Nous sommes donc en 2020 et nous n’avons pas encore atteint le mitan de l’année que tout le monde s’accorde à dire que c’est une mauvaise cuvée, que mieux vaudrait passer directement à la suivante. Mais je pensais déjà cela d’autres années qui ont fini par passer, laissant derrière elles un sillage de mauvaises pensées, de souvenirs indélicats, de déceptions, d’espoirs déçus.
Ma mère - mamie pour les enfants, Yaya pour ceux de Christophe - nous a rejoints pour les fêtes de la fin de l’année dernière et pour le réveillon de la nouvelle. Isabelle l’a déposée à l’aéroport d’Athènes où des employés l’ont prise en charge jusqu’à la porte d’embarquement. Je pensais qu’elle trouverait humiliant de se déplacer en chaise roulante mais cela ne lui a finalement pas posé de problème. A Genève, d’autres employés l’ont accompagnée de l’avion jusqu’à la porte des arrivées. Au retour, c’est moi qui l’ai accompagnée de chez nous jusqu’à l’avion, de l’avion jusqu’à chez elle. J’ai passé une semaine à Glyfada. Dès les jours qui ont suivi le Nouvel An, elle disait vouloir rentrer chez elle. Son appartement de Glyfada, meublé comme il est de tous ses souvenirs - souvenirs de ses parents, de son frère, de mon père -, c’est un peu comme une coquille d’escargot. Dès qu’elle le quitte, elle est perdue, désorientée, effrayée par toute cette agitation autour d’elle qu’elle ne comprend pas, qui lui étrangère. Ses petits-enfants se perdent dans le lointain et avec eux, le sens des conversations; elle a besoin de repères, de sa grille de lecture et chez nous, c’est la tranche la plus tragique de son passé récent qui la submerge, par vagues d’émotions et de rebuffades, celui de la perte de l’époux, du père, de sa trahison, car, comme elle le répète souvent, ce n’était pas à lui de partir le premier, de l’abandonner à son sort. Elle se souvient que dans les derniers jours, un soir, il lui prit la main et la regarda comme on regarderait un enfant qu’on s’apprête à abandonner, l’air de dire – mais ne le disant pas, mon père ne disait presque plus rien tout à la fin - : « comment feras-tu, ma pauvre, toute seule ? ». Depuis lors, elle lui survit, elle se survit à elle-même, elle s’égare dans le posthume, hagarde, suspendue aux coups de fil des amis qui lui rappellent un temps où tout était bien en place. La mort de mon père l’a comme privée de sa dignité d’épouse et mère, elle se cramponne à des anecdotes mille fois répétées, se raccroche à des détails d’une vie antérieure, elle cherche des vêtements qu’elle a portés autrefois, des couettes, des housses, des tapis qui ont meublé sa vie d'autrefois et qu’elle s’étonne, s’indigne même de ne plus voir tout cela là, sous ses pieds, dans son lit, dans sa vie. Elle est pénétrée de la conviction intime d’avoir vécu une vie d’exception avec des êtres d’exception qu’elle n’accepte d’avoir vu partir sans elle. Pour un peu, à quatre-vingt six ans, elle en voudrait à ses parents de ne plus être là pour l’accompagner sur le bout de sa route.
Tout allait comme les années ordinaires quand il nous soudain fut ordonné de se réfugier chez soi et de ne plus en sortir. Nous aussi, nous avons trouvé refuge dans une coquille. Tout à coup, les alentours de notre chez-soi retentirent du gazouillis des merles, mésanges et autres volatiles. Les moteurs se turent. Le ciel se vida. Un virus terrassait tout le pays et bien au delà. Sur les écrans, nous guettions les courbes. Tout un vocabulaire se fit jour. Il fut question de masque, de tests, de confinement, de déconfinement, de gestes barrière, de présentiel, de chauve-souris et de pangolins. Un président déclara la guerre, un premier ministre vit sa barbe blanchir (mais d’un côté seulement), un ministre de la santé captiva l’attention de millions de français, sidérés mais toujours bien décidés à suspecter le pire. Ce fut une drôle de guerre en fin de compte qui dura près de deux mois. Nous étions tous à la maison, Lydia télétravaillant dans le salon, les enfants télétransportés dans leurs chambres découvrant les joies et peines de l’enseignement en ligne et moi à ma table de travail dans la chambre à coucher, mettant la dernière main à mes poèmes. Pour sortir de chez soi, il fallait remplir un formulaire et le signer, s’autoriser en somme à sortir pour l’un des motifs valables énumérés dans le formulaire. Nous n’eûmes qu’à pointer deux d’entre eux : les courses et l’exercice physique. Un footing presque chaque jour dans un rayon d’un kilomètre autour de chez soi ce qui m’obligeait à toute sorte de contorsions - pour faire rentrer un minimum de six kilomètres dans un rayon d’un seul. Nous avons eu recours aux maraichers locaux qui proposaient leurs produits en ligne qu’il fallait réceptionner sur des aires de parking ce qui donnait aux clients des airs de malfrats ou de trafiquants de drogue. Nous avons dormi, mangé, travaillé, dans un calme assourdissant, ponctué par le carillon de l’angélus sur le coup de huit heures du soir et les salves d’applaudissements destinés aux personnels soignants. Les nouvelles du monde n’en faisait qu’une comme le monde n’en faisait qu’un. Tous dans le même fuseau horaire de la pandémie.
Christophe a proposé à ma mère de venir chez lui où les enfants ont arrangé la chambre de Léandre pour l’accueillir. L’expérience a tourné court. Preuve encore une fois qu’il devient de plus en plus périlleux de la sortir de sa coquille. Elle a prononcé des paroles indélicates qui ont fâché. Elle n’a pas compris, pas voulu comprendre, dieu sait seul ce qui a traversé son esprit. Avant cet épisode, j’avais déjà pris l’habitude de l’appeler tous les soirs à la même heure. J’ai continué par la suite, quelque peu par excédé face aux défaillances de sa mémoire mais inquiet aussi. Parce que cela ne préjugeait rien de bon et que je me méfie autant des colères de Christophe que des miennes. Elles viennent de très loin, elles ne peuvent que nous faire très mal, voire provoquer des tragédies. Ma mère sait se rendre exaspérante à un point qui défie l’entendement; elle peut prononcer des paroles à la légère sans se rendre compte de ce qu’elles ont d’offensant, et s’étonner ensuite de leur effet, voire nier les avoir jamais prononcées. A la fin, tout s’embrouille et s’assombrit dans son esprit et dans le nôtre. Il est si difficile de l’esquiver, de la traiter de loin, de faire comme si rien n’avait été dit, de ne pas faire attention. Difficile parce qu’elle ne renonce jamais à vouloir se mettre au centre du jeu, quand d’autres se décourageraient et se mettraient de côté. Ma mère est comme une petite fille qui nous tire la langue, qui nous nargue, qui refuse d’être hors du coup. Elle accapare le présent par son passé, par ses souvenirs, par toute une mythologie familiale; elle s’interrompt rarement pour considérer les choses comme elles sont, là maintenant, sous ses yeux. Mais laissons cela.
Le confinement a pris fin mais rien n’a vraiment changé pour nous. Nous sommes toujours à quatre entre nos quatre murs, entre les haies du jardin. Planqués plutôt que confinés. Plus besoin de formulaires et les masques ont fait leur apparition, sur les visages mais aussi par terre. Les français ne sont pas contents. Ils n’avaient pas de masques, maintenant ils ne savent plus qu’en faire. Une majorité n’en portent pas. Les plus paranos les portent même pour conduire, même en plein air, avec personne à la ronde. A la banque aujourd’hui, ma conseillère m’a accueilli avec un masque et pour entrer dans les locaux, j’ai dû en porter un. Une table pareille à un pupitre d’écolier était disposée devant son bureau. Comme je le lui ai dit, j’avais l’impression d’être à l’école. Elle m’a laissé ôter mon masque mais elle a gardé le sien. Pour la énième fois, elle m’a expliqué à quoi servait une assurance-vie et quelles étaient les meilleures stratégies pour la faire fructifier mais ses paroles opéraient à la manière d’un soufflet, gonflant et aspirant l’étoffe du masque. Je n’avais pas de stylo, elle m’en a passé un qu’elle m’a laissé. Il aurait fallu le désinfecter.
Marie ne passera pas l’oral de français. Annulé. Le dernier examen à être annulé ce qui la fait rager car dans l’incertitude, elle devait s’y préparer. Elle suivait Blanquer (le ministre de l’éduction) sur les réseaux sociaux, ne manquant aucun de ses tweets, aucune de ses interventions. La nouvelle a fini par tomber. Visiblement, il aurait préféré que l’épreuve ait lieu mais la pression des enseignants comme des élèves a eu raison de sa préférence.
Lisa, quand à elle, partage son temps entre devoirs virtuels et palabres - tout aussi virtuelles - avec les copines. Au final, toutes les deux semblent ravies de cette pause éducative. Nous aurions pu les renvoyer à leurs études, dès le mois de mai pour Lisa, le 8 juin pour Marie mais cela ne s’est pas fait. L’une comme l’autre objectait que les rangs de leurs classes seraient tellement clairsemés que cela n’en valait pas la peine. La priorité est donnée aux élèves en difficulté ou ne disposant pas des outils numériques pour suivre l’enseignement en ligne. Les autres, il m’a semblé qu’ils étaient encouragés à continuer à travailler chez eux, leur absence facilitant l’aménagement des classes et de l’emploi du temps (les élèves ne quittent pas la classe ; ce sont les enseignants qui se relaient). Maintenant, j’entends dire qu’il serait temps de remplir à nouveau les classes. Ce n’est pas clair. L’année s’achève de toute façon. Le conseil de classe de Lisa, le dernier de l’année, se tiendra la semaine prochaine. Je viens de recevoir un mail au sujet du retour des manuels scolaires. Tout le monde a l’air de vouloir en finir. C’est en septembre que se jouera le retour à la normale.




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