24 février 2006

Chaussures

Cette façon que nous avons, une fois déchaussés, de placer nos chaussures l'une contre l'autre, celle de droite à droite, celle de gauche à gauche, comme si elles devaient continuer sans nous d’aller venir. Curieuse habitude, curieuse superstition. Je leur trouve une physionomie, une expression, la nôtre un peu, nos traits auxquels les lacets prêtent un sourire appliqué, civil mais là où je les ai laissées, défaites, en pleurs, sous le fauteuil, elles donnent à ma démarche un air contrit, elles ajustent mes foulées aux marathons, aux processions, aux salles d'attente et pourtant elles gardent aussi cette face résolue, indéfectible et je m'attendrais presque à les voir marcher toutes seules, sans moi, somnambules, prenant le large, claquant le pavé. Jamais pourtant elles ne prendront cette liberté, peut-être mourrons-nous sans elles mais sous terre, elles seront à nos pieds à la manière de ces offrandes que l'on faisait jadis aux divinités et nous irons ainsi chaussés dans les airs ou sur les eaux, sans bruit, sans effort mais sans jamais trouver le repos.

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