31 janvier 2019

Vues et visions de Dakar

vue du bureau
Me voici au Sénégal. Deux semaines déjà. Mission sensible. Elections délicates. Mais n’est-ce pas toujours ainsi ?
Déjà deux semaines et c’est à peine si j’ai quitté l’hôtel. Un hôtel de luxe, un cadre de vacances, une cage dorée. Nos locaux occupent une aile du deuxième étage. Ma chambre est au premier. D’autres ont préféré louer des studios en ville mais cela les oblige à aller venir matin et soir. Les embouteillages rendent tous les déplacements compliqués. 
De ma fenêtre, vue sur la piscine. Rangée de cocotiers. Leurs palmes que le vent ébroue. Le soir, un petit orchestre s’installe sur l’îlot au milieu de la piscine et joue jusqu’à onze heures. Beaucoup de monde, touristes, officiels, hommes d’affaires.
Dans ces conditions, j’apprends le Sénégal à partir des noms des villes, régions, départements sur sa carte, les noms des ministres, hauts fonctionnaires et activistes des associations sur leurs cartes de visite et lors d’échanges officiels et sans saveur. J’apprends le pays par sa doublure, par ce qu’il a de moins singulier, par ce qu’il a de plus commun. Evidemment, les noms écrits ont déjà l’arrière-goût d’un goût qu’ils n’acquièrent qu’à l’écoute. Les chaînes de télévisions diffusent en français qui est la langue officielle et en Wolof, la langue que parle plus de 80% de la population. Evidemment, il règne une nonchalance africaine dans les échanges, de la componction, de la gravité, des voix fortes – la langue qui claque - et des rires qui éclatent comme des fruits. Et cela rend justice à tous les clichés.
Le premier jour, nous avons traversé la ville en voiture. Des rues poussiéreuses, pleines d’enfants, de bétail en liberté, des chèvres, des mulets, des chevaux, des boutiques aux enseignes peintes à la main, des pièces de moteur répandus sur les bas-côtés ; tout est à l’étal, à la criée, si j’ose dire, à l’air libre. La misère aussi, comme un souffle dans l’air, avec la joie communicative des boubous que portent hommes et femmes. Je discerne des nuances que je ne peux comprendre, des détails vides de sens, mais qui travaillent l’imagination. Beaucoup d’enfants et d’adolescents. Sur la corniche, des essaims de joggers déboulent le long de l’avenue. On se demande d’où vient toute cette énergie. Mais les yeux parfois sont tristes et les physionomies partagées entre résignation et apathie.
Je communique avec les filles, avec Lydia via whatsapp. Je leur envoie des photos. De mon bureau, de ma chambre, de la piscine. Je ne parle pas trop de mon travail au jour le jour. On nous demande d’être prudent. Beaucoup de conciliabules, de réunions, de longues heures devant un écran d’ordi. Une bonne ambiance de travail. Evidemment, les photos leur montrent un lieu de vacances, pas de travail. Difficile d’expliquer que je n’ai pas encore mis les pieds dans la piscine. Et n’y mettrai peut-être jamais les pieds. Je vais parfois faire du sport à la salle de gym en fin de journée. Je dine souvent seul à l’hôteL Je lis un peu. Et n’ayant pas d’autre distraction, je travaille.
Olga est rentrée au Canada et depuis lundi, Lydia et les filles sont seules. Je n’ai parlé à ma mère qu’une seule fois depuis mon arrivée ici et grâce au portable de Christophe, elle a pu me voir sur mon lieu de travail. De mon bureau, j’ai vue sur l’océan. Je travaille avec la houle en bruit de fond. C’est la saison sèche. Pas un jour de pluie depuis notre arrivée. En journée, la température ne monte pas au-dessus des 25 degrés Celsius. Les soirées sont fraîches. Je dine souvent au restaurant le plus proche de l’eau. Conditions idéales mais combien de temps encore vais-je supporter ce rythme de travail, cette totale absence de distraction, cette cage dorée, cette solitude ? La première semaine, je suivais sur les chaînes de sport les matchs de tennis de l’Open d’Australie. Cela vient de se terminer. Alors, je lis. De la poésie, des essais. Histoire de me changer les idées.
Je pense à mon père, souvent. Je pense à ce que je lui aurais raconté de cette aventure paradoxale, de Senghor, de l’Afrique, de mon travail ici, à ce qu’il en aurait pensé. Je pense à ma mère et je m’inquiète pour elle. Je pense à Lydia, aux enfants et soupèse le prix de leur absence.

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