Le virus en forme de couronne a fait près de 2.230.000 victimes.
Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui en auront été les victimes. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses victimes, ses monuments, ses cimetières.
Nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre, mais dans quelques jours, commencent les vacances de février qui pourraient être prolongés si les chiffres sur lesquels se basent les décideurs devaient empirer.
Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus.
« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Une vie tout entière d’un côté, une décharge de l’autre. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, je suis affreusement recroquevillé sur des secousses, décharges, des remue-ménages dans le creux de l’âme. L’écriture poétique est-elle une course de fond ou une succession de décharges ?
Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.
Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID.
J’ai grandi moins vite que mes enfants.
Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois. La première fois, c’était à plus de mille cinq cent kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France.
L’idée que la chair engendre la chair n’a pas les couleurs du réalisme. Elle ne me passait pas par la tête. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé à germer en moi; pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute incarnée.
L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.
En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure.
Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.
Il paraîtrait que les parents ne grandissent plus mais vieillissent.
J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge.
Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle me la lâche. Elle a six ans. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur, deux ans, sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés tout comme elle en sixième quelques mois plus tôt. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène; non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile; elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.
Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars.
Lisa, la cadette, aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir mais - dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchait sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia a passé près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques. Des amis nous ont rejoints.
Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je décroche ?
Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.
Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « vaccins ».
Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est moins, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.
Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard. L’amant est confiné. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité.
Plus aucun inconnu dans mes listes de contact.
Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à 60 personnes. Au delà, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des 60 privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins.
Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.
« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.
Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.
Elle n’est pas morte du COVID mais du cancer.
Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia.
Nous n’avions pas de langue commune, tous mes échanges avec elles se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kyrgyzstan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents qui y étaient déjà installés depuis quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle avait pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, mon neveu (né en avril 2019), afin qu’Olga puisse travailler. La pandémie a bouleversé ce plan. Olga n’est pas retourné travailler et sa mère n’a pas pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal puisque les médicaments qu’elle a commencé à prendre puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.
Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteinte d’une cancer, avait demandé à Olga de la faire incinérer si jamais elle venait à mourir à Vancouver. La crémation aura lieu mercredi prochain. Une partie de ses cendres sera déposée dans un cimetière de Vancouver ; une autre ira rejoindre le cimetière de Tachkent où reposent déjà ses parents et son mari.
Tout ce qui rattachait Lydia à l’Ouzbékistan a cessé d'exister: père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante, sa cousine, mariée, deux enfants, et un cousin. Elle n’est pas assez proche d’eux pour que cela justifie d’y retourner régulièrement. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver. Seules les liens familiaux et les souvenirs associés à la vingtaine d’années où elle y a vécu faisaient de l’Ouzbékistan une terre natale. Plus proche culturellement de la Russie où elle n’a pourtant jamais vécu, elle n’a plus désormais de raison de retourner à Tachkent, sauf évidemment pour s’occuper de la succession et vendre sans doute les biens qu’y possédaient ses parents.
Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su que sa mère était malade. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets de son traitement. Par la suite, son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait pu très bien mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient pas pu, de toute façon, la rejoindre, à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.
Lydia rentre mardi prochain.

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