31 mars 2021

Couronnes...

 


Le virus en forme de couronne a fait maintenant près de 2.800.000 victimes de par le monde.

Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons-nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui auront succombé. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses monuments, ses cimetières. Il y aura même des anciens combattants.

Ici en France, comme ailleurs, nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les jours rallongent et ne sont pas encore tombés quand sonne déjà l’heure du couvre-feu. Avais-je seulement utilisé une seule fois le mot « confinement » avant le printemps dernier ? 

Mes filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre. Vingt-huit lycéens ont été testés positifs depuis le 15 mars. Des secondes, parait-il. Deux classes ont été fermées. 

Je suis arrivé en Grèce la semaine dernière. Le confinement ici est plus strict mais moins respecté, semble-t-il. Les écoles sont fermées, les magasins aussi (mais pas les essentiels supermarchés), nous en sommes restés à la version initiale, historique, du confinement, sauf que dans les faits, les gens n’y font plus trop attention et s’il y a distance, c’est entre eux et le gouvernement. Car pour le reste, tout parait presque normal. La police elle-même ne semble plus trop y croire et fait semblant de ne pas voir. Il y a une dizaine de jours, il y a eu quelques échauffourées. Un policier a fini à l’hôpital, pas pour le COVID, pour coups et blessures. Les hôpitaux justement, déjà mis à mal par des années d’austérité, sont débordés, sous-équipés. On le dit en tout cas, je l’entends dire, mais je n’en sais rien, je ne fais que rapporter. 

Les maître mots devraient être ceux-là : je ne sais pas. Mais la tendance est inverse. Les je-sais-tout paradent. Les seuls apparemment qui ne sachent pas sont les dirigeants. Des imbéciles ou des vilains, telle est l’alternative. À moins qu’imbécilité et vilenie offrent de délicates combinaisons. En tout cas, il y a des preuves de ce que vous voulez pourvu que vous le pensiez, pourvu que vous le sachiez. C’est un complot. Tout le monde sait ça. Sur les réseaux, les je-sais-tout chassent en meutes. Depuis que je suis ici, chez ma mère, je ne peux leur échapper. Elle capte les chaînes françaises, ma mère. Et sur ces chaînes, se joue un théâtre d’ombres. À raison, ma mère n’y voit qu’un spectacle dont elle ne capte que des bribes qui lui suffisent à se faire une idée. Et moi, avec cette idée, je me débats comme un beau diable. C’est une idée qui m’occupera toute la journée. Et celle du lendemain aussi. C’est une idée qui enfle comme une rumeur.

Au cours d’une de ces journées, nous avons changé d’heure et celle-là ajoutée à celle-ci, celle du décalage horaire entre la France et la Grèce, m’auront fait gagner sur mon âge deux heures. Et puisque c’était mon anniversaire aujourd’hui (mais il est maintenant minuit passé), sur les quatre cent quatre-vingt-une mille huit cents heures de mon existence, j’aurais fait l’économie de deux heures. Cela me fait penser à ces heures de retenue, comme on disait au lycée, au collège. Je n’ai jamais été collé, j’étais bien trop sage mais là, deux heures de retenue m’auront été infligés sans crier gare. Et puisque j’ai tant voyagé, ce ne doit pas être la première fois que mon âge chavire ainsi, en avant, en arrière. Je suis un peu comme le chat de Schrödinger, ici et là en même temps. Mais voilà, on se limitera à quelques bougies sur un hypothétique gâteau. En fait, deux bougies, des bougies-chiffre, une pour les décennies, une autre pour les unités. Mais n’insistons pas.

Revenons au temps présent. Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus.

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Je connais la décharge, je l’ai ressentie, décharge d’émerveillement face à une infime parcelle d’émotion vraie, mais la vie entière, elle, m’échappe encore. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, recroquevillé que je suis sur des secousses, décharges, remue-ménages dans le creux de l’âme. 

Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.

Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID. Juste un rhum, une grippe, tout ce que vous voulez mais pas le COVID.

Enfin plutôt la COVID. Féminin comme la majorité des ouragans – mais pas toutes.

Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois, après la première, à plus de mille cinq cents kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France. Quatre kilogrammes de chair fraîche arrachée au forceps du ventre maternel. Puis multiplié par vingt cinq décennies plus tard.  

L’idée que la chair engendre la chair n’a pas plus les couleurs du réalisme que la croyance en la résurrection personnelle et charnelle version chrétienne. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé de germer en moi, cette idée, alors que pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute de chair vêtue et vécue.

L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une statue ou une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.

En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure. Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.

J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge. C’est une image qui m’est venue dans un rêve.

Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle ouvre la sienne, lâche ou perd la mienne. Elle a six ans à peine. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur âgée de deux ans sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés en sixième quelques mois plus tôt tout comme elle. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène. Non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile. Elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.

Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars. 

Lisa, la cadette, elle aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir - mais dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchèrent sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia passa près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques, nous étions soulagés. Des amis nous ont rejoints. Lisa nous regardait comme pour nous dire quelque chose. Elle riait déjà, c’est ce qui m’a semblé; ce n’était évidemment pas ça. Juste l’idée d’un rire pantagruelique. 

Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je ne décroche ? Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.

Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « test salivaire », « vaccins ». Je zappe. Je ne veux plus être un citoyen responsable et renseigné. Je laisse aux dictionnaires le soin de s’enrichir de nouveaux mots, responsables et renseignés.

Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est une cuvée plus récente, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.

Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard et rires gras de l’auditoire. L’amant est confiné lui aussi. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité. Des heures et des heures de repassage et de fidélité. Devant les nouvelles du monde. 

Plus aucun inconnu dans mes listes de contact. Je connais tous mes contacts. Je connais tous mes cas-contacts. 

Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à soixante personnes. Au-delà de soixante sportifs, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des soixante privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins, à siroter leurs boissons énergétiques.

Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.

« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.


Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.

Elle n’est pas morte du COVID. Elle est morte du cancer.

Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia. Quand Lydia est rentrée, elle avait avec elle une autre photo. Elle a remplacé la photo en noir et blanc avec celle-ci, plus récente.

Nous n’avions pas de langue commune, ma belle-mère et moi ; tous nos échanges se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kirghizistan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents installés là depuis déjà quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle a pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, son petit-fils (né en avril 2019), afin qu’Olga, sa fille cadette, puisse reprendre le travail. La pandémie a tout chamboulé. Olga n’est pas retournée travailler et sa mère n’a pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal. Les médicaments qui lui avaient été prescrits puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, plus marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.

Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteint d’une cancer, avait demandé à être incinérée si jamais elle venait à mourir à Vancouver. Une partie de ses cendres repose dans un cimetière de Vancouver ; dès que la situation le permettra, Olga amènera l’autre partie à Tachkent où reposent déjà son père et ses grands-parents. 

Pour Lydia, l’Ouzbékistan s’éloigne définitivement. Père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante et sa cousine, mariée, deux enfants, dont elle n’est pas très proche. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver.

Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su pour sa mère. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer la suite et la fin, en quelques semaines seulement. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets du traitement. Puis son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait très bien pu mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient, de toute façon, pas pu la rejoindre à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.

Nous sommes en mars et ma mère est allée se coucher. Je suis seul dans la petite chambre où dorment en été les filles et que ma mère a transformée en cabinet de curiosités, avec des photos de famille accrochées aux murs, posées sur les étagères, à tous les étages, dans toutes les postures, certaines ciselées, d’autres carrelées, tout ça dans un désordre attendrissant. Il faut entrer dans sa tête pour entrevoir le désordre de ses souvenirs qu’elle me demande de raccommoder, de remettre en ordre, dans l’ordre des années. Je zigzague entre elle et les nuées de photos, dans le dédale de cet appartement qui maintenant lui colle à la peau. Car pour le reste, le sensé, le réel, elle ne veut rien entendre. Elle est devenue très vieille, ma mère, et ça me fait de la peine. Je sais ce qu’elle sait au fond d’elle-même et ne dit pas, ne dira pas. C’est pas qu’elle ait des secrets, ma mère, mais elle a des trous de mémoire où viennent se nicher toutes sortes d’idées farfelues qu’elle déplie comme on déplie des guirlandes, comme on libère des oiseaux, comme on prépare un spectacle, le dernier.

Mais je n’en dirais pas plus. Je vais plutôt aller me coucher. 


06 février 2021

Quelques photos (suite)

 

Liliya, Olga et Marc à Vancouver en 2019

Liliya, Olga, Yvan et Lydia en 2019



Mère et fille (2019)

Mère et fille (2019)

Liliya et ses soeurs 

Mère et fille (dans le bureau de Lydia aux Nations-Unies) (2017)


Liliya (le 6 juillet 2017, jour de ses soixante-dix ans) et ses deux petites-filles


Yvan le terrible (petit-fils de Liliya) (2018)

Liliya et ses trois petit-enfants


Liliya et l’aînée de ses petits-enfants (2019)


Quelques photos...

 

Noël 2020, Vrilissia, la familia au complet (ou presque)

en dessous, à gauche, Lydia et Denis au Mont Mussy, au-dessus de Divonne-les-Bains; à droite, la chambre de Lisa  


Marc et Yvan



au-dessus à gauche, Marc et Yvan: à droite, Isabelle, Christophe, Léandre et Mélina




Marie et Lisa en décembre 2020 à Glyfada



Olga et Yvan 

Le mystère de la neige jaune



C’est une journée jaune aujourd’hui. Le ciel est jaune, la lumière est jaune, tout est nimbé dans un voile jaunasse, c’est comme si on avait placé des filtres à toutes les fenêtres pour faire des photos couleur sépia. Les filles dorment encore, la machine à laver frétille dans le cagibi. Je suis plongé dans la lecture d’un roman qui ne me convainc pas. Je pense à mon roman qui n’avance pas, je suis en panne. Je cherche à rebondir sur les phrases des autres. J’ai l’impression de savoir ce que je n’écrirai pas et comment je n’écrirai pas, mais pas comment j’écrirai et ce que j’écrirai. Je n’ai pas trouvé mon style, ma forme. J’écris mais ce sont des manœuvres dilatoires.

Nous entamons les vacances de février. Enfin, les filles sont en vacances. D’autres années, nous aurions peut-être prévu d’aller quelque part, de visiter telle ou telle ville. Une année, Lydia a visité Amsterdam avec les filles mais sans moi ; une autre fois, ce fut Vienne avec Marie mais sans moi et Lisa; une autre fois, Barcelone mais sans Lisa et moi puis Londres avec Marie mais sans Lydia et Lisa ; une autre fois encore, Paris avec Lisa et Marie mais sans Lydia. Des amis nous ont inspiré cette formule, sachant que nous ne pouvons pas tous nous libérer au même moment. Soit Lydia, soit moi, emmène Lisa et/ou Marie visiter telle ou telle ville. Ce n’est qu’en été que nous voyageons tous ensemble. L’année dernière fin août, nous avons parcouru la botte italienne en partant de Bari où nous avions accosté (en provenance de Patras) jusqu’à Florence où nous avons passé quelques gours. Nous avons fait étape à Materra, petite ville troglodyte dont je n’ai appris l’existence qu’il y a quelques années, puis à Amalfi où les couchers de soleil sont spectaculaires mais qui m’a, pour le reste, laissé sur ma faim (c’est cher, c’est bourré de touristes, les plages sont étroites, les routes en lacets dangereuses, etc.). Le tourisme gangrène bien des sites. La pandémie l’aura mis quelque peu en quarantaine. Rien à faire, nous sommes trop nombreux sur terre, c’est une évidence qu’on rabâche mais qui parfois, parce qu’elle nous saute aux yeux, percute plus que d’habitude. Fini le temps où l’on pouvait improviser un voyage, se lancer à l’aventure, partir à l’improviste, réserver au dernier moment ou ne rien réserver du tout. Sans doute qu’on peut encore le faire mais alors il faut renoncer à tout confort, savoir qu’au jour le jour, il faudra se battre pour s’assurer le gîte et que ça sera frugal, spartiate, hors des sentiers battus. Car pour s’assurer un minimum de confort, il faut tout programmer. Pour Londres, une fois sur place, j’ai dû tout réserver sur internet de notre chambre d’hôtel. À l’entrée de Madame Tussaud, une file de près d’un kilomètre; au British Museum, pire encore. Nous avons dû renoncer à la grande roue qui borde la Tamise, la « London eye » ou « roue du millénaire ». Les épidémies sont là pour lancer des avertissements ou, plus crûment, réguler les populations, humaines et autres. On sait depuis bien longtemps que Dame Nature a ses exigences, qu’elle nous chapeaute, qu’elle nous chaperonne mais que ses colères (littéralement ses ras-le-bol) sont mémorables. Nous sommes trop nombreux, nous susurre-t-elle aujourd’hui, et elle n’y trouve pas son compte. Un virus en forme de couronne suffit à nous faire chanceler dans des abîmes d’incertitude et de désarroi planétaire. On devrait se méfier. Il n’y a pas de fatalité mais sans céder à la vogue des catastrophismes et complotismes en tout genre, de l’irrationnel en général, on peut tout de même se poser des questions. Le tourisme de masse en est une. Ou du moins un symptôme parmi d’autres de la tonne de questions qui nous pèsent sur la conscience. Enfin bon, je ne vais pas me mettre à radoter sur mon modeste blog familial. 

Lydia rentre de Vancouver mardi prochain avec au cœur une plaie ouverte. Le décès de sa mère est survenu si rapidement qu’il va nous falloir quelque temps pour réaliser que cela est bien arrivé. J’ai eu Olga et Lydia en vidéo il y a quelques jours ; Olga était secouée par des sanglots, Lydia paraissant plutôt plongée dans un état de sidération.

Lisa a reçu son bulletin semestriel, oui semestriel, les rythmes scolaires ayant été quelque peu distendus. C’est un bon bulletin mais peut mieux faire. Elle est à l’âge où l’enfance bat de l’aile et la puberté fait des siennes. Cela est quelque peu troublant. Forcément. Elle devient coquette, se cherche un genre (qu’elle a trouvé, me semble-t-il). Elle a commandé un flacon de parfum pour Noël. Elle se parfume donc, s’adonne aux masques de beauté, parfois juste quelques points égrenés sur les boutons d’acné qui, ici ou là, chiffonnent sa frimousse. Elle s’habille avec des vêtements larges, parfois me chipe des vieux pulls (sa sœur en fait autant, je m’étonne souvent de retrouver sur elles des vêtements qui me sont, et pour cause, familiers), pantalons ou jupes avec collants, jamais de robe, décidément passée de mode ; enfin, bon, je ne saurais décrire ce qui relève parfois, à mes yeux de « ok boomer » de l’accoutrement. Marie porte des rangers noires avec des semelles de l’épaisseur d’un dictionnaire. Evidemment, jamais de manteau,  surtout pas d’anoraks, le froid est une fiction entretenue par de vieux rabat-joie qu’on appelle aussi « les parents »; dans l’appart, Lisa circule souvent pieds nus, j’ai cessé de l’en dissuader, elle n’a jamais froid, point à la ligne. La chambre de Lisa est ordonnée selon un sens aigu du désordre organisé, bazar indescriptible, vêtements dispersés jusque sous le lit, liasses de feuilles volantes qui béent des tiroirs entrouverts, stylos répandus à même le sol, livres ouverts sur le descente de lit, lit savamment défait, où s’entassent habits de nuit et de jour, propre et sale, ustensiles de maquillage, câbles d’ordinateurs et bien d’autres choses encore qui n’ont a priori rien à y faire. Elle ne range que sous la menace, n’y passe l’aspirateur que contrainte et forcée.

Chez Marie, la surface des choses y est mieux entretenue, pas de désordre apparent sauf dans les placards, les murs entièrement tapissés de photos, de cartes postales, de photos découpées dans des magazines, de dessins. Il m’arrive rarement d’y rester plus de quelques secondes, je ne fais qu’y passer, elles sont toutes deux très à cheval sur le respect de leur chez-soi, mais l’autre jour, je me suis assis sur son lit pour discuter avec elle de je ne sais plus quoi, et balayant du regard les trois murs qui bornaient ma vue, j’ai eu l’impression d’être téléporté dans un lieu hybride, tenant à la fois du musée personnel et de la galerie d’art. Il y a aussi des bouts de poèmes accompagnés de dessins, de croquis, des livres disposés sur les marches d’une échelle ou calés sur une étagère ; d’autres sont empilés sur un bureau qui tient davantage de la planche de dessin surmonté d’une nuée de post-it censés la rappeler à l’ordre des jours et des taches. Elle a l'obsession du détail, de la mise en scène, du decorum et du cocooning. Casanière par bien des côtés. Contrairement à Lisa, elle n’est pas trop branchée appareillage numérique, elle n’use d’internet que pour étancher sa curiosité sur des sujets divers mais pas vraiment pour communiquer, échanger. En tout cas, beaucoup moins que Lisa qu’il faut souvent rappeler à l’ordre à ce sujet.

Evidemment, je ne vois là que les apparences, les extériorités. Cela fait maintenant un mois que Lydia est partie. Sans elle, c’est comme si la cellule familiale était une pâte qu’il fallait remodeler pour tenir compte du morceau sectionné, reformer un tout à trois, plutôt qu’à quatre. Faire avec le « sans ». Mais un père et ses filles, c’est une toute autre histoire qu’une mère et ses filles. Un père avec deux adolescentes se trouve comme au centre d’un cercle qui a bougé. Il doit être un peu mère et père en même temps, selon un dosage qu’il définit à tâtons, qui se fait tout seul, à vrai dire. Rabattre sur les marques d’autorité, se faire plus complice. Il faut admettre qu’en l’absence de la mère, un peu de désordre et de relâchement tombent sous le sens. Pendant que la louve n’y est pas, le loup fait le zouave. Et les filles le savent et s’en amusent. On se dit parfois que les enfants attendent des parents qu’ils jouent leur partie, comme il se doit ; les pas de côté sont tolérés mais il ne faut jamais trop s’écarter du centre de la partition, de son cœur de métier.

Le jaune tourne à l’orange. Les voisins que je vois déambuler dans la résidence examinent le pare-brise de leur voiture. Ce doit être du sable, là sous les essuie-glaces. Paraît-il que certains jours, les dunes du Sahara s’envolent pas dessus les airs, par dessus les mers, et viennent jusque dans les Alpes déposer leurs ors. J’ai découvert ce phénomène pour la première fois à Briançon (photo ci-dessous) où j’ai habité de l’âge de 9 à 13 ans. C’est étrange comme ces quatre années à Briançon me hantent dernièrement ou, disons, me reviennent en mémoire. En feuilletant Facebook, je suis tombé par hasard sur un groupe local de Briançonnais qui échangent des nouvelles de tous les jours sur la vie à Briançon. Certains déposent des photos de paysages, je reconnais la collégiale, la gargouille, les petites rues de la vieille ville, la butte qui surmonte la route en venant d’Italie et où étaient organisées des descentes aux flambeaux et où j’assistai, un jour d’été, à l’arrivée d’un tour de France du temps où Bernard Hinault y faisait des étincelles. Au hasard des publications qui s’égrènent sur ce groupe, j’ai retrouvé la trace de personnes qui ont fréquenté le collège pendant les mêmes années où j’y étais. L’un d’entre eux m’a appris la mort de celui que je considérais comme l’ami le plus ancien dont je puisse me souvenir. Il est mort à l’âge de quinze ans, deux ans après mon départ, d’une mucoviscidose. Il était malade, je le savais, mais je ne savais pas de quoi il souffrait. Je l’ai perdu de vue après notre installation à Bruxelles (le correcteur automatique de mon ordinateur a substitué judicieusement « vie » à « vue »; j’ai rectifié). J’ai le souvenir de longues parties de boule de neige devant l’horloge du collège. Mon père était censeur, comme on disait alors. Le collège était aussi un lycée, un lycée d’altitude, parce qu’il accueillait en internat des élèves souffrant d’asthme. À plus de 1300 mètres d’altitude, l’air leur était bénéfique. Une membre du même groupe m’a communiqué les coordonnées de la professeure de français que j’ai eu l’année de mon entrée au collège. Je n’ai pas encore appelé, je n’ose pas, quelque chose me retient mais je dois le faire car elle-même sait maintenant que j’ai son numéro. Elle s’attend à mon coup de fil. Elle doit avoir plus de quatre-vingt ans. Se souvient-elle de moi ? J’en doute. De mon père peut-être. Sans quoi elle n’aurait pas donné son numéro de téléphone. 

Les filles sont maintenant réveillées. Premier jour de vacances. Le marchand de sable s’est lâché. Sommeil et soleil sont voilés. Grasse matinée. Farniente. Ceci dit, je vais aller me dégourdir les jambes. Il ne fait pas très froid. Souvent, les premiers jours de février, dans les parages de la chandeleur, nous offrent un répit sur l’hiver. Il y avait même un arrière-goût de printemps, un frisson, une note tenue au-dessus de toutes les autres. Cela ne dure pas bine longtemps, l’hiver reprend vite ses quartiers. Peut-être que la neige sera jaune cette année.

Briançon

04 février 2021

Couronnes...


 Le virus en forme de couronne a fait près de 2.230.000 victimes.

Peut-être, une fois la pandémie tarie, érigerons nous des monuments aux morts où seront gravés les noms de ceux et celles qui en auront été les victimes. C’est une guerre, paraît-il, et toute guerre a ses victimes, ses monuments, ses cimetières. 

Nous vivons au jour le jour dans une atmosphère ouatée de vrai-faux confinement. Les filles vont toujours au collège, pour l’une, au lycée pour l’autre, mais dans quelques jours, commencent les vacances de février qui pourraient être prolongés si les chiffres sur lesquels se basent les décideurs devaient empirer.

Entre l’école et la maison s’étire un pont suspendu qui permet d’aller et venir sans croiser le loup qui avance masqué sous des dehors asymptomatiques. Marie aime marcher, elle rentre souvent à pied et puis les bus changent souvent d’horaire, se plaint-elle, quand ce n’est pas la neige qui interrompt ou ralentit le trafic. C’est une amie qui emmène et ramène Lisa du collège. Quelquefois, son amie et elle rentrent en bus. 

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement ». Ces mots de Glenn Gould (cités par Emmanuel Carrère dans « Yoga ») m’obsèdent. Une vie tout entière d’un côté, une décharge de l’autre. Le sentiment océanique face à la petite larme de pluie sur un chemin de boue. Je n’en ai pas le souffle, je suis affreusement recroquevillé sur des secousses, décharges, des remue-ménages dans le creux de l’âme. L’écriture poétique est-elle une course de fond ou une succession de décharges ? 

Quand il faut donner le motif d’une absence, précisez que ce n’est pas le COVID.

Quand on est patraque, quand on ne se sent pas trop bien, précisez que ce n’est pas le COVID.

J’ai grandi moins vite que mes enfants. 

Le jour de la naissance de Marie, le temps était à l’orage. Je suis resté aussi tard que possible mais ils ont fini par m’évincer de la maternité. C’était à Varsovie. Sur le chemin de la maison, les essuie-glaces ne suffisaient pas à dégager la vue. J’étais engourdi comme si c’était moi qui venais de naître une deuxième fois. La première fois, c’était à plus de mille cinq cent kilomètres et quelques années de là, dans une maternité de Boulogne Sur Mer en France. 

L’idée que la chair engendre la chair n’a pas les couleurs du réalisme. Elle ne me passait pas par la tête. Pendant la grossesse de Lydia, elle a tout de même commencé à germer en moi; pour Lydia, dans son ventre, l’idée était déjà toute incarnée.

L’infirmière me demanda de couper le cordon ombilical, j’en eus le souffle coupé, j’étais comme un maire auquel on demande d’inaugurer une réalisation des ponts et chaussées. Puis le nouveau-né fut placé sur ma poitrine. Il était si ridiculement léger et minuscule que j’eus peur de le casser d’un geste maladroit ou par une pression trop forte sur ses membres.

En 2021, Marie aura dix-huit ans. Elle sera majeure. 

Comme nous avons changé de machine à café, elle me demande de garder l’ancienne de côté pour quand elle vivra seule dans une autre ville.

Il paraîtrait que les parents ne grandissent plus mais vieillissent.

J’ai cessé de nager en nage indienne, au fil de l’eau et de l’âge de mes enfants. Je me tiens sur la berge. 

Un jour de grand froid, à Varsovie, je la dépose devant l’école. Je lui tiens la main, elle me la lâche. Elle a six ans. À la maison, nous sommes juste tous les deux ; sa mère et sa sœur, deux ans, sont déjà installées dans la ville où nous les rejoindrons plus tard. Je sais bien qu’elle n’aime pas l’école. Nous sommes dans l’allée qui mène à la cour de récréation où elle ira rejoindre ses camarades, entrés tout comme elle en sixième quelques mois plus tôt. Elle ne va pas se plaindre, gémir ou faire une scène; non, elle va faire comme fait sa mère quand c’est difficile; elle va serrer les dents, déposer un rapide baiser sur ma joue et s’engouffrer dans l’allée venteuse, sans se retourner, mais chancelante tout de même sous le poids du cartable, trop lourd pour elle, trop large pour ses épaules (il lui fait des épaulettes surdimensionnées). Je ne la quitte pas des yeux, craignant de lui faire faux bond si jamais elle venait à se retourner, à me chercher des yeux.

Une partie des épreuves du baccalauréat ont été supprimées, celles qui devaient avoir lieu en mars. 

Lisa, la cadette, aussi est née à Varsovie - dont elle ne garde aucun souvenir mais - dans une autre maternité, de l’autre côté de la ville (je pourrais me rendre dans l’une et l’autre, les yeux fermés). À la naissance, elle avait la jaunisse. Les infirmières la couchait sur le ventre, les yeux bandés, sur une plaque diffusant une lumière bleutée, censée faire baisser le taux de bilirubine. Lydia a passé près de trois semaines dans la maternité et le jour de sa sortie, nous avons directement été au restaurant. Nous étions euphoriques. Des amis nous ont rejoints. 

Lisa aujourd’hui est en quatrième. Sa chambre est tous les jours sens dessus dessous, elle ne la range que sous la menace, vit sous perfusion numérique, adore le skate, le volley et les nouilles chinoises ; depuis peu, elle applique sur ses yeux du mascara, se laisse pousser les ongles, se parfume. Je grandis encore avec elle, à ses côtés, sous le même toit, mais combien de temps encore avant que je décroche ?

Pour le moment, elle me traite de « ok boomer » mais avec bienveillance.

Nous récitons un vocabulaire d’apocalypse : « confinement » « déconfinement », « couvre-feu », « geste-barrière », « distanciation sociale », « présentiel v. visio », « test PCR », « test rapide », « vaccins ».

Il n’y a plus d’amoureux sur les bancs publics. Ou alors, ils se connaissaient d’avant, d’avant le premier confinement. L’eau fraîche des amours est défraîchie. L’amour a douze mois d’âge, pas moins. Car si c’est moins, il faut le test avec résultats dans les 72 heures comme pour voyager.

Il n’y a plus de vaudeville avec amant dans le placard. L’amant est confiné. Maris et femmes sont condamnés à la fidélité. 

Plus aucun inconnu dans mes listes de contact.

Pour le stade voisin de l’immeuble où vit ma mère en Grèce, la jauge a été fixée à 60 personnes. Au delà, la gardienne verrouille le portail. Il y a en a qui attendent patiemment le long des grilles, guettant les tours de piste des 60 privilégiés, s’agaçant d’en voir certains bavarder au lieu de courir ou de s’exercer ou prendre de trop longues pauses, assis dans les gradins.

Je n’ai pas vu grandir mes filles, j’ai m’impression d’avoir été tout ce temps dans la pièce d’à côté, occupé à je ne sais quoi, me répétant : « allez, dépêche-toi, elles t’attendent ». Et quand enfin, je vais les retrouver, ce sont des adultes.

« Prends le jour qui s’offre, ne fais pas crédit à demain » disait le vieil Horace (le fameux « Carpe diem »). J’ai fait crédit. Qui ne fait pas crédit ? Le jour se lève, il pleut.

Hier, dernier jour de janvier, la mère de Lydia a rendu son dernier souffle dans un hôpital de Vancouver. Ses deux filles étaient à son chevet. Elle avait soixante-treize ans.

Elle n’est pas morte du COVID mais du cancer.

Les enfants et moi avons allumé une bougie dans le salon avec une photo d’elle prise peu de temps après la naissance de Lydia.

Nous n’avions pas de langue commune, tous mes échanges avec elles se sont faits par le truchement des filles ou de Lydia. Sa vie n’a pas été facile, pour autant que je puisse en juger. Née au Kyrgyzstan, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Tachkent où son mari et elle avaient rejoint ses parents qui y étaient déjà installés depuis quelques années et auxquelles Lydia avait été confiée. En janvier dernier, elle avait pris l’avion pour Vancouver où elle devait s’occuper d’Yvan, mon neveu (né en avril 2019), afin qu’Olga puisse travailler. La pandémie a bouleversé ce plan. Olga n’est pas retourné travailler et sa mère n’a pas pu rentrer chez elle. En décembre, elle a commencé à avoir des vertiges et des examens ont révélé un mélanome. Le cancer était déjà très avancé. Les remèdes prescrits se sont avérés pires que le mal puisque les médicaments qu’elle a commencé à prendre puis la radiothérapie entamée début janvier ont causé des dommages qui l’ont affaiblie de plus en plus. Elle ne pouvait plus se lever, marcher, et cela s’est terminé aux urgences où très rapidement les médecins ont constaté qu’elle ne survivrait pas. Lydia et Olga ont été autorisées à être présentes à son chevet jusqu’aux derniers instants.

Pragmatique, baboula, comme l’appelait les enfants (« mamie » en Russe), quand elle apprit qu’elle était atteinte d’une cancer, avait demandé à Olga de la faire incinérer si jamais elle venait à mourir à Vancouver. La crémation aura lieu mercredi prochain. Une partie de ses cendres sera déposée dans un cimetière de Vancouver ; une autre ira rejoindre le cimetière de Tachkent où reposent déjà ses parents et son mari. 

Tout ce qui rattachait Lydia à l’Ouzbékistan a cessé d'exister: père, mère, grands-parents, tous ont disparu. Y vivent encore sa tante, sa cousine, mariée, deux enfants, et un cousin. Elle n’est pas assez proche d’eux pour que cela justifie d’y retourner régulièrement. Ses parents possédaient une datcha, une petite maison de campagne, bien modeste, avec un bassin, un sauna et un potager où les filles ont passé de bons moments ; la dernière fois c’était il y a deux ans. Baboula avait des chiens mais le dernier a rendu l’âme peu de temps avant qu’elle prenne l’avion pour Vancouver. Seules les liens familiaux et les souvenirs associés à la vingtaine d’années où elle y a vécu faisaient de l’Ouzbékistan une terre natale. Plus proche culturellement de la Russie où elle n’a pourtant jamais vécu, elle n’a plus désormais de raison de retourner à Tachkent, sauf évidemment pour s’occuper de la succession et vendre sans doute les biens qu’y possédaient ses parents.  

Lydia avait décidé de rendre visite à sa sœur dès qu’elle a su que sa mère était malade. Nous étions inquiets mais pas au point d’imaginer qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre. Quand Lydia est arrivée, sa mère allait encore assez bien, elle n’avait pas encore subi de plein fouet les effets de son traitement. Par la suite, son état s’est détérioré. Lydia devait rentrer le 2 février mais la veille de son départ, sa mère a dû être emmenée aux urgences. Toutes les trois, mère et filles, vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Baboula aurait pu très bien mourir seule à Tachkent, loin de ses filles qui n’auraient pas pu, de toute façon, la rejoindre, à cause de la pandémie. C’est finalement un petit miracle qu’elles aient été ensemble ce jour-là, ce dernier jour du mois de janvier 2021.

Lydia rentre mardi prochain.