| Lisa, Paris, novembre 2018 |
Le Joran est un vent du Nord-Ouest qui souffle sur le sud du massif du Jura, sur les lacs. Il peut être frais et agréable par beau temps mais totalement imprévisible en cas d’orage. Il est alors redoutable pour la navigation à voile sur le lac.
À la sortie des classes, beaucoup d’élèves descendent la rue qui mène jusqu’au bureau de poste que jouxtent une boulangerie et un petit supermarché où ils achètent des confiseries. Ils sont si nombreux que la direction du supermarché a institué une règle suivant laquelle un maximum de quatre élèves peut se trouver à l’intérieur en même temps. C’est pour éviter les vols à l’étalage. A plusieurs reprises, Lisa m’a demandé de la déposer, elle et son amie, devant le supermarché pendant que j’allais acheter du pain à la boulangerie. C’est comme ça que j’ai appris à quel rituel les collégiens étaient astreints pour accéder aux sucreries. Pour aller plus vite, mieux vaut se faire accompagner par un adulte qui, lui, n’est pas assujetti à cette règle.
La pharmacie est de l’autre côté de la rue. C’est là où j’allais chercher les médicaments pour mon père. Ils me connaissent, particulièrement l’une des deux préparatrices qui a de l’expérience, ne se contente pas de vendre, sait faire preuve d’empathie. Sa voix apaisante me tranquillisait à l’époque. À chaque passage, elle me demande des nouvelles de ma mère. La dernière fois, c’était pour me procurer des antibiotiques pour Marie auquel le dentiste vient d’arracher une dent cariée.
J’attends aujourd’hui des nouvelles de Bruxelles pour savoir si oui ou non j’irais au Sénégal en janvier.
Je lis, en ce moment, une biographie de Molière.
Avec Satya ou toute seule, Lisa réalise de courtes vidéos (pas plus de 15 secondes) qu’elle poste ensuite sur une application appelée « musical.ly», créée par deux ingénieurs chinois et qui connaît depuis 2015 un succès mondial. Plus de 12 millions de vidéos y sont postées chaque jour. Elle est normalement interdite au moins de 12 ans mais ce sont surtout les plus jeunes, entre 8 et 15 ans, qui l’utilisent. Le principe est simple: 15 secondes de vidéo, une musique de fond, ou pas, des effets et une chorégraphie. Le résultat donne un play-back très court. Le danger, m’a-t-on expliqué, est que ces vidéos ne s’effacent pas et qu’elles ne sont pas accessibles qu’aux seuls destinataires désignés des vidéos. Il va falloir que je lui en parle.
Marie est très discrète, effacée. J’ai toujours trouvé ce dernier adjectif terriblement dénigrant, voire humiliant. Il y a tant de manières d’exister et toutes ne se tracent pas avec des marqueurs sur des ardoises, des tableaux, des affiches. Marie vit dans sa bulle. Elle a peu d’amis. Il est difficile de la deviner, de la déchiffrer. Elle fait chaque jour ce qu’elle a à faire, sans qu’il soit toujours possible de distinguer entre ce qu’elle fait par plaisir (les trois heures d’arts plastiques tous les mercredis après-midi) et ce qu’elle fait parce qu’elle y est obligée, mais elle fait tout cela sans regimber, sans se plaindre. Elle se lève tôt et les horaires de bus ayant changé la semaine dernière, elle doit maintenant attraper le bus de 7h17.
Tant qu’elle se sentira dévalorisée par les matières scientifiques, tout particulièrement la physique cette année, elle n’aura guère de chances de s’épanouir. Les mathématiques lui sont moins pénibles cette année grâce au professeur de mathématiques qui fait mieux que tolérer les mauvais élèves, qui les accepte, qui les encourage alors que le professeur de physique semble ne pas vouloir comprendre qu’on puisse ne pas comprendre, sauf à faire preuve de mauvaise volonté. Quand elle me décrit les cours de physique, j’en ai des frissons. Rien n’a changé.
| Lisa, Paris, novembre 2018 |
Quand elle rentre du lycée, il arrive que nous ayons de longues conversations. Elle s’intéresse à des sujets comme la religion (le christianisme, selon elle, aurait été une régression dans l’histoire de l’humanité), l’homophobie (sujet de son dernier exposé de groupe en Français qui leur a valu une très bonne note), le racisme, les droits des femmes et d’autres encore. Par tempérament, elle est plutôt conservatrice, n’aime pas la violence, les débordements. Elle est trop timide pour manifester sa désapprobation mais elle a ses opinions, pas forcément très argumentées mais comment pourrait-il en être autrement à son âge ? Elle ne sait pas encore ce qu’elle veut mais elle commence à chercher ce qu’elle pense.
Je pense souvent, surtout maintenant qu’il n’est plus là, à l’influence que mon père a eue sur moi et que je ne ressentais pas alors comme une gêne ou un repoussoir. Cette influence, indéniable sur certains sujets, a coexisté avec d’autres courants, d’autres influences qui ne lui devaient rien. En littérature, ses goûts étaient classiques sans être nécessairement conformistes (ils n’aimaient pas tous les classiques). Il n’aimait pas la littérature contemporaine, à quelques exceptions près. Il avait un goût assez sûr. Beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui lui semblaient fabriqués et manquer de profondeur comme de sincérité. Souvent, il ne s’y trompait pas. Il n’aimait pas la grandiloquence, l’impudeur, le goût du scandale ou de la provocation gratuite, le nombrilisme. Il n’était pas moderne au sens où il n’avait aucun goût pour le culte de l’individu affichant ses névroses, ressassant son « petit tas de secrets », hors des courants de l’histoire. Il n’aimait ni les romans historiques ni psychologiques, leur préféraient les romans sociaux.
Il avait, je crois, tout lu de Kundera qu’il admirait, et qui est, selon moi, l’un des plus grands. Dernièrement, il avait lu plusieurs romans de Sándor Márai, un écrivain Hongrois qui a passé près de la moitié de son existence en exil (aux Etats-Unis et en Italie) et qui est mort dans l’anonymat avant d’être découvert et célébré, en Hongrie et au-delà, peu de temps après son suicide en 1989 (quelques mois après la fin de la République Populaire de Hongrie). Il avait également découvert Philip Roth dans l'un de ses derniers romans (« indignation », je crois, paru en 2010). Mais il lisait peu de romans, surtout ces dernières années ; il préférait redécouvrir d’anciennes connaissances, se replonger dans les classiques tels l’Eugénie Grandet de Balzac ou Madame Bovary de Flaubert et bien d’autres encore. Il relisait souvent des passages des Essais de Montaigne. Sa dernière lecture fut le journal de l’occupation de Maurice Garçon, grand avocat de causes tant littéraires (il défendit le jeune éditeur Pauvert qui avait publié toute l’œuvre du marquis de Sade ainsi que Régine Deforge et d’autres auteurs d’œuvres érotiques) que criminelles et qui entra à l’Académie française après la guerre. Ce premier volume du journal avait paru en mai 2015. Je lui avais offert au tout début de sa maladie à l’automne de cette même année.
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