16 novembre 2006

Dormir et pleurer



Réveil difficile. Il était un temps où le sommeil de Marie était chose sacrée et un silence religieux l’accompagnait de bout en bout. L’école a tout changé. Désormais, le réveil est brutal. Et pas le temps de batifoler dans la chambre. C’est le branle-bas de combat. Ce matin, je lui demandai ce qu’elle aimerait faire quand elle sera grande (question d’une originalité déroutante). La réponse fut cinglante: dormir ! Et quand on lui demande ce qu’elle a fait à l’école, la réponse n’est pas moins tranchante: “pleurer!” sur un ton qui sous-entend un “bien sûr !”, voire un “comment tu peux me demander ça ?”. Sans doute commence-t-elle à poser les bonnes réponses et nous, la mauvaises questions.

12 novembre 2006

Qui est la sorcière ?


Ce matin, il m’a fallu pas moins de sept sacs poubelle pour enfourner les feuilles mortes amoncelées dans le jardin. Je les ai ensuite alignés le long du mur, sous la terrasse, sans trop savoir comment m’en débarrasser. Si je les place dans l’entrée, les camions poubelles les laisseront probablement sur place. Ce n’est pas compris dans le tarif. Toujours est-il que le jardin est de nouveau parfaitement net et dégagé, prêt à accueillir les premières neiges. Entretemps, notre petite sorcière continue d’amuser et d’accompagner Marie comme en témoigne cette photo prise il y a quelques jours, au petit déjeûner. Marie lui parle non pas comme à une amie – il n’y a rien pour le moment entre l’amour des parents et la foule menaçante des “autres” – mais comme à un personnage arraché momentanément au monde des dessins animés. La sorcière est sommée d’apparaître quand le besoin se fait sentir de comparer les désirs, les peines, les comportements face à l’adversité et simultanément, d’éprouver l’ivresse du pouvoir d’imposer à cet alter ego les mêmes épreuves que celles auxquelles elle se trouve elle-même soumise. La faire pleurer, contrarier le moindre de ses désirs, la forcer à manger, la punir en l’envoyant dans sa chambre. Et Marie de hausser les sourcils, de tempêter et de lever le doigt au ciel. Puis de rire, les yeux brillants, face au dépit de la malheureuse sorcière. Je me disais qu’au fond, ce jeu-là ne cessera jamais. Il changera seulement de formes. Il deviendra civil, se civilisera. En attendant, la bouche de la sorcière s’est fendue pour cause de mauvais traitements et elle ne compte plus les bleus à l’âme, quoique son âme soit inaltérable, increvable. Ce qui en fait une merveilleuse, idéale compagne de jeu, jamais contrariante, toujours disponible et froussarde comme pas possible (elle aussi a peur d’aller à l’école...).

Une après-midi de chats


C’était hier le jour de l’indépendance de la Pologne, celle de 1920, perdue par la suite, retrouvée quelque soixante neuf ans plus tard. Nos voisins ont sorti les drapeaux. Dans quelques jours, auront lieu les élections municipales. En attendant, le ciel est un tumulte, bourrasques, pluie battante, trouées bleues, par intermittences. Les nuages, à présent, se disloquent et filent à toute allure, à la maniere de dirigeables. Marie dort encore. Lydia est à Strasbourg où elle a retrouvé sa soeur, venue en train de Nîmes. Hier, nous étions, Marie et moi, conviés à l’anniversaire du fils d’une collègue. Jay, c'est son prénom, marche, court sur ses quatre ans. Une vraie boule de nerfs dont Marie préféra se tenir à distance respectueuse. La principale attraction était ailleurs, dans la présence de deux chats que l'on n'apercut d'abord que fugitivement, le long des fenêtres ou dans l'embrasure d'une porte. Ce n'est qu'à cette vision que Marie sortit de sa torpeur. Jusque là, le joyeux tintamarre de la marée d'enfants qui s'ébattait autour de nous l'avait laissée plutôt rêveuse. Elle s'aggripait à moi, pleurnichait dès que je faisais mine de la laisser à terre. Seuls les chats me permirent de rejoindre enfin l'assemblée des parents. Marie les mit aussitôt en demeure de se laisser approcher, toucher, caresser mais les deux compères n‎’y consentirent que bien plus tard, une fois la paix domestique rétablie. On les vit alors s’écouler, s'alanguir de pièce en pièce, ronronnant après leur pâtée. Marie put alors passer sa main dans leur pelage, de l’échine jusqu’au bout de leur queue tirebouchonnée. Nous avons dîné là et ne sommes rentrés que pour aller directement nous coucher. Marie s’est endormie, sans histoire, sinon celle du cheval bleu qui, en l’absence de son maître, enfile ses bottes et son pantalon. Elle serrait dans son poing une figurine de chat chipée dans la chambre de Dasha (si je m’en tiens à la mine déconfite de celle-ci quand nous nous sommes séparés sur le perron). Le ciel est de nouveau gris, les chiens sentinelles s'impatientent sous les drapeaux détrempés. Selon les croyances anciennes polonaises, le blanc représenterait la pureté morale et le rouge, le feu et la combativité. Mais Novembre ne se prête à rien de la sorte.