| Satya et Lisa |
Le service des télégrammes n’est plus en service depuis avril de cette année. Le temps des télégrammes est fini. Textos, sms, réseaux sociaux, en sont venus à bout.
La maman va bien. Stop. C’est un garçon. Stop.
C’est une fille. Marie a punaisé sur le mur de sa chambre la carte annonçant sa naissance que ses grands parents avaient fait imprimer en Grèce, il y a quinze ans de cela. Ils avaient appris sa naissance à Tripolis. La maison n’était pas encore vendue. Je me souviens qu’il y eut un violent orage cette nuit-là. J’ai pris le volant sous une pluie battante. Je me suis dit : ça y est ! Je suis papa. Je n’arrivais pas à le croire.
Vendredi dernier (30 novembre), l’entrée du lycée a été bloquée par des lycéens en colère, en soutien aux Gilets Jaunes. On se souviendra peut-être de ces journées comme celles ayant sonné le glas du mandat de M. Macron, 26èmePrésident de la République, 8èmePrésident de la Vème République. Les jours qui viennent le diront. Ou pas.
Toujours est-il que l’administration du lycée a considéré l’absence de Marie – qui n’avait que trois heures de cours ce matin-là- comme « injustifiée ». Aux élèves qui se trouvaient devant les grilles du lycée, leur professeur d’histoire géo avait pourtant répondu qu’il n’y avait pas cours. Elles ont attendu un peu puis sont retournés chez eux, chez elles. J’ai répondu que je n’acceptais pas cette absence soit considérée comme injustifiée. Aucune réponse.
J’ai découvert un récit d’un auteur italien, Piero Chiara, intitulé « Le 28 octobre ». Décidément, cette date me poursuit. C’est aussi un 28 octobre en 1922 qu’eut lieu la marche sur Rome qui allait donner le pouvoir à Mussolini.
Découvert le compositeur catalan, Déodat de Sévérac, contemporain des Ravel et Debussy. Un délicieux petit air de piano, une vieille boîte de musique. « En vacances » interprété par Anne Quéffelec, la sœur de l’écrivain.
Les filles écoutent je ne sais quoi sur leurs portables. Je n’essaie plus de savoir ce qu’elles écoutent. Masi de temps à autre, j’entends l’une d’elles chantonner par-dessus un tube qui passe à la radio. Elles raillent mon habitude d’écouter France Culture. Des émissions sur la physique nucléaire qui irritent Marie.
Quand Marie était à l’école internationale située de l’autre côté du lac, sur la route j’écoutais la méthode scientifique, une émission de France culture qui passe en début d’après-midi, et je me surprenais à m’y intéresser, moi qui avait eu la physique en horreur du temps du lycée. Mais je n’ai pas eu de bons profs, tous enclins à en dégoûter plus d’un, même ceux qui faisaient preuve de la meilleure volonté du monde. Et ils étaient nombreux dans ma classe. De petits rats de laboratoire.
En première, Marie n’aura plus qu’une heure trente de sciences. Un ex-collègue avec lequel je conversais hier soir sur skype et dont la fille peine elle aussi en mathématiques, m’affirmait qu’elle avait été diagnostiquée comme souffrant de dyscalculie. Marie sans doute elle aussi mais à quoi bon mettre un nom sur cela ?
À peine rentrée, il lui faut se mettre à ses devoirs. Pas de répit. C’était la même chose de mon temps. Je n’ai jamais autant travaillé, bûché, qu’au lycée. À tel point qu’au bac, j’ai cru être arrivé au bout de mes peines et ce n’était pas le cas. Sur le moment, je ne l’ai pas compris. Je n’ai pas su me faire par moi-même une idée de ce que je voulais accomplir. Le temps ne nous est pas donné. Il faut le prendre. Mieux vaudrait tout laisser tomber pour aller faire un tour du monde. J’aimerais que Marie prenne le temps de se faire sa petite ou grande idée de ce qu’elle veut accomplit. Je ne parle pas de réussite, de succès mais d’accomplissement. Ce qui est différent, je crois.
Au milieu de la journée, mais plus près de la nuit que du jour, la lumière tombée du ciel est passée soudain à l’orange mais avec des morceaux de bleu coincés entre les nuages étirés comme des bannières. Et le soir, un orage a éclaté. Un orage en décembre, on aura tout vu. Depuis, la pluie tombe sans faiblir. Avant de s’endormir, Lisa lit un album de « nombrils ». Marie éteint sa lampe de chevet avant même qu’on vienne lui souhaiter bonne nuit. Elle a sur sa table de chevet le « Rouge et le noir » avec un marque-page glissé au milieu du volume. Laïka dort dans les jambes de Lisa.
Depuis peu, Lisa prend chaque matin une douche (avant c’était plutôt le soir) et prend soin de sa longue chevelure comme jamais auparavant. Elle ne termine les cours jamais après 16h10. Comme les bus scolaires n’emmènent les élèves qu’à 17h, je vais souvent la récupérer après les cours avec sa meilleure copine Satya. Elles passent les fins d’après-midi ensemble, font leurs devoirs ensemble sur le canapé du salon jusqu’à ce que la mère de Satya qui travaille à Genève vienne la récupérer en début de soirée. Le mercredi et le vendredi soir, Lisa fait du volley. C’est la deuxième année. Elle a abandonné le tennis. Elle semble préférer les sports collectifs. Marie ne fait pas de sport en dehors du lycée. Il faut dire qu’il n’y a pas le temps. Trop de devoirs.
Je cherche à décrocher un contrat de travail qui m’éloignerait quelques semaines du bercail. Sans doute en janvier. Stop.
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