Cette façon que nous avons, une fois déchaussés, de placer nos chaussures l'une contre l'autre, celle de droite à droite, celle de gauche à gauche, comme si elles devaient continuer sans nous d’aller venir. Curieuse habitude, curieuse superstition. Je leur trouve une physionomie, une expression, la nôtre un peu, nos traits auxquels les lacets prêtent un sourire appliqué, civil mais là où je les ai laissées, défaites, en pleurs, sous le fauteuil, elles donnent à ma démarche un air contrit, elles ajustent mes foulées aux marathons, aux processions, aux salles d'attente et pourtant elles gardent aussi cette face résolue, indéfectible et je m'attendrais presque à les voir marcher toutes seules, sans moi, somnambules, prenant le large, claquant le pavé. Jamais pourtant elles ne prendront cette liberté, peut-être mourrons-nous sans elles mais sous terre, elles seront à nos pieds à la manière de ces offrandes que l'on faisait jadis aux divinités et nous irons ainsi chaussés dans les airs ou sur les eaux, sans bruit, sans effort mais sans jamais trouver le repos.
24 février 2006
Chaussures
Cette façon que nous avons, une fois déchaussés, de placer nos chaussures l'une contre l'autre, celle de droite à droite, celle de gauche à gauche, comme si elles devaient continuer sans nous d’aller venir. Curieuse habitude, curieuse superstition. Je leur trouve une physionomie, une expression, la nôtre un peu, nos traits auxquels les lacets prêtent un sourire appliqué, civil mais là où je les ai laissées, défaites, en pleurs, sous le fauteuil, elles donnent à ma démarche un air contrit, elles ajustent mes foulées aux marathons, aux processions, aux salles d'attente et pourtant elles gardent aussi cette face résolue, indéfectible et je m'attendrais presque à les voir marcher toutes seules, sans moi, somnambules, prenant le large, claquant le pavé. Jamais pourtant elles ne prendront cette liberté, peut-être mourrons-nous sans elles mais sous terre, elles seront à nos pieds à la manière de ces offrandes que l'on faisait jadis aux divinités et nous irons ainsi chaussés dans les airs ou sur les eaux, sans bruit, sans effort mais sans jamais trouver le repos.
22 février 2006
arbre barreaux carreaux
20 février 2006
17 février 2006
l'enfant se blesse
aux heures les plus chaudes, j’allais prendre un nescafé frappé au bar des poissons rouges, à l’époque, je voulais faire du cinéma, je voulais devenir archéologue, j’avais des fourmis dans le coeur et des poissons dans les jambes, on m’avait coupé les cheveux, j’étais gardien de but et de platanes, j’avais les genoux rouges et les lacets toujours défaits, aux heures les plus chaudes, je me faisais de l’ombre et ne jurais que par les coccinelles,
l'enfant s'ennuie
à force d’écrire sur des bouts de buvard, de m’effacer, on aurait pu me confondre, me relèguer au règne végétal,
enfant, j’étais désoeuvré, j’allais, mains ballantes, rien ne me touchait et tout me bouleversait, la sincérité m’ennuyait, je ne cherchais qu’à croire, il me fallait des mondes, des miracles,
feindre l’indifférence était un jeu, dans ma chambre, il me semblait qu’au bout de moi se trouvait un autre moi qui avait vécu avant moi et qui maintenant racontait sa vie comme s’il racontait celle d’un autre, disparu bien avant lui,
enfant, j’étais désoeuvré, j’allais, mains ballantes, rien ne me touchait et tout me bouleversait, la sincérité m’ennuyait, je ne cherchais qu’à croire, il me fallait des mondes, des miracles,
feindre l’indifférence était un jeu, dans ma chambre, il me semblait qu’au bout de moi se trouvait un autre moi qui avait vécu avant moi et qui maintenant racontait sa vie comme s’il racontait celle d’un autre, disparu bien avant lui,
l'enfant pose
de la cendre est tombée entre les lattes du parquet, lui, en costume sombre, le menton luisant, il tient sa cigarette haut perchée, à la manière de ses précieuses manucures qui mettent un point d’honneur entre leur bouche et chaque cigarette,
en retrait, assis de biais sur une chaise empaillée, prêt à déguerpir, un enfant endimanché, le sourire un peu jaune, les yeux mangés par les reflets, derrière lui, l’horloge à lacets que dénouent les heures et le passé, l’horloge et ses péages, ses buffets, ses rebuffades,
dans le coin gauche du tableau, le peintre, par espièglerie, a glissé un lézard que l’on cherche partout à présent, partout, sous les sophas et les meubles cathédrales, entre les barreaux de chaise et sous les tapis roulés dans la lumière,
mais qu’importe puisque nous avons vendu la maison et tous les tableaux, puisque nous avons placé partout des scellés et saupoudré de mort-au-rat les plinthes, le pas des portes, le rebord des fenêtres jusqu’aux vieux cadres dorés,
la pose s’éternise, à deux, trois reprises, le peintre éternue à cause de la poussière, la fenêtre est grande ouverte mais pas un souffle d’air ne monte jusqu’à nous, au fond du jardin, derrière le poulailler, suintent encore les moignons de fourmilières,
en retrait, assis de biais sur une chaise empaillée, prêt à déguerpir, un enfant endimanché, le sourire un peu jaune, les yeux mangés par les reflets, derrière lui, l’horloge à lacets que dénouent les heures et le passé, l’horloge et ses péages, ses buffets, ses rebuffades,
dans le coin gauche du tableau, le peintre, par espièglerie, a glissé un lézard que l’on cherche partout à présent, partout, sous les sophas et les meubles cathédrales, entre les barreaux de chaise et sous les tapis roulés dans la lumière,
mais qu’importe puisque nous avons vendu la maison et tous les tableaux, puisque nous avons placé partout des scellés et saupoudré de mort-au-rat les plinthes, le pas des portes, le rebord des fenêtres jusqu’aux vieux cadres dorés,
la pose s’éternise, à deux, trois reprises, le peintre éternue à cause de la poussière, la fenêtre est grande ouverte mais pas un souffle d’air ne monte jusqu’à nous, au fond du jardin, derrière le poulailler, suintent encore les moignons de fourmilières,
Au temps des colonels
on boit le café turc avec un verre d’eau, le tout servi sur un miroir, l’eau est si fraîche que le verre est tout embué, on peut y dessiner des lettres
cette après-midi, il se passe quelque chose, une foule se presse sur la place jusque sur les marches de l’église, du balcon de l’hôtel de ville, un homme chauve s’apprête à haranguer la foule, il agite les mains, les deux mains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes enflammées en même temps,
d’où son embarras devant cette foule venue l’entendre, ou qui se trouve là, de toute façon, un dimanche, entre l’église et le café, sous l’arcade, je me suis approché pour voir, jusqu’au marchand de journaux qui suspend les exemplaires du jour à une corde à linge entre deux piliers,
l’homme se met enfin à parler dans le microphone, des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme un traînée de foudre qui frappe aux oreilles de chacun, je crois chavirer, on me retient et la voix s’engouffre au delà, dans les rues jusqu’à l’autre place où se dresse la statue du héros de l’indépendance,
on me dit, ma tante qui porte des lunettes rondes et roule en coccinelle rouge, on me dit, mon père qui me tient la main, on me dit, mon oncle qui achète un journal et des cigarettes, on me dit, mon grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on me dit, la foule qui reflue à présent, on me dit, ma mère qui sourit, on me dit, mon frère qui va naître, on me dit, cet homme, tu vois, cet homme, c’est un colonel,
Tripolis, été 68
cette après-midi, il se passe quelque chose, une foule se presse sur la place jusque sur les marches de l’église, du balcon de l’hôtel de ville, un homme chauve s’apprête à haranguer la foule, il agite les mains, les deux mains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes enflammées en même temps,
d’où son embarras devant cette foule venue l’entendre, ou qui se trouve là, de toute façon, un dimanche, entre l’église et le café, sous l’arcade, je me suis approché pour voir, jusqu’au marchand de journaux qui suspend les exemplaires du jour à une corde à linge entre deux piliers,
l’homme se met enfin à parler dans le microphone, des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme un traînée de foudre qui frappe aux oreilles de chacun, je crois chavirer, on me retient et la voix s’engouffre au delà, dans les rues jusqu’à l’autre place où se dresse la statue du héros de l’indépendance,
on me dit, ma tante qui porte des lunettes rondes et roule en coccinelle rouge, on me dit, mon père qui me tient la main, on me dit, mon oncle qui achète un journal et des cigarettes, on me dit, mon grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on me dit, la foule qui reflue à présent, on me dit, ma mère qui sourit, on me dit, mon frère qui va naître, on me dit, cet homme, tu vois, cet homme, c’est un colonel,
Tripolis, été 68
16 février 2006
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