce premier volume du journal avait paru en mai 2015. Je lui avais offert au tout début de sa maladie à l’automne de cette même année.

04 décembre 2018

Télégramme

Satya et Lisa
Le service des télégrammes n’est plus en service depuis avril de cette année. Le temps des télégrammes est fini. Textos, sms, réseaux sociaux, en sont venus à bout. 
La maman va bien. Stop. C’est un garçon. Stop.
C’est une fille. Marie a punaisé sur le mur de sa chambre la carte annonçant sa naissance que ses grands parents avaient fait imprimer en Grèce, il y a quinze ans de cela. Ils avaient appris sa naissance à Tripolis. La maison n’était pas encore vendue. Je me souviens qu’il y eut un violent orage cette nuit-là. J’ai pris le volant sous une pluie battante. Je me suis dit : ça y est ! Je suis papa. Je n’arrivais pas à le croire.
Vendredi dernier (30 novembre), l’entrée du lycée a été bloquée par des lycéens en colère, en soutien aux Gilets Jaunes. On se souviendra peut-être de ces journées comme celles ayant sonné le glas du mandat de M. Macron, 26èmePrésident de la République, 8èmePrésident de la Vème République. Les jours qui viennent le diront. Ou pas.
Toujours est-il que l’administration du lycée a considéré l’absence de Marie – qui n’avait que trois heures de cours ce matin-là- comme « injustifiée ». Aux élèves qui se trouvaient devant les grilles du lycée, leur professeur d’histoire géo avait pourtant répondu qu’il n’y avait pas cours. Elles ont attendu un peu puis sont retournés chez eux, chez elles. J’ai répondu que je n’acceptais pas cette absence soit considérée comme injustifiée. Aucune réponse.
J’ai découvert un récit d’un auteur  italien, Piero Chiara, intitulé « Le 28 octobre ». Décidément, cette date me poursuit. C’est aussi un 28 octobre en 1922 qu’eut lieu la marche sur Rome qui allait donner le pouvoir à Mussolini.
Découvert le compositeur catalan, Déodat de Sévérac, contemporain des Ravel et Debussy. Un délicieux petit air de piano, une vieille boîte de musique. « En vacances » interprété par Anne Quéffelec, la sœur de l’écrivain.
Les filles écoutent je ne sais quoi sur leurs portables. Je n’essaie plus de savoir ce qu’elles écoutent. Masi de temps à autre, j’entends l’une d’elles chantonner par-dessus un tube qui passe à la radio. Elles raillent mon habitude d’écouter France Culture. Des émissions sur la physique nucléaire qui irritent Marie.
Quand Marie était à l’école internationale située de l’autre côté du lac, sur la route j’écoutais la méthode scientifique, une émission de France culture qui passe en début d’après-midi, et je me surprenais à m’y intéresser, moi qui avait eu la physique en horreur du temps du lycée. Mais je n’ai pas eu de bons profs, tous enclins à en dégoûter plus d’un, même ceux qui faisaient preuve de la meilleure volonté du monde. Et ils étaient nombreux dans ma classe. De petits rats de laboratoire. 
En première, Marie n’aura plus qu’une heure trente de sciences. Un ex-collègue avec lequel je conversais hier soir sur skype et dont la fille peine elle aussi en mathématiques, m’affirmait qu’elle avait été diagnostiquée comme souffrant de dyscalculie. Marie sans doute elle aussi mais à quoi bon mettre un nom sur cela ? 
À peine rentrée, il lui faut se mettre à ses devoirs. Pas de répit. C’était la même chose de mon temps. Je n’ai jamais autant travaillé, bûché, qu’au lycée. À tel point qu’au bac, j’ai cru être arrivé au bout de mes peines et ce n’était pas le cas. Sur le moment, je ne l’ai pas compris. Je n’ai pas su me faire par moi-même une idée de ce que je voulais accomplir. Le temps ne nous est pas donné. Il faut le prendre. Mieux vaudrait tout laisser tomber pour aller faire un tour du monde. J’aimerais que Marie prenne le temps de se faire sa petite ou grande idée de ce qu’elle veut accomplit. Je ne parle pas de réussite, de succès mais d’accomplissement. Ce qui est différent, je crois.
Au milieu de la journée, mais plus près de la nuit que du jour, la lumière tombée du ciel est passée soudain à l’orange mais avec des morceaux de bleu coincés entre les nuages étirés comme des bannières. Et le soir, un orage a éclaté. Un orage en décembre, on aura tout vu. Depuis, la pluie tombe sans faiblir. Avant de s’endormir, Lisa lit un album de « nombrils ». Marie éteint sa lampe de chevet avant même qu’on vienne lui souhaiter bonne nuit. Elle a sur sa table de chevet le « Rouge et le noir » avec un marque-page glissé au milieu du volume. Laïka dort dans les jambes de Lisa. 
Depuis peu, Lisa prend chaque matin une douche (avant c’était plutôt le soir) et prend soin de sa longue chevelure comme jamais auparavant. Elle ne termine les cours jamais après 16h10. Comme les bus scolaires n’emmènent les élèves qu’à 17h, je vais souvent la récupérer après les cours avec sa meilleure copine Satya. Elles passent les fins d’après-midi ensemble, font leurs devoirs ensemble sur le canapé du salon jusqu’à ce que la mère de Satya qui travaille à Genève vienne la récupérer en début de soirée. Le mercredi et le vendredi soir, Lisa fait du volley. C’est la deuxième année. Elle a abandonné le tennis. Elle semble préférer les sports collectifs. Marie ne fait pas de sport en dehors du lycée. Il faut dire qu’il n’y a pas le temps. Trop de devoirs. 
Je cherche à décrocher un contrat de travail qui m’éloignerait quelques semaines du bercail. Sans doute en janvier. Stop.