15 mars 2011

Le chat-girafe

Lydia a réaménagé la chambre de Marie pour y faire de la place pour un bureau. Marie est ravie et dimanche, nous avons fait les devoirs dans sa chambre; jusqu'ici, nous descendions dans la pièce qui nous sert de bureau à Lydia et à moi. Marie comme Lisa ont retrouvé l'école sans déplaisir, sans maugréer. Quand je récupère Lisa après l'école, elle semble toutefois épuisée ou du moins, groggy comme si la journée durant, elle avait livré un combat. Marie, elle, semble toujours avoir trop parlé et vouloir parler encore. Rares sont les fois où elle a eu le temps d'endosser son manteau; elle franchit la grille, le manteau sous le bras ou bien le manteau suspendu à elle par la seule capuche enfournée sur sa tête. On dirait bien qu'elle a quitté la salle de classe dans la précipitation, trop occupée à bavarder pour avoir la tête ailleurs que dans le nuage de ses propres paroles. Et la tête une fois sortie de son encadrement de fourrure synthétique continue de hocher à droite, à gauche tandis que Lisa, de son côté, sort peu à peu de sa léthargie pour aller rôder, tétine en pointe, le long des murs du bâtiment de la maternelle. Pendant ce temps, Filou file le parfait amour de la sieste en compagnie d'animaux de compagnie dont la compagnie s'apparente à celle d'un oreiller, d'un coussin, d'un soupir, sachant bien que d'ici dix, quinze minutes, quand je serai de retour avec les filles, la sieste prendra fin et de chat, Filou deviendra girafe, oreiller de compagnie à son tour entre les pattes d'une demoiselle à tétine quémandant pain au chocolat et dessins animés. Il fera encore jour, preuve que le printemps n'est plus très loin, que la sève ne va pas tarder à sourdre du bois mort. Une table ronde de jardin, une chaise pliante, un magazine entre les mains, je profite d'un dernier rayon de soleil. Nous mangerons du poisson, frites, haricots verts et en guise de dessert, les enfants réclameront des glaces.

14 mars 2011

Vouloir ce que l'on veut

Il y a dans la volonté un dédoublement de la volonté ou bien, pourrait-on dire, un redoublement de celle-ci dans le temps. La volonté ne s'accomplit qu'à condition d'avoir non seulement voulu mais également voulu ce qu'elle a voulu. Tout d'abord, il ne suffit pas de choisir, il faut vouloir c'est à dire mener la décision prise à son terme. Le terme cependant n'est pas si aisément identifiable. L'accomplissement de nos volontés peut exiger des efforts qui finissent par être une fin en soi puisqu'il y a toujours par devers soi la perspective d'un perfectionnement possible, d'une fin plus achevée. On ne parle plus de volonté mais de persévérance quand le temps n'est plus seulement un paramètre de l'équation mais l'équation toute entière. Mais vouloir ce que l'on veut, ce second temps de la volonté, n'est pas qu'une affaire de perfectionnistes. La volonté exige aussi de nous la faculté de jouir de ses réalisations. Beaucoup d'entre nous sont des peine-à-jouir de la vie, toujours déçus ou commodément enclins à nous prétendre tels - l'autosatisfaction passe par des poses d'éternel insatisfait. Nous vivons sur le mode du futur antérieur qui est celui de la déception, de la frustration, d'un éternel recommencement, d'une éternelle et frénétique insatisfaction: j'aurais voulu et je n'ai pas eu. Et le désir a les ailes gonflées d'un absolu qui échappe à toute figuration, un mythe, un leurre, un moulin à vent. Le choix se confond avec le désir et le désir avec la possession. Les frustrations s'enchaînent, se nourrissent les unes des autres, les jeux ne sont jamais faits, le pari toujours recommencé. Et parce que la déception est prévisible, elle finit par devenir consubstantielle au désir et dès lors, parce qu'on ne sait pas vouloir ce que l'on veut, on en sait plus vouloir du tout. L'avenir est d'autant plus désirable que le désir n'a pas d'avenir.

Ce sont des pensées - un peu tarasbicotées, j'en conviens, égrenées à la va-vite- qui me viennent quand j'observe Marie déjà réduite à prêter si peu de prix à ce qu'elle a et tant de prix à ce qu'elle pourrait encore obtenir ou à ce que d'autres ont et qu'elle n'a pas (encore). Sa jalousie est une modalité de son insatisfaction. Ce qu'elle n'a pas (encore), d'autres l'ont (déjà). Le monde ainsi se subdivise en autant objets de convoitise qu'il y a de personnes - des enfants pour le moment - pour les posséder. J'exagère un peu bien sûr, le monde est encore trop grand pour elle, l'innocence parce qu'elle la rend transparente rend son défaut attachant et Marie sait parfois créer - par le dessin notamment - ce dont elle a besoin pour étancher sa soif de nouveautés. C'est son imaginaire qui pourrait la sauver - mais aussi la perdre. Enfant gâtée, elle pourrait apprendre à jouir de son imaginaire pour étouffer ses désirs en même temps qu'elle les exprime. Il y a en Marie une force désirante, comme dirait Deleuze, une énergie vitale que tant de choses disponibles à profusion dans ce monde de tentations, d'offres et de demandes, voire d'exigences, peuvent gâter, restreindre, abaisser. Ce qu'elle veut exprimer, extraire d'elle-même, soumettre de manière aussi impérieuse au regard, à l'approbation d'autrui, pourrait devenir la meilleure part d'elle-même, se retourner en une force de vie ou de caractère pour autant qu'elle ne lui cherche pas de substituts hors d'elle-même dans une quête éperdue de reconnaissance, de consommation, de médiocrité sentimentale et matérielle.

Nous l'avons trop gâtée, me dis-je, oui, sans doute, elle était la première et quand on ne sait pas trop comment s'y prendre pour offrir ce qu'il y a de meilleur, on donne ce qu'il y a de plus, par petites touches ici et là, se disant à chaque fois: "ah, pour une fois...". Apprendre à Marie, non seulement à compter, lire, écrire mais aussi à trouver les moyens d'aimer la vie, de ne pas attendre des autres les raisons d'être heureuse et de vouloir ce qu'elle veut. Il y aura des accrocs, des heurts, des collisions, des chutes mais bon, nous ferons de notre mieux pour la mettre en orbite et espérons qu'avec un peu de hauteur, on saura aller au fond des choses pour qu'elle apprenne à s'aimer sans vanité, sans boursouflures, avec autant de lucidité que possible.

08 mars 2011

Arche de Noë

A peine avais-je éteint la lumière que le vent a commencé à cogner contre les stores, à faire crisser la balustrade, à tourbillonner, siffler, s'époumoner de la mer aux collines qui surplombent Glyfada. Le matin, nous avons trouvé l'armoire étalé de tout son long sur le balcon, portes arrachées, et l'auvent du voisin d'en face arraché sur toute la longueur. La montagne que l'on voit du balcon qui donne sur le jardin est saupoudrée de neige et la télévision montre des images de neige, de routes bloquées, d'écoles fermées et de grèves annulées pour cause de mauvais temps. Lisa s'est réveillée la première et Marie, à l'heure où j'écris ces lignes, dort encore. Dans la cuisine, Mamie applique une lampe à infra-rouge d'une épaule à l'autre, onde tiède qui la soulage de ses douleurs lombaires.

C'est la journée internationale de la femme. Journalistes bon teint et hauts fonctionnaires internationaux brodent sur le motif de la femme égyptienne et tunisienne aux avant-postes de la révolution, à la pointe du mouvement de libération des peuples. Dans les officines droits-de-l'hommistes, les archétypes sont des armes idéologiques et aujourd'hui, dans leur abécédère, la femme est une icône. Je ne saurai exprimer cela précisément mais j'ai cessé de croire en tout ce langage, ces postures et discours bouffis de bonnes intentions, cette logorrhée de la générosité proclamée depuis que je crois avoir compris (je reste prudent tout de même) que la forme de nos pensées pouvait pouvoir en dire long sur le fond de nos actes. Mais ce n'est pas qu'une question d'agir, c'est aussi une question de lucidité et de vision des faits au-delà des apparences du droit.

Hier, c'était un de ces lundis purs ("katharo") dont raffole la religion Orthodoxe. Ces jours-là, manger de la viande est proscrit. Les gens se retrouvent dans les restaurants de la côte pour manger des fruits de mer. Autre rite en ce jour post-carnavalesque: les cerf-volants qui, par bandes, grimpent au ciel. Il y avait encore peu de vent. Le ciel était sombre, les nuages comme siphonnés du fond du ciel, avec des teintes violacées pour souligner l'effet d'aspiration. Nous ne sommes pas sortis. Lisa a dormi et Marie dessiné toute l'après-midi. Nous avons joué ensuite au jeu du corbeau, regardé un film, chahuté un peu, comme il se doit, pris un bain, nouvelle occasion de chahut. Et quand la lumière fut éteinte, c'est le ciel qui a chahuté et pour trouver le sommeil, nous comptions les animaux que nous emmènerions avec nous dans notre arche de Noë.

L'appareil de photo s'est envolé, donc pas de photo aujourd'hui.

05 mars 2011

04 mars 2011

Buvardage

Le soleil a fait une apparition ce matin, jour de marché. Après mon jogging matinal – six kilomètres avalés péniblement -, j’ai emmené Lisa au marché. De sa poussette, elle détaillait les éventaires, repérait les jouets, suivait les autres enfants du regard. Au bas de l’avenue, nous nous sommes dirigés vers une petite plaine de jeu, celle d’un café jouxtant l’église. Lisa a vaqué du toboggan aux balançoires, celles des grands, sans harnais (pour la première fois, me semble-t-il). Nous avons remonté l’avenue tandis que le soleil s’estompait. C’est Marie qui nous a ouvert. Dans la cuisine, Dieda décortiquait les deux poissons achetés plus tôt ce matin au marché avec Marie qui, depuis lors, joue au marché avec des boîtes à chaussures en guise d’étals. Il n’y a plus d’arêtes. Lisa, après avoir refusé d’en manger, en redemande; Marie s’agace qu’on lui reproche de manger moins que sa sœur. Une jalousie sourde qui déborde par moments. Elle s’énerve, Lisa l’énerve. Et ce soir, je lui ai parlé longuement après l’avoir congédiée de la chambre où elle dormait les autres nuits avec sa sœur. J’essaie de garder mon calme, de lui parler posément, calmement. Et ce soir, j’ai eu l’impression de parler juste. Je lui ai lu une histoire, elle a demandé à ce que je laisse la porte entrouverte pour qu’elle nous entende, nous les grands, et le son de la télévision qui diffuse un film de je ne sais qui où joue Annie Girardot qui vient de mourir, à laquelle on rend ainsi hommage.
J’attends des nouvelles de Varsovie à propos d’une mission en Biélorussie. Sans doute que ça ne se fera pas. J’ai pensé tout à coup, dans la salle de bain, que ce temps passé au plus près des enfants était ce que j’avais de plus précieux et que le temps, loin d’eux, était du temps perdu, du temps que je ne retrouverais plus. C’est idiot. J’entends tellement de parents me dire cela et ils me le disent d’une manière ou sur un ton qui m’agace, qui m’énerve comme dirait Marie. Je les crois mais je ne partage pas leur sentiment. Il sonne faux, il sonne obligé, contraint, convenu. Je me dis qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Moi seul le sais: l'expérience n'est rien d'autre que la vanité de savoir ce que d'autres ont su avant soi et l'humilité de le savoir mieux qu'eux.
Chaque moment qui passe est une fuite aussi inavouée qu’imperceptible. Un regard, une étreinte, un mot, un sourire, un éclat de rire, une moue, une grimace, un cri, des larmes, une promenade anodine entre les étals du marché, la mer en bout de course, un oiseau perché sur un fil électrique. Les petits riens du grand tout. Plis et replis, affabulations du quotidien, regrets, remords et répétitions. Il n'y a rien à dire, rien à constater, se faire buvard de sa propre vie, y jeter l'ancre pour ne point tanguer vers des idées d'absolu, de rédemption, de salut. Être là, dans cette présence d'esprit que la vie seule illumine. 

03 mars 2011

Jour de marché à Glyfada





Onze minutes

D'après un sondage, les pères n'accorderaient pas plus de onze minutes d'attention par jour à leurs enfants. C'est trois de plus qu'il y a une dizaine d'années.

J'ai tracé sur chaque feuille un cercle, le cadran d'une montre ou d'une horloge. Sur l'une, la petite aiguille qui indique les heures; sur l'autre, la grande aiguille qui indique les minutes. C'est comme un gâteau, ai-je dit, que l'on couperait en douze parts, une par heure, tandis que là, sur l'autre feuille, on a soixante parts, une par minute. Il m'a fallu bien plus de onze minutes pour lui expliquer l'heure et je lui faisais remarquer la grande aiguille de l'horloge de la cuisine qui avait bougé pendant que je lui parlais, pendant que je gribouillais heures et minutes sur deux miroirs en papier. L'horloge au mur de la cuisine, c'est juste une assiette où les heures sont indiquées en chiffres romains. Marie aime le détail qui fait diversion, la diversion qui entaille la monotonie d'une démonstration.

Je me disais que c'était la première fois que je prenais ainsi le temps de guider la main de Lisa sur un dessin. Apprendre à colorier sans dépasser. Mais en avais-je eu la patience avec Marie ? Marie réclame la parole, Lisa demande ma main. Elle était si contente de cette heure passée ensemble à la table de la cuisine que lorsque nous fûmes seuls dans sa chambre, elle dit "Papa, je t'aime". Je n'eus pas la coquetterie d'un Gainsbourg - dont on commémore le vingtième anniversaire de la mort - et je me bornais à répondre du tac au tac: "moi aussi, Lisa". Lisa dit ce qu'elle ressent, ressent ce qu'elle dit, il y a en elle une telle adéquation entre ces deux facultés que l'innocence semble le disputer à la maturité. On dirait qu'elle a déjà vécu et qu'elle a décidé de croquer cette seconde vie à pleine dents, en s'épargnant ces ajustements qui chez certains durent toute une vie. Je ne devrais pas. Je ne devrais pas tracer ainsi une ligne devant elle, anticiper, spéculer, extrapoler, étiqueter. C'est juste son premier "je t'aime", lâché à la manière d'une amoureuse qui ne ferait pas de chichi et la minute suivante, aurait tout oublié: "papa, je veux faire pipi!".

J'ai calculé: onze minutes par jour, cela fait près de soixante sept heures par an. Même pas trois jours. Tout juste un long week-end.
     

01 mars 2011