06 février 2021

Le mystère de la neige jaune



C’est une journée jaune aujourd’hui. Le ciel est jaune, la lumière est jaune, tout est nimbé dans un voile jaunasse, c’est comme si on avait placé des filtres à toutes les fenêtres pour faire des photos couleur sépia. Les filles dorment encore, la machine à laver frétille dans le cagibi. Je suis plongé dans la lecture d’un roman qui ne me convainc pas. Je pense à mon roman qui n’avance pas, je suis en panne. Je cherche à rebondir sur les phrases des autres. J’ai l’impression de savoir ce que je n’écrirai pas et comment je n’écrirai pas, mais pas comment j’écrirai et ce que j’écrirai. Je n’ai pas trouvé mon style, ma forme. J’écris mais ce sont des manœuvres dilatoires.

Nous entamons les vacances de février. Enfin, les filles sont en vacances. D’autres années, nous aurions peut-être prévu d’aller quelque part, de visiter telle ou telle ville. Une année, Lydia a visité Amsterdam avec les filles mais sans moi ; une autre fois, ce fut Vienne avec Marie mais sans moi et Lisa; une autre fois, Barcelone mais sans Lisa et moi puis Londres avec Marie mais sans Lydia et Lisa ; une autre fois encore, Paris avec Lisa et Marie mais sans Lydia. Des amis nous ont inspiré cette formule, sachant que nous ne pouvons pas tous nous libérer au même moment. Soit Lydia, soit moi, emmène Lisa et/ou Marie visiter telle ou telle ville. Ce n’est qu’en été que nous voyageons tous ensemble. L’année dernière fin août, nous avons parcouru la botte italienne en partant de Bari où nous avions accosté (en provenance de Patras) jusqu’à Florence où nous avons passé quelques gours. Nous avons fait étape à Materra, petite ville troglodyte dont je n’ai appris l’existence qu’il y a quelques années, puis à Amalfi où les couchers de soleil sont spectaculaires mais qui m’a, pour le reste, laissé sur ma faim (c’est cher, c’est bourré de touristes, les plages sont étroites, les routes en lacets dangereuses, etc.). Le tourisme gangrène bien des sites. La pandémie l’aura mis quelque peu en quarantaine. Rien à faire, nous sommes trop nombreux sur terre, c’est une évidence qu’on rabâche mais qui parfois, parce qu’elle nous saute aux yeux, percute plus que d’habitude. Fini le temps où l’on pouvait improviser un voyage, se lancer à l’aventure, partir à l’improviste, réserver au dernier moment ou ne rien réserver du tout. Sans doute qu’on peut encore le faire mais alors il faut renoncer à tout confort, savoir qu’au jour le jour, il faudra se battre pour s’assurer le gîte et que ça sera frugal, spartiate, hors des sentiers battus. Car pour s’assurer un minimum de confort, il faut tout programmer. Pour Londres, une fois sur place, j’ai dû tout réserver sur internet de notre chambre d’hôtel. À l’entrée de Madame Tussaud, une file de près d’un kilomètre; au British Museum, pire encore. Nous avons dû renoncer à la grande roue qui borde la Tamise, la « London eye » ou « roue du millénaire ». Les épidémies sont là pour lancer des avertissements ou, plus crûment, réguler les populations, humaines et autres. On sait depuis bien longtemps que Dame Nature a ses exigences, qu’elle nous chapeaute, qu’elle nous chaperonne mais que ses colères (littéralement ses ras-le-bol) sont mémorables. Nous sommes trop nombreux, nous susurre-t-elle aujourd’hui, et elle n’y trouve pas son compte. Un virus en forme de couronne suffit à nous faire chanceler dans des abîmes d’incertitude et de désarroi planétaire. On devrait se méfier. Il n’y a pas de fatalité mais sans céder à la vogue des catastrophismes et complotismes en tout genre, de l’irrationnel en général, on peut tout de même se poser des questions. Le tourisme de masse en est une. Ou du moins un symptôme parmi d’autres de la tonne de questions qui nous pèsent sur la conscience. Enfin bon, je ne vais pas me mettre à radoter sur mon modeste blog familial. 

Lydia rentre de Vancouver mardi prochain avec au cœur une plaie ouverte. Le décès de sa mère est survenu si rapidement qu’il va nous falloir quelque temps pour réaliser que cela est bien arrivé. J’ai eu Olga et Lydia en vidéo il y a quelques jours ; Olga était secouée par des sanglots, Lydia paraissant plutôt plongée dans un état de sidération.

Lisa a reçu son bulletin semestriel, oui semestriel, les rythmes scolaires ayant été quelque peu distendus. C’est un bon bulletin mais peut mieux faire. Elle est à l’âge où l’enfance bat de l’aile et la puberté fait des siennes. Cela est quelque peu troublant. Forcément. Elle devient coquette, se cherche un genre (qu’elle a trouvé, me semble-t-il). Elle a commandé un flacon de parfum pour Noël. Elle se parfume donc, s’adonne aux masques de beauté, parfois juste quelques points égrenés sur les boutons d’acné qui, ici ou là, chiffonnent sa frimousse. Elle s’habille avec des vêtements larges, parfois me chipe des vieux pulls (sa sœur en fait autant, je m’étonne souvent de retrouver sur elles des vêtements qui me sont, et pour cause, familiers), pantalons ou jupes avec collants, jamais de robe, décidément passée de mode ; enfin, bon, je ne saurais décrire ce qui relève parfois, à mes yeux de « ok boomer » de l’accoutrement. Marie porte des rangers noires avec des semelles de l’épaisseur d’un dictionnaire. Evidemment, jamais de manteau,  surtout pas d’anoraks, le froid est une fiction entretenue par de vieux rabat-joie qu’on appelle aussi « les parents »; dans l’appart, Lisa circule souvent pieds nus, j’ai cessé de l’en dissuader, elle n’a jamais froid, point à la ligne. La chambre de Lisa est ordonnée selon un sens aigu du désordre organisé, bazar indescriptible, vêtements dispersés jusque sous le lit, liasses de feuilles volantes qui béent des tiroirs entrouverts, stylos répandus à même le sol, livres ouverts sur le descente de lit, lit savamment défait, où s’entassent habits de nuit et de jour, propre et sale, ustensiles de maquillage, câbles d’ordinateurs et bien d’autres choses encore qui n’ont a priori rien à y faire. Elle ne range que sous la menace, n’y passe l’aspirateur que contrainte et forcée.

Chez Marie, la surface des choses y est mieux entretenue, pas de désordre apparent sauf dans les placards, les murs entièrement tapissés de photos, de cartes postales, de photos découpées dans des magazines, de dessins. Il m’arrive rarement d’y rester plus de quelques secondes, je ne fais qu’y passer, elles sont toutes deux très à cheval sur le respect de leur chez-soi, mais l’autre jour, je me suis assis sur son lit pour discuter avec elle de je ne sais plus quoi, et balayant du regard les trois murs qui bornaient ma vue, j’ai eu l’impression d’être téléporté dans un lieu hybride, tenant à la fois du musée personnel et de la galerie d’art. Il y a aussi des bouts de poèmes accompagnés de dessins, de croquis, des livres disposés sur les marches d’une échelle ou calés sur une étagère ; d’autres sont empilés sur un bureau qui tient davantage de la planche de dessin surmonté d’une nuée de post-it censés la rappeler à l’ordre des jours et des taches. Elle a l'obsession du détail, de la mise en scène, du decorum et du cocooning. Casanière par bien des côtés. Contrairement à Lisa, elle n’est pas trop branchée appareillage numérique, elle n’use d’internet que pour étancher sa curiosité sur des sujets divers mais pas vraiment pour communiquer, échanger. En tout cas, beaucoup moins que Lisa qu’il faut souvent rappeler à l’ordre à ce sujet.

Evidemment, je ne vois là que les apparences, les extériorités. Cela fait maintenant un mois que Lydia est partie. Sans elle, c’est comme si la cellule familiale était une pâte qu’il fallait remodeler pour tenir compte du morceau sectionné, reformer un tout à trois, plutôt qu’à quatre. Faire avec le « sans ». Mais un père et ses filles, c’est une toute autre histoire qu’une mère et ses filles. Un père avec deux adolescentes se trouve comme au centre d’un cercle qui a bougé. Il doit être un peu mère et père en même temps, selon un dosage qu’il définit à tâtons, qui se fait tout seul, à vrai dire. Rabattre sur les marques d’autorité, se faire plus complice. Il faut admettre qu’en l’absence de la mère, un peu de désordre et de relâchement tombent sous le sens. Pendant que la louve n’y est pas, le loup fait le zouave. Et les filles le savent et s’en amusent. On se dit parfois que les enfants attendent des parents qu’ils jouent leur partie, comme il se doit ; les pas de côté sont tolérés mais il ne faut jamais trop s’écarter du centre de la partition, de son cœur de métier.

Le jaune tourne à l’orange. Les voisins que je vois déambuler dans la résidence examinent le pare-brise de leur voiture. Ce doit être du sable, là sous les essuie-glaces. Paraît-il que certains jours, les dunes du Sahara s’envolent pas dessus les airs, par dessus les mers, et viennent jusque dans les Alpes déposer leurs ors. J’ai découvert ce phénomène pour la première fois à Briançon (photo ci-dessous) où j’ai habité de l’âge de 9 à 13 ans. C’est étrange comme ces quatre années à Briançon me hantent dernièrement ou, disons, me reviennent en mémoire. En feuilletant Facebook, je suis tombé par hasard sur un groupe local de Briançonnais qui échangent des nouvelles de tous les jours sur la vie à Briançon. Certains déposent des photos de paysages, je reconnais la collégiale, la gargouille, les petites rues de la vieille ville, la butte qui surmonte la route en venant d’Italie et où étaient organisées des descentes aux flambeaux et où j’assistai, un jour d’été, à l’arrivée d’un tour de France du temps où Bernard Hinault y faisait des étincelles. Au hasard des publications qui s’égrènent sur ce groupe, j’ai retrouvé la trace de personnes qui ont fréquenté le collège pendant les mêmes années où j’y étais. L’un d’entre eux m’a appris la mort de celui que je considérais comme l’ami le plus ancien dont je puisse me souvenir. Il est mort à l’âge de quinze ans, deux ans après mon départ, d’une mucoviscidose. Il était malade, je le savais, mais je ne savais pas de quoi il souffrait. Je l’ai perdu de vue après notre installation à Bruxelles (le correcteur automatique de mon ordinateur a substitué judicieusement « vie » à « vue »; j’ai rectifié). J’ai le souvenir de longues parties de boule de neige devant l’horloge du collège. Mon père était censeur, comme on disait alors. Le collège était aussi un lycée, un lycée d’altitude, parce qu’il accueillait en internat des élèves souffrant d’asthme. À plus de 1300 mètres d’altitude, l’air leur était bénéfique. Une membre du même groupe m’a communiqué les coordonnées de la professeure de français que j’ai eu l’année de mon entrée au collège. Je n’ai pas encore appelé, je n’ose pas, quelque chose me retient mais je dois le faire car elle-même sait maintenant que j’ai son numéro. Elle s’attend à mon coup de fil. Elle doit avoir plus de quatre-vingt ans. Se souvient-elle de moi ? J’en doute. De mon père peut-être. Sans quoi elle n’aurait pas donné son numéro de téléphone. 

Les filles sont maintenant réveillées. Premier jour de vacances. Le marchand de sable s’est lâché. Sommeil et soleil sont voilés. Grasse matinée. Farniente. Ceci dit, je vais aller me dégourdir les jambes. Il ne fait pas très froid. Souvent, les premiers jours de février, dans les parages de la chandeleur, nous offrent un répit sur l’hiver. Il y avait même un arrière-goût de printemps, un frisson, une note tenue au-dessus de toutes les autres. Cela ne dure pas bine longtemps, l’hiver reprend vite ses quartiers. Peut-être que la neige sera jaune cette année.

Briançon

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