31 mars 2021

Couronnes...

 


Le virus en forme de couronne a fait maintenant près de 2.800.000 victimes de par le monde.

Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons-nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui auront succombé. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses monuments, ses cimetières. Il y aura même des anciens combattants.

Ici en France, comme ailleurs, nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les jours rallongent et ne sont pas encore tombés quand sonne déjà l’heure du couvre-feu. Avais-je seulement utilisé une seule fois le mot « confinement » avant le printemps dernier ? 

Mes filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre. Vingt-huit lycéens ont été testés positifs depuis le 15 mars. Des secondes, parait-il. Deux classes ont été fermées. 

Je suis arrivé en Grèce la semaine dernière. Le confinement ici est plus strict mais moins respecté, semble-t-il. Les écoles sont fermées, les magasins aussi (mais pas les essentiels supermarchés), nous en sommes restés à la version initiale, historique, du confinement, sauf que dans les faits, les gens n’y font plus trop attention et s’il y a distance, c’est entre eux et le gouvernement. Car pour le reste, tout parait presque normal. La police elle-même ne semble plus trop y croire et fait semblant de ne pas voir. Il y a une dizaine de jours, il y a eu quelques échauffourées. Un policier a fini à l’hôpital, pas pour le COVID, pour coups et blessures. Les hôpitaux justement, déjà mis à mal par des années d’austérité, sont débordés, sous-équipés. On le dit en tout cas, je l’entends dire, mais je n’en sais rien, je ne fais que rapporter. 

Les maître mots devraient être ceux-là : je ne sais pas. Mais la tendance est inverse. Les je-sais-tout paradent. Les seuls apparemment qui ne sachent pas sont les dirigeants. Des imbéciles ou des vilains, telle est l’alternative. À moins qu’imbécilité et vilenie offrent de délicates combinaisons. En tout cas, il y a des preuves de ce que vous voulez pourvu que vous le pensiez, pourvu que vous le sachiez. C’est un complot. Tout le monde sait ça. Sur les réseaux, les je-sais-tout chassent en meutes. Depuis que je suis ici, chez ma mère, je ne peux leur échapper. Elle capte les chaînes françaises, ma mère. Et sur ces chaînes, se joue un théâtre d’ombres. À raison, ma mère n’y voit qu’un spectacle dont elle ne capte que des bribes qui lui suffisent à se faire une idée. Et moi, avec cette idée, je me débats comme un beau diable. C’est une idée qui m’occupera toute la journée. Et celle du lendemain aussi. C’est une idée qui enfle comme une rumeur.

Au cours d’une de ces journées, nous avons changé d’heure et celle-là ajoutée à celle-ci, celle du décalage horaire entre la France et la Grèce, m’auront fait gagner sur mon âge deux heures. Et puisque c’était mon anniversaire aujourd’hui (mais il est maintenant minuit passé), sur les quatre cent quatre-vingt-une mille huit cents heures de mon existence, j’aurais fait l’économie de deux heures. Cela me fait penser à ces heures de retenue, comme on disait au lycée, au collège. Je n’ai jamais été collé, j’étais bien trop sage mais là, deux heures de retenue m’auront été infligés sans crier gare. Et puisque j’ai tant voyagé, ce ne doit pas être la première fois que mon âge chavire ainsi, en avant, en arrière. Je suis un peu comme le chat de Schrödinger, ici et là en même temps. Mais voilà, on se limitera à quelques bougies sur un hypothétique gâteau. En fait, deux bougies, des bougies-chiffre, une pour les décennies, une autre pour les unités. Mais n’insistons pas.

Revenons au temps présent. Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus.

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Je connais la décharge, je l’ai ressentie, décharge d’émerveillement face à une infime parcelle d’émotion vraie, mais la vie entière, elle, m’échappe encore. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, recroquevillé que je suis sur des secousses, décharges, remue-ménages dans le creux de l’âme. 

Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.

Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID. Juste un rhum, une grippe, tout ce que vous voulez mais pas le COVID.

Enfin plutôt la COVID. Féminin comme la majorité des ouragans – mais pas toutes.

Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois, après la première, à plus de mille cinq cents kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France. Quatre kilogrammes de chair fraîche arrachée au forceps du ventre maternel. Puis multiplié par vingt cinq décennies plus tard.  

L’idée que la chair engendre la chair n’a pas plus les couleurs du réalisme que la croyance en la résurrection personnelle et charnelle version chrétienne. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé de germer en moi, cette idée, alors que pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute de chair vêtue et vécue.

L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une statue ou une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.

En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure. Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.

J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge. C’est une image qui m’est venue dans un rêve.

Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle ouvre la sienne, lâche ou perd la mienne. Elle a six ans à peine. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur âgée de deux ans sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés en sixième quelques mois plus tôt tout comme elle. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène. Non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile. Elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.

Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars. 

Lisa, la cadette, elle aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir - mais dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchèrent sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia passa près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques, nous étions soulagés. Des amis nous ont rejoints. Lisa nous regardait comme pour nous dire quelque chose. Elle riait déjà, c’est ce qui m’a semblé; ce n’était évidemment pas ça. Juste l’idée d’un rire pantagruelique. 

Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je ne décroche ? Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.

Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « test salivaire », « vaccins ». Je zappe. Je ne veux plus être un citoyen responsable et renseigné. Je laisse aux dictionnaires le soin de s’enrichir de nouveaux mots, responsables et renseignés.

Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est une cuvée plus récente, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.

Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard et rires gras de l’auditoire. L’amant est confiné lui aussi. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité. Des heures et des heures de repassage et de fidélité. Devant les nouvelles du monde. 

Plus aucun inconnu dans mes listes de contact. Je connais tous mes contacts. Je connais tous mes cas-contacts. 

Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à soixante personnes. Au-delà de soixante sportifs, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des soixante privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins, à siroter leurs boissons énergétiques.

Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.

« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.


Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.

Elle n’est pas morte du COVID. Elle est morte du cancer.

Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia. Quand Lydia est rentrée, elle avait avec elle une autre photo. Elle a remplacé la photo en noir et blanc avec celle-ci, plus récente.

Nous n’avions pas de langue commune, ma belle-mère et moi ; tous nos échanges se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kirghizistan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents installés là depuis déjà quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle a pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, son petit-fils (né en avril 2019), afin qu’Olga, sa fille cadette, puisse reprendre le travail. La pandémie a tout chamboulé. Olga n’est pas retournée travailler et sa mère n’a pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal. Les médicaments qui lui avaient été prescrits puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, plus marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.

Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteint d’une cancer, avait demandé à être incinérée si jamais elle venait à mourir à Vancouver. Une partie de ses cendres repose dans un cimetière de Vancouver ; dès que la situation le permettra, Olga amènera l’autre partie à Tachkent où reposent déjà son père et ses grands-parents. 

Pour Lydia, l’Ouzbékistan s’éloigne définitivement. Père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante et sa cousine, mariée, deux enfants, dont elle n’est pas très proche. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver.

Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su pour sa mère. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer la suite et la fin, en quelques semaines seulement. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets du traitement. Puis son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait très bien pu mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient, de toute façon, pas pu la rejoindre à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.

Nous sommes en mars et ma mère est allée se coucher. Je suis seul dans la petite chambre où dorment en été les filles et que ma mère a transformée en cabinet de curiosités, avec des photos de famille accrochées aux murs, posées sur les étagères, à tous les étages, dans toutes les postures, certaines ciselées, d’autres carrelées, tout ça dans un désordre attendrissant. Il faut entrer dans sa tête pour entrevoir le désordre de ses souvenirs qu’elle me demande de raccommoder, de remettre en ordre, dans l’ordre des années. Je zigzague entre elle et les nuées de photos, dans le dédale de cet appartement qui maintenant lui colle à la peau. Car pour le reste, le sensé, le réel, elle ne veut rien entendre. Elle est devenue très vieille, ma mère, et ça me fait de la peine. Je sais ce qu’elle sait au fond d’elle-même et ne dit pas, ne dira pas. C’est pas qu’elle ait des secrets, ma mère, mais elle a des trous de mémoire où viennent se nicher toutes sortes d’idées farfelues qu’elle déplie comme on déplie des guirlandes, comme on libère des oiseaux, comme on prépare un spectacle, le dernier.

Mais je n’en dirais pas plus. Je vais plutôt aller me coucher. 


06 février 2021

Quelques photos (suite)

 

Liliya, Olga et Marc à Vancouver en 2019

Liliya, Olga, Yvan et Lydia en 2019



Mère et fille (2019)

Mère et fille (2019)

Liliya et ses soeurs 

Mère et fille (dans le bureau de Lydia aux Nations-Unies) (2017)


Liliya (le 6 juillet 2017, jour de ses soixante-dix ans) et ses deux petites-filles


Yvan le terrible (petit-fils de Liliya) (2018)

Liliya et ses trois petit-enfants


Liliya et l’aînée de ses petits-enfants (2019)


Quelques photos...

 

Noël 2020, Vrilissia, la familia au complet (ou presque)

en dessous, à gauche, Lydia et Denis au Mont Mussy, au-dessus de Divonne-les-Bains; à droite, la chambre de Lisa  


Marc et Yvan



au-dessus à gauche, Marc et Yvan: à droite, Isabelle, Christophe, Léandre et Mélina




Marie et Lisa en décembre 2020 à Glyfada



Olga et Yvan 

Le mystère de la neige jaune



C’est une journée jaune aujourd’hui. Le ciel est jaune, la lumière est jaune, tout est nimbé dans un voile jaunasse, c’est comme si on avait placé des filtres à toutes les fenêtres pour faire des photos couleur sépia. Les filles dorment encore, la machine à laver frétille dans le cagibi. Je suis plongé dans la lecture d’un roman qui ne me convainc pas. Je pense à mon roman qui n’avance pas, je suis en panne. Je cherche à rebondir sur les phrases des autres. J’ai l’impression de savoir ce que je n’écrirai pas et comment je n’écrirai pas, mais pas comment j’écrirai et ce que j’écrirai. Je n’ai pas trouvé mon style, ma forme. J’écris mais ce sont des manœuvres dilatoires.

Nous entamons les vacances de février. Enfin, les filles sont en vacances. D’autres années, nous aurions peut-être prévu d’aller quelque part, de visiter telle ou telle ville. Une année, Lydia a visité Amsterdam avec les filles mais sans moi ; une autre fois, ce fut Vienne avec Marie mais sans moi et Lisa; une autre fois, Barcelone mais sans Lisa et moi puis Londres avec Marie mais sans Lydia et Lisa ; une autre fois encore, Paris avec Lisa et Marie mais sans Lydia. Des amis nous ont inspiré cette formule, sachant que nous ne pouvons pas tous nous libérer au même moment. Soit Lydia, soit moi, emmène Lisa et/ou Marie visiter telle ou telle ville. Ce n’est qu’en été que nous voyageons tous ensemble. L’année dernière fin août, nous avons parcouru la botte italienne en partant de Bari où nous avions accosté (en provenance de Patras) jusqu’à Florence où nous avons passé quelques gours. Nous avons fait étape à Materra, petite ville troglodyte dont je n’ai appris l’existence qu’il y a quelques années, puis à Amalfi où les couchers de soleil sont spectaculaires mais qui m’a, pour le reste, laissé sur ma faim (c’est cher, c’est bourré de touristes, les plages sont étroites, les routes en lacets dangereuses, etc.). Le tourisme gangrène bien des sites. La pandémie l’aura mis quelque peu en quarantaine. Rien à faire, nous sommes trop nombreux sur terre, c’est une évidence qu’on rabâche mais qui parfois, parce qu’elle nous saute aux yeux, percute plus que d’habitude. Fini le temps où l’on pouvait improviser un voyage, se lancer à l’aventure, partir à l’improviste, réserver au dernier moment ou ne rien réserver du tout. Sans doute qu’on peut encore le faire mais alors il faut renoncer à tout confort, savoir qu’au jour le jour, il faudra se battre pour s’assurer le gîte et que ça sera frugal, spartiate, hors des sentiers battus. Car pour s’assurer un minimum de confort, il faut tout programmer. Pour Londres, une fois sur place, j’ai dû tout réserver sur internet de notre chambre d’hôtel. À l’entrée de Madame Tussaud, une file de près d’un kilomètre; au British Museum, pire encore. Nous avons dû renoncer à la grande roue qui borde la Tamise, la « London eye » ou « roue du millénaire ». Les épidémies sont là pour lancer des avertissements ou, plus crûment, réguler les populations, humaines et autres. On sait depuis bien longtemps que Dame Nature a ses exigences, qu’elle nous chapeaute, qu’elle nous chaperonne mais que ses colères (littéralement ses ras-le-bol) sont mémorables. Nous sommes trop nombreux, nous susurre-t-elle aujourd’hui, et elle n’y trouve pas son compte. Un virus en forme de couronne suffit à nous faire chanceler dans des abîmes d’incertitude et de désarroi planétaire. On devrait se méfier. Il n’y a pas de fatalité mais sans céder à la vogue des catastrophismes et complotismes en tout genre, de l’irrationnel en général, on peut tout de même se poser des questions. Le tourisme de masse en est une. Ou du moins un symptôme parmi d’autres de la tonne de questions qui nous pèsent sur la conscience. Enfin bon, je ne vais pas me mettre à radoter sur mon modeste blog familial. 

Lydia rentre de Vancouver mardi prochain avec au cœur une plaie ouverte. Le décès de sa mère est survenu si rapidement qu’il va nous falloir quelque temps pour réaliser que cela est bien arrivé. J’ai eu Olga et Lydia en vidéo il y a quelques jours ; Olga était secouée par des sanglots, Lydia paraissant plutôt plongée dans un état de sidération.

Lisa a reçu son bulletin semestriel, oui semestriel, les rythmes scolaires ayant été quelque peu distendus. C’est un bon bulletin mais peut mieux faire. Elle est à l’âge où l’enfance bat de l’aile et la puberté fait des siennes. Cela est quelque peu troublant. Forcément. Elle devient coquette, se cherche un genre (qu’elle a trouvé, me semble-t-il). Elle a commandé un flacon de parfum pour Noël. Elle se parfume donc, s’adonne aux masques de beauté, parfois juste quelques points égrenés sur les boutons d’acné qui, ici ou là, chiffonnent sa frimousse. Elle s’habille avec des vêtements larges, parfois me chipe des vieux pulls (sa sœur en fait autant, je m’étonne souvent de retrouver sur elles des vêtements qui me sont, et pour cause, familiers), pantalons ou jupes avec collants, jamais de robe, décidément passée de mode ; enfin, bon, je ne saurais décrire ce qui relève parfois, à mes yeux de « ok boomer » de l’accoutrement. Marie porte des rangers noires avec des semelles de l’épaisseur d’un dictionnaire. Evidemment, jamais de manteau,  surtout pas d’anoraks, le froid est une fiction entretenue par de vieux rabat-joie qu’on appelle aussi « les parents »; dans l’appart, Lisa circule souvent pieds nus, j’ai cessé de l’en dissuader, elle n’a jamais froid, point à la ligne. La chambre de Lisa est ordonnée selon un sens aigu du désordre organisé, bazar indescriptible, vêtements dispersés jusque sous le lit, liasses de feuilles volantes qui béent des tiroirs entrouverts, stylos répandus à même le sol, livres ouverts sur le descente de lit, lit savamment défait, où s’entassent habits de nuit et de jour, propre et sale, ustensiles de maquillage, câbles d’ordinateurs et bien d’autres choses encore qui n’ont a priori rien à y faire. Elle ne range que sous la menace, n’y passe l’aspirateur que contrainte et forcée.

Chez Marie, la surface des choses y est mieux entretenue, pas de désordre apparent sauf dans les placards, les murs entièrement tapissés de photos, de cartes postales, de photos découpées dans des magazines, de dessins. Il m’arrive rarement d’y rester plus de quelques secondes, je ne fais qu’y passer, elles sont toutes deux très à cheval sur le respect de leur chez-soi, mais l’autre jour, je me suis assis sur son lit pour discuter avec elle de je ne sais plus quoi, et balayant du regard les trois murs qui bornaient ma vue, j’ai eu l’impression d’être téléporté dans un lieu hybride, tenant à la fois du musée personnel et de la galerie d’art. Il y a aussi des bouts de poèmes accompagnés de dessins, de croquis, des livres disposés sur les marches d’une échelle ou calés sur une étagère ; d’autres sont empilés sur un bureau qui tient davantage de la planche de dessin surmonté d’une nuée de post-it censés la rappeler à l’ordre des jours et des taches. Elle a l'obsession du détail, de la mise en scène, du decorum et du cocooning. Casanière par bien des côtés. Contrairement à Lisa, elle n’est pas trop branchée appareillage numérique, elle n’use d’internet que pour étancher sa curiosité sur des sujets divers mais pas vraiment pour communiquer, échanger. En tout cas, beaucoup moins que Lisa qu’il faut souvent rappeler à l’ordre à ce sujet.

Evidemment, je ne vois là que les apparences, les extériorités. Cela fait maintenant un mois que Lydia est partie. Sans elle, c’est comme si la cellule familiale était une pâte qu’il fallait remodeler pour tenir compte du morceau sectionné, reformer un tout à trois, plutôt qu’à quatre. Faire avec le « sans ». Mais un père et ses filles, c’est une toute autre histoire qu’une mère et ses filles. Un père avec deux adolescentes se trouve comme au centre d’un cercle qui a bougé. Il doit être un peu mère et père en même temps, selon un dosage qu’il définit à tâtons, qui se fait tout seul, à vrai dire. Rabattre sur les marques d’autorité, se faire plus complice. Il faut admettre qu’en l’absence de la mère, un peu de désordre et de relâchement tombent sous le sens. Pendant que la louve n’y est pas, le loup fait le zouave. Et les filles le savent et s’en amusent. On se dit parfois que les enfants attendent des parents qu’ils jouent leur partie, comme il se doit ; les pas de côté sont tolérés mais il ne faut jamais trop s’écarter du centre de la partition, de son cœur de métier.

Le jaune tourne à l’orange. Les voisins que je vois déambuler dans la résidence examinent le pare-brise de leur voiture. Ce doit être du sable, là sous les essuie-glaces. Paraît-il que certains jours, les dunes du Sahara s’envolent pas dessus les airs, par dessus les mers, et viennent jusque dans les Alpes déposer leurs ors. J’ai découvert ce phénomène pour la première fois à Briançon (photo ci-dessous) où j’ai habité de l’âge de 9 à 13 ans. C’est étrange comme ces quatre années à Briançon me hantent dernièrement ou, disons, me reviennent en mémoire. En feuilletant Facebook, je suis tombé par hasard sur un groupe local de Briançonnais qui échangent des nouvelles de tous les jours sur la vie à Briançon. Certains déposent des photos de paysages, je reconnais la collégiale, la gargouille, les petites rues de la vieille ville, la butte qui surmonte la route en venant d’Italie et où étaient organisées des descentes aux flambeaux et où j’assistai, un jour d’été, à l’arrivée d’un tour de France du temps où Bernard Hinault y faisait des étincelles. Au hasard des publications qui s’égrènent sur ce groupe, j’ai retrouvé la trace de personnes qui ont fréquenté le collège pendant les mêmes années où j’y étais. L’un d’entre eux m’a appris la mort de celui que je considérais comme l’ami le plus ancien dont je puisse me souvenir. Il est mort à l’âge de quinze ans, deux ans après mon départ, d’une mucoviscidose. Il était malade, je le savais, mais je ne savais pas de quoi il souffrait. Je l’ai perdu de vue après notre installation à Bruxelles (le correcteur automatique de mon ordinateur a substitué judicieusement « vie » à « vue »; j’ai rectifié). J’ai le souvenir de longues parties de boule de neige devant l’horloge du collège. Mon père était censeur, comme on disait alors. Le collège était aussi un lycée, un lycée d’altitude, parce qu’il accueillait en internat des élèves souffrant d’asthme. À plus de 1300 mètres d’altitude, l’air leur était bénéfique. Une membre du même groupe m’a communiqué les coordonnées de la professeure de français que j’ai eu l’année de mon entrée au collège. Je n’ai pas encore appelé, je n’ose pas, quelque chose me retient mais je dois le faire car elle-même sait maintenant que j’ai son numéro. Elle s’attend à mon coup de fil. Elle doit avoir plus de quatre-vingt ans. Se souvient-elle de moi ? J’en doute. De mon père peut-être. Sans quoi elle n’aurait pas donné son numéro de téléphone. 

Les filles sont maintenant réveillées. Premier jour de vacances. Le marchand de sable s’est lâché. Sommeil et soleil sont voilés. Grasse matinée. Farniente. Ceci dit, je vais aller me dégourdir les jambes. Il ne fait pas très froid. Souvent, les premiers jours de février, dans les parages de la chandeleur, nous offrent un répit sur l’hiver. Il y avait même un arrière-goût de printemps, un frisson, une note tenue au-dessus de toutes les autres. Cela ne dure pas bine longtemps, l’hiver reprend vite ses quartiers. Peut-être que la neige sera jaune cette année.

Briançon

04 février 2021

Couronnes...


 Le virus en forme de couronne a fait près de 2.230.000 victimes.

Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui en auront été les victimes. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses victimes, ses monuments, ses cimetières. 

Nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre, mais dans quelques jours, commencent les vacances de février qui pourraient être prolongés si les chiffres sur lesquels se basent les décideurs devaient empirer.

Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus. 

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Une vie tout entière d’un côté, une décharge de l’autre. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, je suis affreusement recroquevillé sur des secousses, décharges, des remue-ménages dans le creux de l’âme. L’écriture poétique est-elle une course de fond ou une succession de décharges ? 

Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.

Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID.

J’ai grandi moins vite que mes enfants. 

Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois. La première fois, c’était à plus de mille cinq cent kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France. 

L’idée que la chair engendre la chair n’a pas les couleurs du réalisme. Elle ne me passait pas par la tête. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé à germer en moi; pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute incarnée.

L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.

En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure. 

Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.

Il paraîtrait que les parents ne grandissent plus mais vieillissent.

J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge. 

Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle me la lâche. Elle a six ans. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur, deux ans, sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés tout comme elle en sixième quelques mois plus tôt. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène; non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile; elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.

Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars. 

Lisa, la cadette, aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir mais - dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchait sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia a passé près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques. Des amis nous ont rejoints. 

Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je décroche ?

Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.

Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « vaccins ».

Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est moins, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.

Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard. L’amant est confiné. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité. 

Plus aucun inconnu dans mes listes de contact.

Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à 60 personnes. Au delà, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des 60 privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins.

Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.

« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.

Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.

Elle n’est pas morte du COVID mais du cancer.

Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia.

Nous n’avions pas de langue commune, tous mes échanges avec elles se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kyrgyzstan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents qui y étaient déjà installés depuis quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle avait pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, mon neveu (né en avril 2019), afin qu’Olga puisse travailler. La pandémie a bouleversé ce plan. Olga n’est pas retourné travailler et sa mère n’a pas pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal puisque les médicaments qu’elle a commencé à prendre puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.

Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteinte d’une cancer, avait demandé à Olga de la faire incinérer si jamais elle venait à mourir à Vancouver. La crémation aura lieu mercredi prochain. Une partie de ses cendres sera déposée dans un cimetière de Vancouver ; une autre ira rejoindre le cimetière de Tachkent où reposent déjà ses parents et son mari. 

Tout ce qui rattachait Lydia à l’Ouzbékistan a cessé d'exister: père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante, sa cousine, mariée, deux enfants, et un cousin. Elle n’est pas assez proche d’eux pour que cela justifie d’y retourner régulièrement. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver. Seules les liens familiaux et les souvenirs associés à la vingtaine d’années où elle y a vécu faisaient de l’Ouzbékistan une terre natale. Plus proche culturellement de la Russie où elle n’a pourtant jamais vécu, elle n’a plus désormais de raison de retourner à Tachkent, sauf évidemment pour s’occuper de la succession et vendre sans doute les biens qu’y possédaient ses parents.  

Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su que sa mère était malade. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets de son traitement. Par la suite, son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait pu très bien mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient pas pu, de toute façon, la rejoindre, à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.

Lydia rentre mardi prochain. 

13 juin 2020

Ne te trompe pas de cible


Ne te trompe pas de cible. 

Tu racontes ta vie comme s’il y avait un début, un milieu, une fin. Les enfants sont là, bien grandis depuis 2006. Méconnaissables. Des fillettes, aujourd’hui des adolescentes. 

Depuis quelques années, tu jouais au tennis presque chaque semaine avec un architecte à peine plus âgé que toi. Vous vous entendiez bien. Vous étiez heureux de vous retrouver dans le club désert; les premières années vous jouiez en milieu de matinée et à ces heures-là, il n’y avait personne. Souvent vous débordiez de l’heure réservée ; une heure n’était pas assez. Vous aviez tout le temps. Vous aviez tout votre temps. En 2019, il a repris le travail. D‘abord dans un cabinet d’architecte où il n’était pas à son aise, puis comme associé. Vos parties se sont alors espacées et dernièrement, cela devenait de plus en plus difficile de trouver un horaire qui vous convienne à tous les deux. En mars, juste avant le confinement, tu lui envoies un message. Il aimerait bien mais il ne se sent pas bien. Vous reportez à une autre fois. Vient le confinement. Plus de nouvelles. En mai, tu lui envoies un, deux, trois messages. Tu lui demandes comment ça va, si ça lui dit de reprendre. Le club a rouvert. Il y a des consignes de sécurité. Les joueurs sont invités à marquer leurs balles au feutre de façon à les différencier de celles de leur partenaire et ainsi à ne jamais toucher que les siennes. Mais pas de réponse. Puis un message tombe ; sa fille, l’une de ses filles (tu savais qu’il avait des jumelles, âgées d’une dizaine d’années de plus que les tiennes) t’annonce qu’il est décédé brutalement. Pour être brutal, c’est brutal. Cancer de l’estomac, cancer du poumon, la totale. Foudroyant. Hospitalisé en urgence, décédé douze jours après le message où il disait ne pas se sentir très bien. Evidemment, tu ne demandes pas de détails. Tu encaisses. Tu te rends compte que vous étiez amis et que sa mort te secoue bien plus que tu ne l’aurais pensé mais bien entendu, tu n’y avais jamais pensé. Qu’il disparaitrait ainsi. Il est là, il n’est plus là. Aussi simple que ça. Une lapalissade. Tu réponds à sa fille que tu es abasourdi. Tu ponds un texte où tu expliques cela, ce que tu ressens, que tu crois bien que vous étiez devenus amis mais que cette amitié est restée comme latente, mise de côté. Ce texte, tu le leur envoies, son ex-femme te répond, tu ne t’y attendais pas, elle est touchée, elle a partagé le texte avec d’autres membres de la famille qui t’écrivent à leur tour. Tu ne les connais pas, ce sont des inconnues, sa sœur, sa tante. Vous ne faisiez au fond que jouer au tennis, qu’échanger des balles et voilà que ce qui était léger, anodin, banal, devient tragique, entre dans une dimension de l’existence où la vie a un début un milieu, une fin.

Ne te trompe pas de cible. 

cascade de la Claire Fontaine 
Quand quelqu’un se volatilise, disparaît, est rayé de la société des vivants, la toute petite part d’humanité qui s’en est allée ainsi continue un temps de vivre dans la mémoire de quelques-uns, ses proches, ses amis. Et puis quand ceux-là ne seront plus là, il ne restera rien. Un nom, un prénom et puis même plus ça. Le club de tennis a déjà retiré son nom, son prénom de la liste des membres. C’est moi qui me chargeais de réserver le court sur le site du club. Il suffisait de cocher les nom et prénom du partenaire pour que la réservation soit validée. C’est comme ça que je me suis aperçu qu’il ne figurait déjà plus sur la liste des membres.

Ne te trompe pas de cible.

Il devient plus difficile d’évoquer la vie de Marie, la vie de Lisa puisque désormais, elles pourraient aller sur ce blog et lire ce que j’en dis. Ce sont des adolescentes aujourd’hui. Leurs vies deviennent privées, personnelles, intimes et tout ce que je pourrais en dire risque à tout moment de basculer dans le champ des indiscrétions. J’aurais l’air d’un paparazzi, espionnant ses propres filles. Même les détails les plus insignifiants, reproduits ici, pourraient les offusquer. Peu de personnes connaissent l’existence de ce blog et même celles qui l’ont su à un moment donné en ont sans doute oublié l’existence à présent. Je m’en suis absenté depuis trop longtemps pour qu’il subsiste un lectorat, une audience. Ce n’était pas le but, même au tout début, il y a quatorze ans. Je ne faisais que me renvoyer un miroir, un miroir aux souvenirs et le lisant aujourd’hui, je retrouve la mémoire de moments enfouis, d’épisodes oubliés, que j’aurais oubliés sans ce blog. Sur le moment, tout paraît sans intérêt, indigne d’être élevé à la qualité de souvenir et puis les années passent et ce qui paraissait sans intérêt ne l’est plus. Car la mémoire est rare et ce qui est rare est précieux. On s’imagine avoir la mémoire longue mais l’oubli l’est bien davantage.

Evidemment, le blog est public, sans doute parce que je ne me le représentais pas en journal intime. Ce qui s’y trouve peut être lu par n’importe qui. Seuls les proches cependant y trouveront quelque intérêt. 

A moi de voir comment me débrouiller avec cela. Je crains parfois que la plateforme qui accueille le blog vienne soudain  disparaître et alors tout sera perdu. Il me faudrait sans doute songer à copier les textes, à les mettre de côté. Les filles ne sont pas curieuses aujourd’hui de ces textes. Elles sont bien assez occupées par le présent immédiat pour s’encombrer l’esprit de souvenirs. Un jour sans doute le seront-elles. Ce blog est pour elles, après tout.   

A peine sortis du confinement, nous avons décidé d’aller prendre l’air dans les alentours. Nous connaissons mal la région où nous habitons. Toujours tentés d’aller chercher plus loin que ce qui se trouve sous notre nez. Quête d’exotisme. Manque de curiosité. Nous ne sommes pas d’ici, nous y sommes parce qu’il le fallait, et pourtant, pour les filles, cet endroit absorbe plus des trois quart de leur existence passée. Marie n’a qu’un vague souvenir de Varsovie. Lisa, aucun. Elle est née ici. Varsovie, c’est un nom exotique sur son passeport, ça épate les copines et encore : beaucoup ici sont un peu comme nous, vivant ici, venant d’ailleurs. Le collège, le lycée regorge d’élèves de tous les horizons, de toutes les nationalités. La seule différence, c’est que nous, nous ne venons même pas d’ailleurs. Lydia a laissé l’Ouzbékistan il y a bien des années ; elle y reste attachée mais sans y avoir de racines profondes. Quand sa mère ne sera plus, l’Ouzbékistan s’éloignera définitivement. Comme une barque mal amarrée qui regagne le large. Comme pour moi, les années décisives de sa vie d’adulte se sont déroulées en Pologne ; nous nous y sommes connus, mariés, nos enfants y sont nés, notre vie professionnelle y a pris son envol. A Genève, dans sa banlieue, nous sommes des étrangers. Dix ans ont passé, nous y sommes toujours des étrangers. Les premières années, il m’arrivait souvent de me défausser de mon ignorance en arguant de ce que nous étions nouveaux dans la région et puis les premières années en ont fait trop pour que l’argument porte encore. J’ai cessé de le dire mais à contrecoeur. Tant je n’ai jamais cessé de me vouloir extérieur aux endroits par où je passais, me complaisant à n’être toujours que celui qui ne fait que passer, reniant tout attachement, toute appartenance, toute identité. J’ai vécu ici puis là mais je ne faisais que passer et aujourd’hui  encore, je ne fais que passer. La vie a un début, un milieu et une fin mais passage avant tout - mourir étranger à soi-même, croyant ainsi s’épargner le voyeurisme des autochtones. J’extrapole à peine.

Il n’y a qu’en Grèce où je sois chez moi ou, disons plutôt, en moi. Mais je n’en parle pas la langue, suffisamment mal en tout cas pour là aussi, y être l’étranger, pas le touriste, mais l’étranger. Ce qui est le sens profond des poèmes regroupés dans le recueil que je viens de faire publier, le sens aussi de la dédicace à mon père (« ô xenos »). Ce poème en particulier que je reproduis ici parce que certains lecteurs me l’ont fait remarquer et que j’ai été sensible à leur remarque : 

« il n’y aura pas d’adjectif ni d’adverbe, la lumière sera nette, le soleil haut, au sursaut des veines, au passage des lampes, nous laisserons nos mains, le chemin descendra vers des chapelles abandonnées, tu entendras les mots s’écouler dans les voix familières, tu parleras cette langue sans alphabet que tu n’as jamais apprise, chaque mot joué aux dés, pris aux bonds et rebonds des vies ordinaires, les phrases ordonnées selon les confidences qui roulent emmêlées sous des nappes aux plis tombants, avec des odeurs de térébenthine et d’origan, avec le fumet des boulettes de viande qui transpirent dans une poêle noire de suie, 
cette langue, tu ne t’y risques qu’avec d’infinis bégaiements qui font rire les enfants, tu l’as sur le bout de la langue, tu l’as sur un fil et la tritures, à force de manger la bouche pleine de galets chauffés au soleil, dans les tavernes tu commandes l’air dégagé, aubergines frites, tomates farcies, brochettes d’agneau mais si on te demande d’où tu viens, à quoi tu penses, ce que tu fais dans la vie, il faut bien te rendre à l’évidence, que les mains ne racontent que des histoires, qu’elles ne donnent pas d’explication, qu’elles ne font pas la conversation, 
alors tu gardes toutes les pensées pour toi, tu ne parles pas, tu ne souffles mot, tu te signes devant l’ineffable et à l’heure où s’allument les lampes, tu te blottis seul au bord du ciel, bercé par les vagues que tu devines au vent qui les talonne qui les repousse, à l’étroit dans le doute, tu cherches aux choses des noms secs, bruts, des noms d’emploi, du langage en blocs et, frissonnant de sommeil sous la natte, tu jettes les dés sur la langue du chat, »
Ne pas se tromper de cible.

Un samedi, fatigués de vivre (r)enfermés, nous avons pris la route. Nous avons été jusqu’à Virieu-le-grand, pique-niqué sur le bord du lac avoisinant, exploré les cascades de Glandieu et de la Clairefontaine, non loin du même Virieu, poussé jusqu’à Belley, serpenté sur les routes de campagne, rejoint Bellegarde, forcé le verrou de Fort l’Écluse pour retrouver le pays de Gex. Le point le plus éloigné de notre itinéraire se situait à moins de 100 kilomètres. Nous avions donc respecté la loi. Une autre fois, le week-end suivant, nous avons pris les petites routes (impossible d’emprunter l’autoroute puisqu’il passe en Suisse dont les frontières sont fermées) pour rejoindre Annecy. Nous avons loué un petit bateau moteur pour traverser le lac. Nous avons trouvé là une foule d’ex-taulards avides de plein air et de glaces. Personne ne semblait très inquiet. Dans les petites rues de la vieille ville, dans les files d’attente des glaciers, les distances n’y étaient pas toujours.
Sur le lac d'Annecy
 Qu’en sera-t-il pour les filles ? Françaises et Russes. Russes sans avoir encore jamais mis les pieds en Russie. Ne parlant jamais Russe entre elles, avec leur mère seulement, avec leur grand-mère aussi. Françaises par la langue, l’école, les amies, par imprégnation des lieux. Est-il important d’être lié à un lieu, d’avoir des racines quelque part ? Les racines poussent-elles toujours sous terre ou peut-on s’imaginer que leurs liens soient extra-terrestres, télépathiques en quelque sorte ? Je ne me revendique pas pour autant cosmopolite. Citoyen du monde, oui certes mais cela n’est pas moins abstrait que l’amour du prochain. Resteront-elles liées à la Grèce qu’elles connaissent depuis la naissance ? Leur cousine, leur cousin parlent Grec, l’apprennent à l’école, ont des copains, des copines grecs. Eux seront marqués à jamais. Marie et Lisa y ont passé presque tous les étés, les fêtes de fin d’année, les fêtes de Pâques ; à leur âge, je n’y avais passé que les étés. Mais seront-elles marquées comme je l’ai été ? Rien n’est moins sûr.

Sur les bords du Rhône

12 juin 2020

Mascarades



Nous sommes donc en 2020 et nous n’avons pas encore atteint le mitan de l’année que tout le monde s’accorde à dire que c’est une mauvaise cuvée, que mieux vaudrait passer directement à la suivante. Mais je pensais déjà cela d’autres années qui ont fini par passer, laissant derrière elles un sillage de mauvaises pensées, de souvenirs indélicats, de déceptions, d’espoirs déçus. 

Ma mère - mamie pour les enfants, Yaya pour ceux de Christophe - nous a rejoints pour les fêtes de la fin de l’année dernière et pour le réveillon de la nouvelle. Isabelle l’a déposée à l’aéroport d’Athènes où des employés l’ont prise en charge jusqu’à la porte d’embarquement. Je pensais qu’elle trouverait humiliant de se déplacer en chaise roulante mais cela ne lui a finalement pas posé de problème. A Genève, d’autres employés l’ont accompagnée de l’avion jusqu’à la porte des arrivées. Au retour, c’est moi qui l’ai accompagnée de chez nous jusqu’à l’avion, de l’avion jusqu’à chez elle. J’ai passé une semaine à Glyfada. Dès les jours qui ont suivi le Nouvel An, elle disait vouloir rentrer chez elle. Son appartement de Glyfada, meublé comme il est de tous ses souvenirs - souvenirs de ses parents, de son frère, de mon père -, c’est un peu comme une coquille d’escargot. Dès qu’elle le quitte, elle est perdue, désorientée, effrayée par toute cette agitation autour d’elle qu’elle ne comprend pas, qui lui étrangère. Ses petits-enfants se perdent dans le lointain et avec eux, le sens des conversations; elle a besoin de repères, de sa grille de lecture et chez nous, c’est la tranche la plus tragique de son passé récent qui la submerge, par vagues d’émotions et de rebuffades, celui de la perte de l’époux, du père, de sa trahison, car, comme elle le répète souvent, ce n’était pas à lui de partir le premier, de l’abandonner à son sort. Elle se souvient que dans les derniers jours, un soir, il lui prit la main et la regarda comme on regarderait un enfant qu’on s’apprête à abandonner, l’air de dire – mais ne le disant pas, mon père ne disait presque plus rien tout à la fin - : « comment feras-tu, ma pauvre, toute seule ? ». Depuis lors, elle lui survit, elle se survit à elle-même, elle s’égare dans le posthume, hagarde, suspendue aux coups de fil des amis qui lui rappellent un temps où tout était bien en place. La mort de mon père l’a comme privée de sa dignité d’épouse et mère, elle se cramponne à des anecdotes mille fois répétées, se raccroche à des détails d’une vie antérieure, elle cherche des vêtements qu’elle a portés autrefois, des couettes, des housses, des tapis qui ont meublé sa vie d'autrefois et qu’elle s’étonne, s’indigne même de ne plus voir tout cela là, sous ses pieds, dans son lit, dans sa vie. Elle est pénétrée de la conviction intime d’avoir vécu une vie d’exception avec des êtres d’exception qu’elle n’accepte d’avoir vu partir sans elle. Pour un peu, à quatre-vingt six ans, elle en voudrait à ses parents de ne plus être là pour l’accompagner sur le bout de sa route.


Tout allait comme les années ordinaires quand il nous soudain fut ordonné de se réfugier chez soi et de ne plus en sortir. Nous aussi, nous avons trouvé refuge dans une coquille. Tout à coup, les alentours de notre chez-soi retentirent du gazouillis des merles, mésanges et autres volatiles. Les moteurs se turent. Le ciel se vida. Un virus terrassait tout le pays et bien au delà. Sur les écrans, nous guettions les courbes. Tout un vocabulaire se fit jour. Il fut question de masque, de tests, de confinement, de déconfinement, de gestes barrière, de présentiel, de chauve-souris et de pangolins. Un président déclara la guerre, un premier ministre vit sa barbe blanchir (mais d’un côté seulement), un ministre de la santé captiva l’attention de millions de français, sidérés mais toujours bien décidés à suspecter le pire. Ce fut une drôle de guerre en fin de compte qui dura près de deux mois. Nous étions tous à la maison, Lydia télétravaillant dans le salon, les enfants télétransportés dans leurs chambres découvrant les joies et peines de l’enseignement en ligne et moi à ma table de travail dans la chambre à coucher, mettant la dernière main à mes poèmes. Pour sortir de chez soi, il fallait remplir un formulaire et le signer, s’autoriser en somme à sortir pour l’un des motifs valables énumérés dans le formulaire. Nous n’eûmes qu’à pointer deux d’entre eux : les courses et l’exercice physique. Un footing presque chaque jour dans un rayon d’un kilomètre autour de chez soi ce qui m’obligeait à toute sorte de contorsions - pour faire rentrer un minimum de six kilomètres dans un rayon d’un seul. Nous avons eu recours aux maraichers locaux qui proposaient leurs produits en ligne qu’il fallait réceptionner sur des aires de parking ce qui donnait aux clients des airs de malfrats ou de trafiquants de drogue. Nous avons dormi, mangé, travaillé, dans un calme assourdissant, ponctué par le carillon de l’angélus sur le coup de huit heures du soir et les salves d’applaudissements destinés aux personnels soignants. Les nouvelles du monde n’en faisait qu’une comme le monde n’en faisait qu’un. Tous dans le même fuseau horaire de la pandémie. 

Christophe a proposé à ma mère de venir chez lui où les enfants ont arrangé la chambre de Léandre pour l’accueillir. L’expérience a tourné court. Preuve encore une fois qu’il devient de plus en plus périlleux de la sortir de sa coquille. Elle a prononcé des paroles indélicates qui ont fâché. Elle n’a pas compris, pas voulu comprendre, dieu sait seul ce qui a traversé son esprit. Avant cet épisode, j’avais déjà pris l’habitude de l’appeler tous les soirs à la même heure. J’ai continué par la suite, quelque peu par excédé face aux défaillances de sa mémoire mais inquiet aussi. Parce que cela ne préjugeait rien de bon et que je me méfie autant des colères de Christophe que des miennes. Elles viennent de très loin, elles ne peuvent que nous faire très mal, voire provoquer des tragédies. Ma mère sait se rendre exaspérante à un point qui défie l’entendement; elle peut prononcer des paroles à la légère sans se rendre compte de ce qu’elles ont d’offensant, et s’étonner ensuite de leur effet, voire nier les avoir jamais prononcées. A la fin, tout s’embrouille et s’assombrit dans son esprit et dans le nôtre. Il est si difficile de l’esquiver, de la traiter de loin, de faire comme si rien n’avait été dit, de ne pas faire attention. Difficile parce qu’elle ne renonce jamais à vouloir se mettre au centre du jeu, quand d’autres se décourageraient et se mettraient de côté. Ma mère est comme une petite fille qui nous tire la langue, qui nous nargue, qui refuse d’être hors du coup. Elle accapare le présent par son passé, par ses souvenirs, par toute une mythologie familiale; elle s’interrompt rarement pour considérer les choses comme elles sont, là maintenant, sous ses yeux. Mais laissons cela.

Le confinement a pris fin mais rien n’a vraiment changé pour nous. Nous sommes toujours à quatre entre nos quatre murs, entre les haies du jardin. Planqués plutôt que confinés. Plus besoin de formulaires et les masques ont fait leur apparition, sur les visages mais aussi par terre. Les français ne sont pas contents. Ils n’avaient pas de masques, maintenant ils ne savent plus qu’en faire. Une majorité n’en portent pas. Les plus paranos les portent même pour conduire, même en plein air, avec personne à la ronde. A la banque aujourd’hui, ma conseillère m’a accueilli avec un masque et pour entrer dans les locaux, j’ai dû en porter un. Une table pareille à un pupitre d’écolier était disposée devant son bureau. Comme je le lui ai dit, j’avais l’impression d’être à l’école. Elle m’a laissé ôter mon masque mais elle a gardé le sien. Pour la énième fois, elle m’a expliqué à quoi servait une assurance-vie et quelles étaient les meilleures stratégies pour la faire fructifier mais ses paroles opéraient à la manière d’un soufflet, gonflant et aspirant l’étoffe du masque. Je n’avais pas de stylo, elle m’en a passé un qu’elle m’a laissé. Il aurait fallu le désinfecter.

Marie ne passera pas l’oral de français. Annulé. Le dernier examen à être annulé ce qui la fait rager car dans l’incertitude, elle devait s’y préparer. Elle suivait Blanquer (le ministre de l’éduction) sur les réseaux sociaux, ne manquant aucun de ses tweets, aucune de ses interventions. La nouvelle a fini par tomber. Visiblement, il aurait préféré que l’épreuve ait lieu mais la pression des enseignants comme des élèves a eu raison de sa préférence.


Lisa, quand à elle, partage son temps entre devoirs virtuels et palabres - tout aussi virtuelles - avec les copines. Au final, toutes les deux semblent ravies de cette pause éducative. Nous aurions pu les renvoyer à leurs études, dès le mois de mai pour Lisa, le 8 juin pour Marie mais cela ne s’est pas fait. L’une comme l’autre objectait que les rangs de leurs classes seraient tellement clairsemés que cela n’en valait pas la peine. La priorité est donnée aux élèves en difficulté ou ne disposant pas des outils numériques pour suivre l’enseignement en ligne. Les autres, il m’a semblé qu’ils étaient encouragés à continuer à travailler chez eux, leur absence facilitant l’aménagement des classes et de l’emploi du temps (les élèves ne quittent pas la classe ; ce sont les enseignants qui se relaient). Maintenant, j’entends dire qu’il serait temps de remplir à nouveau les classes. Ce n’est pas clair. L’année s’achève de toute façon. Le conseil de classe de Lisa, le dernier de l’année, se tiendra la semaine prochaine. Je viens de recevoir un mail au sujet du retour des manuels scolaires. Tout le monde a l’air de vouloir en finir. C’est en septembre que se jouera le retour à la normale.