10 juin 2007

Fêtes, anniversaires et naissances


La fête des mères est déjà passée. Celle des frères n’existe pas. On me dit que celle des grand-pères et des grand-mères existe déjà. Celle des enfants, c’est tous les jours. Être père ou mère, c’est tous les jours une célébration. Mais célébration et routine se marient mal. Il nous faut des rites, des anniversaires, des fêtes. Le conventionnel est ici ce qui fait tout le sel de la chose. A vouloir se distinguer, on perd justement le goût des choses. Il faut de l’abnégation pour n’être que soi parmi les siens. Pour n’être que soi tout court. Certains jours, je rêve d’ailleurs, d’inconnu, d’extravagance. J’ambitionne d’avoir choisi ce que je suis et avec qui je le suis. On n’est jamais certain d’avoir choisi, d’avoir voulu. Il faudrait célébrer le hasard, la chance, la nécessité, célébrer des choix, des tournants et commémorer des renoncements quand bien même ne pourrions-nous jamais précisèment les dater. D’où l’importance et l’imposture de la date, le dérisoire ou l’ironie de toute célébration-commémoration. Je suis né tel jour, tel saint porte mon nom ou je porte le sien; tel maréchal, en pleine débâcle nationale, a décrèté la fête des mères françaises. Ici, sur la photo, nous sommes en train de déjeûner dans les galeries Mokotov à Varsovie, le 24 février, fête nationale estonienne, fête des Isabelle et des Jean-Baptiste, fête nationale du Québec. Nous avons commandé des schnitzels. Christophe est en visite, quelques jours. L’année prochaine, ce sera son tour d’être fêté. Comme papa. Et la maman se prénomme Isabelle. Une petite fille attendue pour la fin août. Pour ce qui est de la soeur de Marie, avant-hier, le docteur a affiné son diagnostic: Lydia devrait accoucher vers le 28 juillet, dit-il, fête nationale du Pérou, fête des Samson. Il s’en fera de peu que nos deux filles soient nées le même jour. Ceci dit, trois jours d’écart nous maintiendrait dans la stricte tradition familiale : il y a aussi quatre ans et trois jours d’écart entre Christophe et moi.

06 juin 2007

Funambule sur un fil de soi



On n’a pas de photo de la girafe. Hier encore, elle et les siens ont partagé le lit de Marie. Le lit de Marie qui n’est plus désormais celui à barreaux de ces premières années d’existence. L’arche a lâché ses amarres. Au moment même où Marie a appris le mot prison” (probablement à l’école, dans je ne sais quelles circonstances), elle accède au statut de dormeuse du grand large mais pas encore tout à fait de long cours. Hier matin, elle s’est réveillé avec une douleur dans l’oreille droite. Nous avons été aux urgences. C’était jour férié, corpus christi, et Varsovie était déserte, pas un docteur, le nôtre en vacances. Comme la douleur refluait, on a pris rendez-vous vers midi avec un spécialiste. Marie n’a pas trop pleuré. Le docteur n’a pas trop ausculté, juste assez pour déceler une ottite, encore une. Antibiotiques donc. Dans l’après-midi, elle a semblé retrouver des forces. Nous avons joué à nous poursuivre. Elle a grimpé sur mes épaules et nous sommes allés au fond du jardin cueillir trois fraises; les autres n’étaient pas encore mûres. On s’est présenté avec nos trois fraises devant maman qui mangeait une glace. Elles ont dormi, toutes les trois, je veux dire, maman, marie et la troisième encore invisible, inaudible mais bien là, à boxer dans son box, la tête tantôt à gauche, tantôt à droite. Pendant leur sommeil, une Serbe et une Belge ont fait leur chemin pour se retrouver en finale de Roland-Garros. Plus tard, quand l’ombre a gagné la terrasse, nous avons bouquiné. Une article sur Castoriadis. Comment le marxisme s’est déliquéfié bien avant que la preuve par le mur en soit faite. Comment structures et superstructures ont éclipsé le sujet. Comment le sujet s'est privatisé. Comment les girafes qui n’ont pas de mains, qui n’ont pas de doigts, ne peuvent pas apprendre à compter. A la nuit tombante - elle tombe tard en juin -, on s’est dit, Lydia et moi, avant de se laisser gagner par le sommeil, que ces choses-là, ces petites démonstrations de logique enfantine, mériteraient de ne pas être oubliées. Marie compte sur les doigts, sur les siens, sur tous les doigts, jusqu’à cinq; après cinq, il y a encore cinq, elle ne fait pas encore d’enchaînements; à quoi bon prolonger l’exercice au-delà de nos excroissances, de nos membres quand on peut se contenter de le répéter à l’infini, sans autre variante que les mains qui s’y prêtent, sans autre variante que leurs propriétaires ? La girafe, dépitée, s’est endormie. Avec son bébé, affublé d’un pansement multicolore sur le haut des cuisses, ruminant de vieilles lubies d’herbivore. Malgré la chaleur, l’heure n’est plus aux bains de jardin, ottite oblige. Sur cette photo de funambule, pour la première fois, je vois la femme dans l’enfant, ou bien l’ange. Quelque chose qui s’échappe de l’enfance. Quelque chose qui perce sous la moue finaude. Cette graciosité dans la pose, cette ambiguité. Ca me fait penser à l’adolescent de “Mort à Venise”, le film de Visconti. Un instantané en dit parfois plus long que toutes les longueurs de la vie quotidienne, quand bien même le bonheur y trouve son compte.