Comment lui expliquer l’argent, le travail, la vérité, la mort ou tout simplement, pourquoi il y a des files d’attente devant les caisses et des cadrans de montre qui indiquent les heures ? Comment lui expliquer hier et demain, plus tard et il y a longtemps ? N’éluder aucune question, trouver des réponses provisoires. Chaque explication commence par l’exercice de la table rase. Ensuite, il s’agit de trouver les mots qui lui soient parlants et permettent de tisser des liens entre les choses, les situations, les causes et les effets, tous les passés et tous les avenirs, les ascendants et les descendants. Tous les « pourquoi » camouflent des « comment » mais certains touchent au bord du vide : pourquoi meurt-on ? pourquoi vit-on ? pourquoi travaille-t-on ? Parce-qu’il le faut : n’est-ce pas la pire des réponses ? Y a-t-il des causes à tous les effets ? Y a-t-il des effets à toutes les causes ? Plus la question est simple, plus la réponse ne n’est pas.
« Qui c’est, lui ? » demande-t-elle en désignant du doigt le tableau suspendu au-dessus du buffet. « C’est le frère de mamie », ai-je répondu. « Il est où ? » « Il est mort. » « Pourquoi ? »
Autre séquence : « Pourquoi tu vas vite, papa ? Parce que les autres voitures ne sont pas tes copains ? » « pourquoi tu dis tout le temps « nom de dieu », papa ? » « c’est quoi « s’énerver », pourquoi tu t’énerves, papa ? ». Papa, sentencieusement : « Aujourd’hui, papa doit travailler et c’est Galina qui s’occupera de toi. » Elle me dévisage un instant puis ses yeux s’enfuient ; elle lâche : « Mais papa, je suis encore malade. » « Je suis encore malade, papa », répéte-t-elle, voyant que je ne me préoccupe pas de lui répondre. Un peu plus tard ou un autre jour : « Il ne faut pas pleurer comme ça, tu es une grande fille maintenant. » Sans me lâcher la main et sans s’arrêter de marcher, elle dit posément, à la manière d’une grande personne, en appuyant chaque syllabe d’un hochement de tête : « mais non papa, je ne suis pas encore grande. » Comme si elle n’était pas bien sûre de cela, elle le martèle plusieurs fois mais avec de moins en moins de conviction dans la voix : « Papa, je ne suis pas grande encore. Je ne suis pas grande, papa. »
Marie n’a pas d’hier à ses cordes. Elle est tout entière avenir. Pour elle, « demain » ouvre l’avenir comme l’on ouvrirait une boîte de conserve et tout ce qui est à venir se passe demain qui peut être dès demain mais peut aussi survenir bien plus tard. Il ne faut donc jamais s’alarmer si demain, nous serons à la mer ou à l’école, avec maman ou sans maman, dans un magasin à acheter des jouets ou chez soi à regarder un film. Si elle n’a pas saisi que l’on devient vieux, elle a compris que l’on pouvait l’être et que cela pourrait bien avoir un rapport avec la mort. J’ai noté cette avancée à certains éléphants tout rabougris qu’elle pointait du doigt dans l’un de ces livres d’images et qu’elle disaient vieux en éclatant de rire. Dans le même élan, elle a observé qu’une mouche dont les ailes partent en morceaux était morte au même titre qu’une fleur fanée ou une pêche avariée. Oui, dernièrement, la mort a pris du galon dans la galerie de ses mots. Avant que je lui dise que le frère de mamie était mort, elle m’avait demandé si c’était moi sur le tableau. Il y eut un long moment de silence aprés cela. Peut-être a-t-elle fait le rapprochement.
Si elle s’étonne qu’un jouet puisse parler (dans un film d’animation vu ce soir même), elle ne saisit pas que ce même jouet puisse se dire qu’il n’est qu’un jouet ou ne pas se le dire. De la même manière que Winnie l’ourson, se découvrant dans un miroir, croit trouver un nouveau compagnon de jeu ou d’infortune et s’adresse à lui comme à un autre. On me racontait que l’intelligence de l’orque s’était révélée à une équipe de chercheurs à ce que se voyant dans un miroir le museau maculé de peinture, celui-ci était allé aussitôt se le frotter quelque part pour se débarrasser des tâches de peinture. Ni un chien ni un chat ne ferait cela. Un enfant de quatre ans le fait mais ce n’est parcourir que la moitié du chemin. L’autre moitié commence sur le chemin du concept, là où l’on prend la mesure d’un vrai et d’un faux, d’une réalité et de son double transposé dans le langage des mots, des signes et des images. Jamais l’orque ne franchira ce pas ; l’enfant, oui, qui verra dans le miroir non seulement son propre reflet mais celui de toute chose, adoubée par le mot qui la dit. Et si la mort est invisible, elle n’est saisissable que par le mouvement de retour sur soi qui nous permet d’entrevoir tout ce qui, situé hors de soi, nous excède et nous limite jusqu’à nous annihiler. Marie aujourd’hui a quatre ans. Elle a l’intelligence d’un orque. En ce moment où j’écris ces lignes, elle dort entourée de ses peluches. Chacune a une âme, chacune peut souffrir, pleurer, rire, mourir et revivre ; chacune est son prochain tandis qu’elle n’a pas encore appris à dire bonjour à un inconnu et que le centre du monde est maman avec papa en orbite.
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