30 juillet 2007

Le mystère de la chambre jaune


Jusqu’à vendredi dernier, Lisa n’avait rien connu d’autre que la chambre Koralowa dont la fenêtre donne sur un monastère. Du résultat d’un test sanguin dépendait son entrée dans le monde, hors de cette chambre étroite aux murs jaunes. Il y eut d’abord une jaunisse justement, traitée à la lampe bleue, puis une infection repérée dans le sang maternel, dès après l’accouchement mais dont nous ne fûmes avertis qu’en deuxième semaine alors que la jaunisse s'estompait. Le temps alors devînt long. Neuf jours sous penicilline. On attendait les résultats d’un test sanguin pour confirmer la présence de l’infection. Mais la pédiatre en chef, contredisant en ceci les propos de la pédiatre qui suivait Lisa, fit savoir que les résultats que nous attendions était ceux d’un test pratiqué sur l’enfant, non la mère. Le temps nous semblait de plus en plus long. Lydia, cloîtrée, alternait les moments de confiance retrouvée et d’angoisse: tout cela ne cachait-il pas quelque chose de grave ?

De la fenêtre de la chambre, on pouvait lire au fronton du monastère ces trois mots de Latin: “parva sed apta”. Il s’agit d’un vers d’Horace, Horace encore, un Epicurien qui crut en l’immortalité ce qui explique peut-être que l’Eglise tout comme Hollywood ne se prive pas de le citer. Ici, l’invitation n’est pas tant à jouir du temps présent qu’à savoir se contenter d’une demeure modeste (ce vers qui, dans sa version intégrale, se lit “parva sed apta mihi” signifie littéralement “elle est petite mais elle me convient”). A vrai dire, notre chambre jaune semblait mieux assortie que le monastère à l’esprit de ce vers. On devinait un jardin ou une cour plantée de quelques arbres surplombant le mur d’enceinte avec d’autres bâtiments derrière. Ceci dit, on peut supposer que les cellules des nonnes étaient de proportion aussi modeste que les chambres d’hôpital qui leur faisaient vis-à-vis.

En fait de chambres et de clergé, cela m’a rappelé ce roman de Gaston Leroux, “le mystère de la chambre jaune”, publié il y a exactement cent ans, et dans lequel une phrase qui, semble-t-il, fit les délices des surréalistes dans les années vingt, sert de code secret au fameux détective Rouletabille. Cette phrase, la voici: “Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.” Que l'assassin l'ait écrite est une clé secrète du roman. Comment l’assassin a-t-il pu entrer dans une chambre fermée de l’intérieur ? Voilà l’énigme que le detective Rouletabille va résoudre sans recourir à la magie, au fantasque, au féérique, simplement par le bon sens.

La porte de notre chambre jaune n’était jamais fermée à clé. D’ailleurs, il n’y avait pas de clé sur la porte et il suffisait de prononcer le mot magique de “koralowa” pour que le gardien ou la gardienne – selon les jours – laisse passer les visiteurs. Lydia attendait que je sois présent pour prendre une douche. Au cas où des voleurs d’enfants chercheraient à s’emparer de notre trésor. Le seul mystère résidait finalement tout entier dans le sang de Lisa et jeudi matin, nous avons finalement appris qu’il était indemme de tout sortilège. Et vendredi, Lisa a enfin fait connaissance avec le grand air, le ciel bleu, le noyer de notre jardin et les murs blancs de sa chambre.

Au fait, à la suite de Lisa, la chambre jaune vient de recevoir la visite de Max (photo ci-dessus), né de Floriane et Knut, ce 27 juillet.

25 juillet 2007

Marie a quatre ans aujourd'hui

Comment lui expliquer l’argent, le travail, la vérité, la mort ou tout simplement, pourquoi il y a des files d’attente devant les caisses et des cadrans de montre qui indiquent les heures ? Comment lui expliquer hier et demain, plus tard et il y a longtemps ? N’éluder aucune question, trouver des réponses provisoires. Chaque explication commence par l’exercice de la table rase. Ensuite, il s’agit de trouver les mots qui lui soient parlants et permettent de tisser des liens entre les choses, les situations, les causes et les effets, tous les passés et tous les avenirs, les ascendants et les descendants. Tous les « pourquoi » camouflent des « comment » mais certains touchent au bord du vide : pourquoi meurt-on ? pourquoi vit-on ? pourquoi travaille-t-on ? Parce-qu’il le faut : n’est-ce pas la pire des réponses ? Y a-t-il des causes à tous les effets ? Y a-t-il des effets à toutes les causes ? Plus la question est simple, plus la réponse ne n’est pas.

« Qui c’est, lui ? » demande-t-elle en désignant du doigt le tableau suspendu au-dessus du buffet. « C’est le frère de mamie », ai-je répondu. « Il est où ? » « Il est mort. » « Pourquoi ? »

Autre séquence : « Pourquoi tu vas vite, papa ? Parce que les autres voitures ne sont pas tes copains ? » « pourquoi tu dis tout le temps « nom de dieu », papa ? » « c’est quoi « s’énerver », pourquoi tu t’énerves, papa ? ». Papa, sentencieusement : « Aujourd’hui, papa doit travailler et c’est Galina qui s’occupera de toi. » Elle me dévisage un instant puis ses yeux s’enfuient ; elle lâche : « Mais papa, je suis encore malade. » « Je suis encore malade, papa », répéte-t-elle, voyant que je ne me préoccupe pas de lui répondre. Un peu plus tard ou un autre jour : « Il ne faut pas pleurer comme ça, tu es une grande fille maintenant. » Sans me lâcher la main et sans s’arrêter de marcher, elle dit posément, à la manière d’une grande personne, en appuyant chaque syllabe d’un hochement de tête : « mais non papa, je ne suis pas encore grande. » Comme si elle n’était pas bien sûre de cela, elle le martèle plusieurs fois mais avec de moins en moins de conviction dans la voix : « Papa, je ne suis pas grande encore. Je ne suis pas grande, papa. »

Marie n’a pas d’hier à ses cordes. Elle est tout entière avenir. Pour elle, « demain » ouvre l’avenir comme l’on ouvrirait une boîte de conserve et tout ce qui est à venir se passe demain qui peut être dès demain mais peut aussi survenir bien plus tard. Il ne faut donc jamais s’alarmer si demain, nous serons à la mer ou à l’école, avec maman ou sans maman, dans un magasin à acheter des jouets ou chez soi à regarder un film. Si elle n’a pas saisi que l’on devient vieux, elle a compris que l’on pouvait l’être et que cela pourrait bien avoir un rapport avec la mort. J’ai noté cette avancée à certains éléphants tout rabougris qu’elle pointait du doigt dans l’un de ces livres d’images et qu’elle disaient vieux en éclatant de rire. Dans le même élan, elle a observé qu’une mouche dont les ailes partent en morceaux était morte au même titre qu’une fleur fanée ou une pêche avariée. Oui, dernièrement, la mort a pris du galon dans la galerie de ses mots. Avant que je lui dise que le frère de mamie était mort, elle m’avait demandé si c’était moi sur le tableau. Il y eut un long moment de silence aprés cela. Peut-être a-t-elle fait le rapprochement.

Si elle s’étonne qu’un jouet puisse parler (dans un film d’animation vu ce soir même), elle ne saisit pas que ce même jouet puisse se dire qu’il n’est qu’un jouet ou ne pas se le dire. De la même manière que Winnie l’ourson, se découvrant dans un miroir, croit trouver un nouveau compagnon de jeu ou d’infortune et s’adresse à lui comme à un autre. On me racontait que l’intelligence de l’orque s’était révélée à une équipe de chercheurs à ce que se voyant dans un miroir le museau maculé de peinture, celui-ci était allé aussitôt se le frotter quelque part pour se débarrasser des tâches de peinture. Ni un chien ni un chat ne ferait cela. Un enfant de quatre ans le fait mais ce n’est parcourir que la moitié du chemin. L’autre moitié commence sur le chemin du concept, là où l’on prend la mesure d’un vrai et d’un faux, d’une réalité et de son double transposé dans le langage des mots, des signes et des images. Jamais l’orque ne franchira ce pas ; l’enfant, oui, qui verra dans le miroir non seulement son propre reflet mais celui de toute chose, adoubée par le mot qui la dit. Et si la mort est invisible, elle n’est saisissable que par le mouvement de retour sur soi qui nous permet d’entrevoir tout ce qui, situé hors de soi, nous excède et nous limite jusqu’à nous annihiler. Marie aujourd’hui a quatre ans. Elle a l’intelligence d’un orque. En ce moment où j’écris ces lignes, elle dort entourée de ses peluches. Chacune a une âme, chacune peut souffrir, pleurer, rire, mourir et revivre ; chacune est son prochain tandis qu’elle n’a pas encore appris à dire bonjour à un inconnu et que le centre du monde est maman avec papa en orbite.

23 juillet 2007

Cher Tigrou


Aujourd'hui, j'ai décidé de t'écrire parce que je suis un peu malade. Papa dit que j'ai de la fièvre et me touche le front tout le temps. Comme je viens de voir que tu étais triste à cause de ta famille qui ne répond pas à tes lettres et ne vient jamais te voir, je voulais te dire que je pense beaucoup à toi et à ma maman. J'aimerais bien que ma maman rentre à la maison avec le bébé. Tous les deux sont quelque part en ville, mais pas ici, avec papa et moi, à la maison. Sans maman, je suis parfois aussi un peu triste. Surtout lorsqu'aujourd'hui, papa me touche tout le temps le front et dit qu'il va appeler le docteur. La nuit maintenant, j'ai peur de dormir toute seule. Je me réveille et j'appelle papa qui vient me chercher et on se rendort tous les deux, dans le même lit, le lit de maman et papa. Tu sais, j'aime beaucoup ma maman et je suis sûre qu' à toi aussi, elle te manque; il ne faut pas que tu sois triste parce qu'elle viendra bientôt te chercher. A la maison, j'ai un papa et une maman Tigrou, alors tu peux venir, ils seront très contents de te voir. On fera tous ensemble un anniversaire avec des bougies et un gâteau qui sera même plus grand que toi. On pourra aussi faire des bonds, si tu veux. Ma maman, elle aime quand je fais des bonds partout. Elle m'aime beaucoup, ma maman. Et comme hier je suis tombée et que ça me fait mal au genou, elle viendra me faire un bisou sur le genou et aussi aussi au coude et je n'aurai plus mal. Elle viendra avec le bébé et elle me laissera la prendre et je jouerai avec elle et on fera un autre anniversaire avec encore plus de bougies et un gâteau encore plus grand.

Maintenant, je suis fatiguée. Papa ne va pas travailler aujourd'hui, il a mis un film où il y a toi mais aussi Winnie l'ourson et Bourriquet et Porcinet et aussi le lapin et le hibou. Je me suis endormie. J'aimerais bien qu'il y est de la neige comme ça, on ferait des tigrou de neige avec des rayures et une moustache et une carotte à la place du nez. J'aimerais bien que maman soit là. Papa dit qu'on ira la voir. Alors, je vais devoir me réveiller bientôt.

Marie

22 juillet 2007

21 juillet 2007

Chambre Koralowa


On vient d'installer la webcam. Ce cliché en provient, pris ce matin. L'après-midi, la maternité où Lydia et Lisa continuent de faire connaissance. Un traitement à la pénicilline pour Lisa les retient à la maternité, chambre "Koralowa". Encore une semaine. La première fut mouvementée. Une jaunisse traitée par photothérapie. Lampes bleues sous le plexiglas, retirées seulement hier. Puis, de méchantes bactéries dans le sang de Lisa. Rien de bien méchant en fait mais antibiotiques de rigueur. Bon, la famille, pour le moment, se divise entre deux domiciles fixes. On a mangé une pizza dans la chambre puis on a filé à travers varsovie qui somnole déjà. Lisa tête goulûment, elle prend du poids, elle ne perd pas ses cheveux qu'elle a noirs, elle ouvre les yeux qu'elle a bleus mais tout peut changer.

13 juillet 2007

Lisa


Lisa est née aujourd’hui, le 11 juillet 2007, et le 11 juillet, c’est déjà hier. La vie commence sitôt que l’on a fait une fois le tour du cadran. Celui des heures pour le premier jour, suivi par la première semaine, le premier mois, la première année. Que serait la vie si l’on ne cessait de la recommencer ?

Pour ce qui est des heures, puisque nous n’en sommes que là, une fois les premières vingt-quatre passées, la répétition peut déjà commencer. Premier acte, scène un. Le premier jour de sa première année, Lisa donc a la peau toute parcheminée ; on dirait qu’elle est déjà vieille. Et puis, par endroits, la peau pèle comme si elle muait ou bien comme si elle avait pris un coup de soleil puis bronzé puis commencé à changer de peau pour devenir une autre avant même d’être soi. A cet âge qui n’est pas encore un âge, ce n’est qu’une petite chose humaine qui pourrait s’ éteindre comme ça, d’un claquement de doigts. Ce qui est étrange par son évidence même, c’est que soudain il y ait Lisa alors qu’hier, il n’y avait pas Lisa. Pendant quelques instants, on se demande simplement quel cœur bat sous cette peau, qui est dans ce regard qui ne regarde pas encore, qui vit sous ses paupières, ce que la vie fera de cette vie.

Un nouveau-né n’est jamais beau. Ni laid. Il est de bon ton et de bonne guerre de chercher à déceler les traits d’une future beauté Franco-Greco Russe ou Russo-Greco Française. Comme il est naturel de rechercher l’assurance d’un chef d’oeuvre de mère Nature et maman Lydia. Pourtant, et on le sait bien sans avoir à s’épancher là-dessus (faute de mots mais aussi par souci de bienséance), que seul compte ce qui se passe de preuves, d’assurances, de qualificatifs. Quelque chose comme une lame éffilée qui entre profondèment en soi et n’en ressort qu’avec des étincelles jaillies des yeux de cette créature qui n’a rien demandé, dont la vie s’est emparée et dont la vie nous incombe.

Lisa a poussé son cri alors même qu’elle n’avait que la tête hors du ventre de sa mère. Elle est née en avance sur le calendrier fixé. On nous avait d’abord dit le 3 août. Puis le 28 juillet. Déjà, la semaine précédente, à cause de contractions de plus en plus rapprochées, Lydia avait dû se précipiter à l’hôpital. Les contractions n’étaient pas les bonnes, lui avait-on dit, et après des examens qui l’ont retenue quelques heures dans une chambre d’hôpital, on l’a renvoyée chez elle. J’étais en Grèce depuis seulement deux jours avec Marie.

La seconde fois que Lydia, toujours accompagnée de Dinara et de Fabio, dut se précipiter à l’hôpital, fut la bonne. J’ai alors dû changer la date retour et rentrer à Varsovie trois jours plus tôt. J’ai vu Lisa pour la première fois cette après-midi. Elle avait déjà dépassé le seuil des premières vingt-quatre heures. Elle a ouvert les yeux pendant que je la déboutonnais pour lui changer sa première couche. Ma première couche. Je m’étais préparé à mon rôle de père, présent dès les premières secondes, auquel on demande de sectionner le cordon ombilical et qu’après, on colle dans un coin avec un colis dans les bras et l’air un peu benêt d’un garçon qui jouerait à la poupée. Mais là, j’arrivais après la bataille. Le corps à corps de la mère et de l'enfant avait fait long feu. Les deux lutteuses se remettaient de leur enchevêtrement, faisaient, à chaque heure, un nouvel état des lieux, scandé par les visites en coups de vent des gynécologues et pédiatres. Une pincée de nostalgie toutefois, un soupçon de tristesse sur les visages enchifrenés dans les larmes d’hier. Le baby blues, dit-on. C’est dans ce climat que Papa et Marie firent irruption tels deux éléphants dans un magasin de porcelaine. Marie s’allongea tout contre Lisa qui têtait tout contre maman qui allait désormais devoir faire d’un coeur deux coups.

C’est Dinara qui fut chargée de sectionner le cordon ombilical. Elle a assisté à tout l’accouchement qui a duré deux heures en tout et pour tout. Quand les douleurs sont devenues insupportables, Lydia a demandé qu’on lui pratique une péridurale mais il était déjà trop tard. Au même moment, à Glyfada, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’entendais les grillons, le vrombissement du ventilateur, la petite musique de mes pensées jusqu’à ce qu’un voile passe sur mes yeux. Tiré de cet ensommeillement par la sonnerie du téléphone, j’ai appris qu’elle était née.

Marie et moi avons pris l’avion la nuit suivante, nous avons atterri à six heures du matin. J’ai filmé dans l’aéroport à Athènes, dans l’avion – Marie endormie, le soleil scintillant comme une pupille à l’œil d’un hublot – dans l’aéroport de Varsovie. La compagnie a perdu la trace de l’un de mes bagages, celui où se trouvaient la bouteille de champagne, les pêches, les concombres, le pain, le fromage de chèvre, les olives. Il fut retrouvé un peu plus tard et déposé chez nous vers trois heures de l’après-midi. Ensuite seulement, nous sommes allés à la maternité. Demain, c’est vendredi. Le premier vendredi de Lisa. Un vendredi 13.