Parler de la mort avec des enfants est incongru. Parler de la mort à des immortels, ça ne se fait pas, pense-t-on. Mais ce sont eux qui en parlent parfois. A leur manière, biaisée, fantasque.
Il ne faut pas chercher à faire le malin. Faire le malin, c’est
se prêter au jeu des qualificatifs. Les enfants ne dosent pas, ne mesurent pas,
ne qualifient pas, ils nomment et imaginent. Ce qui est bien plus sérieux. Car ils ne parlent de rien à la
légère.
L’année prochaine, glisse Lisa, je serai en CE2. Après,
c’est le CM1. Puis le CM2. Ensuite, j’entrerai au collège comme Marie. Je serai
en 6ème. Puis en 5ème. Puis en 4ème. Puis en 3ème.
Puis en terminale. Non, il y a encore la seconde et la première avant la
terminale. Oui, d’accord, je ferai aussi la seconde et la première. Puis j’irai
à l’université. Puis je travaillerai. Comme maman, comme toi. Puis après cela,
je serai à la retraite. Comme Dieda. Puis après la retraite, je serai morte.
Puis après ? Après, tout recommencera. Je serai née encore une fois. Puis
j’irai en maternelle, puis en terminale, puis à la retraite, puis je serai
morte encore une fois. Puis je serai née encore une fois. Ce sera ennuyeux,
non ? Non, parce que je me souviendrai de rien. Tu devras tout
réapprendre ? Oui, un et un font deux, etc., oui tout. Et même les
multiplications, les divisions, les fractions – je ne sais pas encore ce que
c’est les fractions. Etc.
L’immortalité tient dans un « etc ».
Quelle est la symétrique du point A ? Marie se
rebiffe. Aujourd’hui, contrôle sur la symétrie.
J’ai toujours été surpris d’être entouré de gens
parfaitement raisonnables ou du moins, qui le paraissaient, qui le paraissaient
de manière parfaitement crédible. Dans les limbes de ces premiers âges, je
trouvais les grands tellement étranges que je n’imaginais pas en devenir un
plus tard. Le temps passait tellement lentement que je pouvais le toucher,
l’observer, le laisser me prendre en photos, me faire des souvenirs - quand le
mot n’avait encore aucun sens. Mais plus tard est tout de même arrivé.
Avec mon frère, on calculait l’âge que l’on aurait en 2000.
Et ça nous paraissait extravagant. Cela n’arriverait jamais. Aujourd’hui, c’est
un souvenir.
Aujourd’hui, c'est-à-dire bien plus tard, les enfants, les
ados, les jeunes, même quand je leur demande de me dire « tu » (quand
je les supplie presque), ils me donnent du « vous ». Comme si j’étais
désormais au pluriel, comme si plusieurs vies tenaient en un seul point. Ils me
renvoient dans les cordes du long glissement du deuxième au troisième âge.
Mais ça aussi, ça ne se fait pas. De demander aux enfants
de faire comme si on était encore l’un des leurs ou juste là, un peu plus haut,
les dépassant d’une tête ou deux, pas plus. On passe rapidement pour un type
louche.
Je me suis retrouvé grand. Oui, grand. La tête avait gagné
de la hauteur, c’était une sensation étrange d’être si loin au-devant de
soi-même. Les autres me semblaient toujours aussi raisonnables. Et moi un imposteur.
Le temps était encore là, à mes pieds, un animal domestique au souffle court,
caressé négligemment, l’air de ne pas y toucher. Sans se faire prier.
Il y a longtemps de cela, je me suis mis au travail, on me trouva un emploi. Assez rapidement, trop rapidement sans doute, ma patronne exigea de moi que je me dise « expert »,
que je me présente comme tel. Certains des grands enfants autour de moi, des
gens tous raisonnables, ont commencé à me prendre au sérieux et il m’a fallu,
par courtoisie, pour tenir l’échange (comme au tennis, du fond du court), les
prendre eux aussi au sérieux. A cet âge-là, quand on ne se sent pas encore du
côté des raisonneurs et des gens établis, ce qui compte, c’est de faire comme
si. C’est tout ce qui compte d’ailleurs. Il n’y a rien au-delà d’un « comme
si ». A force, avec de la pratique, on finit par devenir une apparence un
peu plus opaque, une imposture un peu moins transparente.
Et ce sont maintenant les enfants, les miens, qui me font
grisonner et blanchir (à cause du souci que je me fais pour eux) et qui m’obligent
en même temps à ne pas trop les perdre, en âge, de vue.
Marie me trouve trop sérieux. Lisa pas assez. Entre nous deux
(Lisa et moi), vit un drôle de petit renard, la peluche d’un renardeau qui fait
les quatre cent coups, se montre déraisonnable par vocation. C’est moi qui lui
prête ma voix. Elle me laisse à travers lui faire l’enfant, taire le grand. Je
m’entraîne à rester jeune.
Les enfants ont la vocation. C’est une façon d’avoir la foi
mais une foi sans dieu, avec des parents, s’il y en a.
Et si on se souvenait ? De quoi ? Des vies
d’avant, de toutes les vies d’avant. Alors tu saurais qu’un et un font deux et toutes
les multiplications et toutes les divisions et même les fractions – que tu ne
connais pas encore – et bien d’autres choses encore que tu n’as pas encore
apprises dans cette vie-ci.
Elle réfléchit. Les plaisanteries les plus courtes sont les
meilleures. Il faut toujours passer, ne faire que passer, ne pas s’attarder sur
un seuil, tourner la page.
J’ai aujourd’hui cinquante ans. C’est trop. J’ai eu le
temps de me faire à l’idée mais l’idée m’échappe alors même qu’elle m’a
rattrapé. Compter la vie en demi-siècles, la découper en deux moitiés sans
savoir si l’on vivra l’intégralité de la seconde, c’est comme entrer dans un
musée, à reculons, mais un musée tout de même. Aux murs, des photos, des
tableaux, des visages familiers. Le long des murs, des cartons, certains vides,
d’autres pleins.
Mon père a eu cinquante ans l'année de mon bac.
Lisa interrompt ma rêverie. Elle tourne la page. A la
bibliothèque de l’école, elle a choisi un livre sur le Canada mais le texte est
décourageant, trop compliqué, trop pour les grands. Aujourd’hui, elle en
choisira un autre. Ce qui l’intéresse, ce sont ces histoires de dieux et de
cyclopes, de héros et d’immortels. La vie tourne en rond. Les cyclopes nous
jouent des tours. Ils ne dorment tous que d'un œil et vivent tout seuls, dans des grottes, privés de tout le confort de la vie moderne, sans personne pour les consoler. Mon père a eu cinquante ans l'année de mon bac.
Il y a quelqu’un ? Le gardien du musée est en arrêt
nostalgie.
Depuis l’accident de cheval, elle a peur d’être seule dans
une chambre. Elle dort dans la chambre de Marie. Son plâtre vient de lui être retiré. Elle retournera bientôt dans sa chambre.
Une fois la lumière éteinte, une fois la porte refermée,
nous, les parents, nous éloignons dans le couloir. Le petit renard s’endort presque aussitôt
sur le bord de l’oreiller.
Lui, il n’a peur de rien.
Elle le sait. Il s’endort. Elle aussi.