17 février 2006

Au temps des colonels

on boit le café turc avec un verre d’eau, le tout servi sur un miroir, l’eau est si fraîche que le verre est tout embué, on peut y dessiner des lettres

cette après-midi, il se passe quelque chose, une foule se presse sur la place jusque sur les marches de l’église, du balcon de l’hôtel de ville, un homme chauve s’apprête à haranguer la foule, il agite les mains, les deux mains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes enflammées en même temps,

d’où son embarras devant cette foule venue l’entendre, ou qui se trouve là, de toute façon, un dimanche, entre l’église et le café, sous l’arcade, je me suis approché pour voir, jusqu’au marchand de journaux qui suspend les exemplaires du jour à une corde à linge entre deux piliers,

l’homme se met enfin à parler dans le microphone, des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme un traînée de foudre qui frappe aux oreilles de chacun, je crois chavirer, on me retient et la voix s’engouffre au delà, dans les rues jusqu’à l’autre place où se dresse la statue du héros de l’indépendance,

on me dit, ma tante qui porte des lunettes rondes et roule en coccinelle rouge, on me dit, mon père qui me tient la main, on me dit, mon oncle qui achète un journal et des cigarettes, on me dit, mon grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on me dit, la foule qui reflue à présent, on me dit, ma mère qui sourit, on me dit, mon frère qui va naître, on me dit, cet homme, tu vois, cet homme, c’est un colonel,

Tripolis, été 68

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