Lisa est née aujourd’hui, le 11 juillet 2007, et le 11 juillet, c’est déjà hier. La vie commence sitôt que l’on a fait une fois le tour du cadran. Celui des heures pour le premier jour, suivi par la première semaine, le premier mois, la première année. Que serait la vie si l’on ne cessait de la recommencer ?
Pour ce qui est des heures, puisque nous n’en sommes que là, une fois les premières vingt-quatre passées, la répétition peut déjà commencer. Premier acte, scène un. Le premier jour de sa première année, Lisa donc a la peau toute parcheminée ; on dirait qu’elle est déjà vieille. Et puis, par endroits, la peau pèle comme si elle muait ou bien comme si elle avait pris un coup de soleil puis bronzé puis commencé à changer de peau pour devenir une autre avant même d’être soi. A cet âge qui n’est pas encore un âge, ce n’est qu’une petite chose humaine qui pourrait s’ éteindre comme ça, d’un claquement de doigts. Ce qui est étrange par son évidence même, c’est que soudain il y ait Lisa alors qu’hier, il n’y avait pas Lisa. Pendant quelques instants, on se demande simplement quel cœur bat sous cette peau, qui est dans ce regard qui ne regarde pas encore, qui vit sous ses paupières, ce que la vie fera de cette vie.
Un nouveau-né n’est jamais beau. Ni laid. Il est de bon ton et de bonne guerre de chercher à déceler les traits d’une future beauté Franco-Greco Russe ou Russo-Greco Française. Comme il est naturel de rechercher l’assurance d’un chef d’oeuvre de mère Nature et maman Lydia. Pourtant, et on le sait bien sans avoir à s’épancher là-dessus (faute de mots mais aussi par souci de bienséance), que seul compte ce qui se passe de preuves, d’assurances, de qualificatifs. Quelque chose comme une lame éffilée qui entre profondèment en soi et n’en ressort qu’avec des étincelles jaillies des yeux de cette créature qui n’a rien demandé, dont la vie s’est emparée et dont la vie nous incombe.
Lisa a poussé son cri alors même qu’elle n’avait que la tête hors du ventre de sa mère. Elle est née en avance sur le calendrier fixé. On nous avait d’abord dit le 3 août. Puis le 28 juillet. Déjà, la semaine précédente, à cause de contractions de plus en plus rapprochées, Lydia avait dû se précipiter à l’hôpital. Les contractions n’étaient pas les bonnes, lui avait-on dit, et après des examens qui l’ont retenue quelques heures dans une chambre d’hôpital, on l’a renvoyée chez elle. J’étais en Grèce depuis seulement deux jours avec Marie.
La seconde fois que Lydia, toujours accompagnée de Dinara et de Fabio, dut se précipiter à l’hôpital, fut la bonne. J’ai alors dû changer la date retour et rentrer à Varsovie trois jours plus tôt. J’ai vu Lisa pour la première fois cette après-midi. Elle avait déjà dépassé le seuil des premières vingt-quatre heures. Elle a ouvert les yeux pendant que je la déboutonnais pour lui changer sa première couche. Ma première couche. Je m’étais préparé à mon rôle de père, présent dès les premières secondes, auquel on demande de sectionner le cordon ombilical et qu’après, on colle dans un coin avec un colis dans les bras et l’air un peu benêt d’un garçon qui jouerait à la poupée. Mais là, j’arrivais après la bataille. Le corps à corps de la mère et de l'enfant avait fait long feu. Les deux lutteuses se remettaient de leur enchevêtrement, faisaient, à chaque heure, un nouvel état des lieux, scandé par les visites en coups de vent des gynécologues et pédiatres. Une pincée de nostalgie toutefois, un soupçon de tristesse sur les visages enchifrenés dans les larmes d’hier. Le baby blues, dit-on. C’est dans ce climat que Papa et Marie firent irruption tels deux éléphants dans un magasin de porcelaine. Marie s’allongea tout contre Lisa qui têtait tout contre maman qui allait désormais devoir faire d’un coeur deux coups.
C’est Dinara qui fut chargée de sectionner le cordon ombilical. Elle a assisté à tout l’accouchement qui a duré deux heures en tout et pour tout. Quand les douleurs sont devenues insupportables, Lydia a demandé qu’on lui pratique une péridurale mais il était déjà trop tard. Au même moment, à Glyfada, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’entendais les grillons, le vrombissement du ventilateur, la petite musique de mes pensées jusqu’à ce qu’un voile passe sur mes yeux. Tiré de cet ensommeillement par la sonnerie du téléphone, j’ai appris qu’elle était née.
Marie et moi avons pris l’avion la nuit suivante, nous avons atterri à six heures du matin. J’ai filmé dans l’aéroport à Athènes, dans l’avion – Marie endormie, le soleil scintillant comme une pupille à l’œil d’un hublot – dans l’aéroport de Varsovie. La compagnie a perdu la trace de l’un de mes bagages, celui où se trouvaient la bouteille de champagne, les pêches, les concombres, le pain, le fromage de chèvre, les olives. Il fut retrouvé un peu plus tard et déposé chez nous vers trois heures de l’après-midi. Ensuite seulement, nous sommes allés à la maternité. Demain, c’est vendredi. Le premier vendredi de Lisa. Un vendredi 13.
Pour ce qui est des heures, puisque nous n’en sommes que là, une fois les premières vingt-quatre passées, la répétition peut déjà commencer. Premier acte, scène un. Le premier jour de sa première année, Lisa donc a la peau toute parcheminée ; on dirait qu’elle est déjà vieille. Et puis, par endroits, la peau pèle comme si elle muait ou bien comme si elle avait pris un coup de soleil puis bronzé puis commencé à changer de peau pour devenir une autre avant même d’être soi. A cet âge qui n’est pas encore un âge, ce n’est qu’une petite chose humaine qui pourrait s’ éteindre comme ça, d’un claquement de doigts. Ce qui est étrange par son évidence même, c’est que soudain il y ait Lisa alors qu’hier, il n’y avait pas Lisa. Pendant quelques instants, on se demande simplement quel cœur bat sous cette peau, qui est dans ce regard qui ne regarde pas encore, qui vit sous ses paupières, ce que la vie fera de cette vie.
Un nouveau-né n’est jamais beau. Ni laid. Il est de bon ton et de bonne guerre de chercher à déceler les traits d’une future beauté Franco-Greco Russe ou Russo-Greco Française. Comme il est naturel de rechercher l’assurance d’un chef d’oeuvre de mère Nature et maman Lydia. Pourtant, et on le sait bien sans avoir à s’épancher là-dessus (faute de mots mais aussi par souci de bienséance), que seul compte ce qui se passe de preuves, d’assurances, de qualificatifs. Quelque chose comme une lame éffilée qui entre profondèment en soi et n’en ressort qu’avec des étincelles jaillies des yeux de cette créature qui n’a rien demandé, dont la vie s’est emparée et dont la vie nous incombe.
Lisa a poussé son cri alors même qu’elle n’avait que la tête hors du ventre de sa mère. Elle est née en avance sur le calendrier fixé. On nous avait d’abord dit le 3 août. Puis le 28 juillet. Déjà, la semaine précédente, à cause de contractions de plus en plus rapprochées, Lydia avait dû se précipiter à l’hôpital. Les contractions n’étaient pas les bonnes, lui avait-on dit, et après des examens qui l’ont retenue quelques heures dans une chambre d’hôpital, on l’a renvoyée chez elle. J’étais en Grèce depuis seulement deux jours avec Marie.
La seconde fois que Lydia, toujours accompagnée de Dinara et de Fabio, dut se précipiter à l’hôpital, fut la bonne. J’ai alors dû changer la date retour et rentrer à Varsovie trois jours plus tôt. J’ai vu Lisa pour la première fois cette après-midi. Elle avait déjà dépassé le seuil des premières vingt-quatre heures. Elle a ouvert les yeux pendant que je la déboutonnais pour lui changer sa première couche. Ma première couche. Je m’étais préparé à mon rôle de père, présent dès les premières secondes, auquel on demande de sectionner le cordon ombilical et qu’après, on colle dans un coin avec un colis dans les bras et l’air un peu benêt d’un garçon qui jouerait à la poupée. Mais là, j’arrivais après la bataille. Le corps à corps de la mère et de l'enfant avait fait long feu. Les deux lutteuses se remettaient de leur enchevêtrement, faisaient, à chaque heure, un nouvel état des lieux, scandé par les visites en coups de vent des gynécologues et pédiatres. Une pincée de nostalgie toutefois, un soupçon de tristesse sur les visages enchifrenés dans les larmes d’hier. Le baby blues, dit-on. C’est dans ce climat que Papa et Marie firent irruption tels deux éléphants dans un magasin de porcelaine. Marie s’allongea tout contre Lisa qui têtait tout contre maman qui allait désormais devoir faire d’un coeur deux coups.
C’est Dinara qui fut chargée de sectionner le cordon ombilical. Elle a assisté à tout l’accouchement qui a duré deux heures en tout et pour tout. Quand les douleurs sont devenues insupportables, Lydia a demandé qu’on lui pratique une péridurale mais il était déjà trop tard. Au même moment, à Glyfada, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’entendais les grillons, le vrombissement du ventilateur, la petite musique de mes pensées jusqu’à ce qu’un voile passe sur mes yeux. Tiré de cet ensommeillement par la sonnerie du téléphone, j’ai appris qu’elle était née.
Marie et moi avons pris l’avion la nuit suivante, nous avons atterri à six heures du matin. J’ai filmé dans l’aéroport à Athènes, dans l’avion – Marie endormie, le soleil scintillant comme une pupille à l’œil d’un hublot – dans l’aéroport de Varsovie. La compagnie a perdu la trace de l’un de mes bagages, celui où se trouvaient la bouteille de champagne, les pêches, les concombres, le pain, le fromage de chèvre, les olives. Il fut retrouvé un peu plus tard et déposé chez nous vers trois heures de l’après-midi. Ensuite seulement, nous sommes allés à la maternité. Demain, c’est vendredi. Le premier vendredi de Lisa. Un vendredi 13.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire