Il y avait huit invitées pour les huit ans de Marie - anticipés d'un mois. Sept sont venues - Alice, Anastasia, Aurélie, Eline, Linda M, Linda et Elyne - dimanche dernier pour les fêter pendant que dans une villa de la commune voisine, Lisa, elle, fêtait les quatre ans de Lou, une camarade de classe. Ce même dimanche, dans l'après-midi, dieda et mamie faisaient escale chez nous sur la route d'Ancône d'où ils prendraient le ferry pour la Grèce. Ils sont arrivés juste avant que nous réunissions tout ce petit monde virevoltant autour de la table pour le gâteau d'anniversaire. Elles ont chanté "joyeux anniveraire" en pas moins de sept langues, le Français, le Russe, l'Italien, l'Espagnol, l'Allemand, l'Anglais et le Chinois. Pour chacune de ces langues, il y avait au moins l'une d'entre elles qui la parlait. Mamie y a ajouté le Grec.
J'avais préparé une chasse au trésor. Toutes y ont participé, sauf Marie, boudeuse comme souvent lorsqu'elle doit se rendre à l'évidence que ses copines peuvent s'amuser sans elle. Le trésor était dans le coffre de la voiture: tout un outillage pour faire des bulles, les découper à grands coups de ciseaux, les faire flotter dans l'air.
Un jour, Lisa n'a pas voulu me dire bonjour. Le lendemain, ayant retenu la leçon - nous l'avions longuement sermonnée -, elle a insisté pour que j'aille m'asseoir dans le fauteuil en bas des escaliers, là même où je me trouvais quand la veille elle avait refusé de me dire bonjour. Sur le moment, je ne comprenais pas mais j'ai fini tout de même par m'y mettre. Alors seulement, elle m'a salué d'un "bonjour" sonore et enjoué. Un peu comme si elle me disait: si tu tiens tant à faire des manières et des cérémonies, alors faisons les choses bien ! Les enfants ont-ils le sens de la dérision ? Etre adulte, c'est être dressé, au propre comme au figuré, un "grand" comme disent les enfants, juché sur son postérieur, monté sur les grands chevaux de la responsabilité. Si l'humour est la politesse du désespoir, la politesse a bien peu d'humour. Et l'humour des Français est un humour vachard, un humour aux-dépens-de, comme si la politesse n'était qu'un dédommagement.


Nos voisins pressent le syndic de me presser de couper la haie qui sépare notre jardin du leur. Ils voudraient que sa hauteur soit ramenée de deux mètres soixante-dix mètres à deux mètres. Le syndic qui passe l'essentiel de son temps à expédier des lettres recommandées me conseille de me retourner vers le propriétaire et en tout bien tout honneur, de lui expédier une lettre recommandée lui enjoignant de payer la note, photos de la haie incriminée à l'appui. Depuis que nous habitons ici, les contacts avec le voisinage se sont limités à des échanges de recommandés: vous ne pouvez pas tondre la pelouse le dimanche, votre haie n'est pas à la hauteur réglementaire (le Code civil, me dit-on, traite de la question; en effet, l'article 673 y consacre quelques alinéas), les cartons encombrants ne peuvent être mis à la poubelle, ils doivent être transportés à la déchetterie (point qui me fut notifié par billet anonyme glissé sous l'essui-glace). Je ne sais pas si les peuples ont des traits communs qui les soudent ensemble ou qui permettent de les rassembler sous la même étiquette ainsi qu'une série de d'épithètes bien tranchées. Si cela est, alors les Français que je retrouve après des années d'exil me paraissent bien mesquins, méfiants, tâtillons, tracassiers, procéduriers, pontifiants.

Lundi, nous avons pris la route d'Annecy et de là, contourner le lac par sa rive Ouest, gravi une route en lacets au milieu d'un forêt dense jusqu'au sommet en alpage de la montage du Semnoz qui culmine à près de 1700 mètres. Là, une piste de luge d'été a été aménagée. Lisa a pleuré de rage quand il a fallu partir après dix descentes, les premières prudentes - tirant à soi le levier de freinage -, les dernières décoiffantes. La jeune femme qui vendait les tickets et veillait au bon ordre des départs et arrivées, s'amusait de nous voir monter et descendre sans faire de pause, Lisa à peine débarquée courant avec des gloussements de joie vers la rampe des départs. Au retour, nous avons fait une halte dans les bois. Les enfants ont cueilli des fraises sauvages, joué à cache-cache, chanté, crié dans l'espoir hypothétique qu'un monstre des forêts fasse irruption devant nous au milieu du sentier et couvre leur vacarme de ses rugissements d'enfanthropophage. Cela ne s'est pas produit. Je fis comme je peux pour y remédier.
Les vacanciers du long week-end de Pentecôte se pressaient au péage à la sortie d'Annecy. Les douaniers Suisses n'étaient pas en reste et ceux-là même qui venaient de payer leur écot à la gestion des autoroutes Françaises s'agglutinaient maintenant à la frontière sur les trois voies de l'autoroute. Tenue bleu nuit pour les douaniers Français, bleu horizon pour les douaniers Suisses. Ces derniers font également office d'agents de péage chargés de scruter les pare-brise pour y déceler la présence ou non de la vignette dont doit s'acquitter quiconque souhaite emprunter les autoroutes suisses. Valable pour l'année civile entière, la vignette coûte quarante francs suisses. Même celui qui ne roulera que quelques heures sur les autoroutes suisses devra en payer le prix pour l'année.
Marie a une dictée demain (en fait, aujourd'hui, peut-être en ce moment même). Nous nous y sommes bien préparés. Une séance de travail dimanche matin, deux lundi le matin puis le soir. Elle est sur la bonne voie. Depuis peu, elle s'est mise en tête d'utiliser l'ordinateur pour écrire des histoires. Je la vois pianoter de l'index de sa main droite sur le clavier de l'ordinateur. Elle a compris comment sauvegarder son texte, comment le fermer et l'ouvrir.
Lisa, hier matin: papa, tu veux travailler avec moi ? Elle voudrait avoir des devoirs elle aussi, elle voudrait que je passe du temps avec elle comme avec Marie. Elle voudrait que ça se passe comme avec Marie: dans le cabinet de travail, juchée sur le même tabouret tandis que je suis assis dans le fauteuil de cuir noir. Elle voudrait même que je sois sévère aussi comme avec Marie.
Mon enfant est exceptionnel. Mes enfants sont exceptionnels. Je ne le dis à personne parce qu'on ne me croirait pas. Ca ne se voit pas encore qu'ils sont exceptionnels. Ils ressemblent pour l'instant à tous les autres enfants. Quand on les voit, à l'école ou dans un jardin d'enfants, avec d'autres enfants, il n'y a rien encore qui ne les distingue. Moi seul ai l'oeil et je vois la différence. Elle sauterait aux yeux de tous s'ils pouvaient voir comme je vois. Mais peut-être vaut-il mieux que cela ne se voie pas tant que ça. Ca pourrait faire des envieux, des jaloux. On voudrait nous les prendre, on irait peut-être jusqu'à dire qu'on ne les mérite pas. Alors, je préfère ne pas le crier sur tous les toits et les garder sous le mien. Plus tard, on verra bien comment faire pour que cela ne monte à la tête de personne.

Marie a oublié son appareil photo chez Christophe.
Juste avant de partir pour Paris, j'ai eu le temps de télécharger ses photos sur l'ordinateur. Il y a un peu de tout, rien n'est vraiment cadré et tout est saisi au vol. Et justement, il y a plus de vérité sur certaines de ces photos que sur celles que prennent les adultes. Vérité est peut-être un grand mot (il l'est toujours ou presque); il y a plutôt la forme d'un esprit encore dépourvu de catégories, de critères, de repères, où sujet, verbe et complément se chevauchent, où l'important s'attrape au vol, touche à tout, fait feu de tout bois. Chaque détail, chaque visage semble pris sur le fait. Il n'y a pas de pose et s'il y en a, elle est tellement poussée jusque dans ses derniers retranchements, tellement outrée qu'il n'en reste plus rien au tirage. Oh, il n'y a rien là d'extraordinaire, pas de talent caché, pas de génie en herbe, juste une insatiable curiosité de la vie. Et c'est déjà beaucoup.
Mais comme je suis un adulte, j'ai choisi les photos les plus "posées", quoique floutées pour certaines.





Il pleut. Triste journée. Les enfants sont devant la télé: Oggy le cafard. J'ai fait des courses, imprimé mes poèmes, mis du linge à laver.
Sur la photo ci-contre prise samedi dernier, Lisa et Marie pour un déjeuner sur herbe, à deux pas d'un panier de fraises. Sur la photo ci-dessous, les deux mêmes, vendredi, dans la piscine gonflable.
La nostalgie est un sentiment-éponge qui se nourrit de lui-même: qui donc mange des éponges sinon l'éponge elle-même ? Mais au centre de l'éponge, un noyau dur, le hard disk, la mémoire vive, les souvenirs qu'on croyait ne pas avoir et qui viennent à marée haute, quelques heures durant, tout recouvrir. Le présent devient anecdotique, les heurts subis et malheurs vécus se dissolvent, tout ce que l'on ne peut raconter sans se répandre, l'espèce d'assymétrie entre tout ce que l'on a vécu ensemble et ce que l'on a pas vécu ensemble, l'espèce de solidarité qui ne repose plus sur des affinités mais un passé commun, la pointe immergée d'un vécu qui tire une ligne droite là où il n'y avait que des pointillés. On se souvient ensemble et s'enivre de l'illusion d'avoir les mêmes souvenirs. Seul compte l'ivresse, le parfum, la bouteille dans laquelle le raisin qui a mûri se bonifie au seul air du temps qui a passé.
Chacun se scrute sans en avoir l'air, l'air que rien n'a changé, que le temps est immobile, tout en sachant que personne n'est dupe et finalement, le vin aidant - ou pas - que cela n'a pas grande importance. En assemblée, on ne peut se dire grand chose, c'est la loi du genre, alors on se souvient ou l'on anecdoctise, on passe de l'un à l'autre. En somme, on picore, on picole, on pique-nique sur une table à tréteaux, verres en pied et assiettes cassables. Au fond, il y a tout simplement l'amitié, le plaisir sans chichi de se revoir, de se reconnaître, de se retrouver. Et là, qu'importent le temps passé, les non-dits et les on-dits.

Il y a évidemment les nouvelles têtes, les enfants qui se font des souvenirs sur notre dos mais pour l'heure, tout entiers plongés dans le bain de la vie immédiate. Celle-ci, c'est la fille de Christophe, l'aînée; ici, le petit Léandre, le petit dernier. Celles-là, ce sont les filles de Denis, Lisa la cadette, Marie l'aînée, la plus grande. Et puis les épouses qui ne connaissent personne ou si peu ou quelques uns seulement.
Marie apprend l'anglais et il y a là mon professeur d'anglais de seconde, première et terminale. Marie peine en mathématique et il y a là mon professeur de mathématique de quatrième. Elle préfère s'esquiver, je me souviens d'eux deux plus que de n'importe quel autre de mes professeurs. Et à table, il se trouve que je dis quelque chose que j'ai appris de Serge ce qu'au passage, il me fait remarquer. Je me souviens d'un problème de mathématique que Maurice posa à toute la classe et dont je trouvai la réponse avant tout le monde ce qui me remplit alors d'une fierté sans égale parce que j'étais tellement convaincu d'être en mathématique un vilain petit canard. Tant de choses dont on se convainc et qui finissent par devenir vrais, en grande partie parce qu'on a fini par s'en convaincre. Tant de choses dont on se convainc et qui s'avèrent être fausses, bien trop tard pour s'en convaincre tout à fait. C'est bien ce genre de réalités que l'on regarde en face quand le regard de ceux qui nous ont connus alors que rien n'était encore arrêté, que tout était possible, s'arrêtent à nouveau sur nous. Qui ai-je voulu être ? Qui suis-je ? Quelle distance entre les deux ? Lequel des deux est aujourd'hui le plus fantômatique des deux ? Quel est mon horizon aujourd'hui ? Comment garder de la hauteur, ne pas céder une fois pour toutes au mesquin, au minuscule, au médiocre ? Et puis au fond, à quoi sert la lucidité s'il n'y a la volonté ?

Le rapport exclusif d'un père, d'une mère avec ses enfants engage sa responsabilité bien au-delà du cercle des apprentissages. Les rendre exigeants avec eux-mêmes sans les harasser, sans les désespérer, apprendre l'ambition sans l'arrogance ou l'arrivisme, la sincérité sans la complaisance, l'optimisme sans béatitude, sans démission, le bonheur sans le renoncement, etc. Des choses qui pour être transmises doivent se trouver en soi, des ressources que l'on ne peut transmettre sans les avoir, quitte à décevoir. Comme lorsque Marie voulait que je participe au cross de son école, celui des adultes - trois adultes seulement finalement concourirent - et que je ne voulais pas - vague crainte d'être ridicule au milieu de tous ces enfants - et qu'elle fut si déçue qu'elle en pleura presque de rage. L'amour dont nous avons tant besoin, l'amour qui nous fait tant de mal, qui nous déçoit tant.
Bon, tout devient un peu trop grave. Alors, juste ces quelques photos des retrouvailles de mes parents avec quelques-uns de leurs amis les plus proches, avec des cousines qu'ils ne voient que rarement (même si mon père leur parle souvent au téléphone). C'est à l'initiative de mon frère qui a le don des surprises et l'esprit de famille (je l'ai moins développé que lui) que ce petit monde s'est retrouvé chez lui, un samedi 4 juin. La surprise fut totale pour mes parents qui ne s'attendaient qu'à un déjeuner au restaurant en famille restreinte aux enfants et petits-enfants.
Nous prenons aujourd'hui le train pour Paris. Le temps est à la pluie et au vent, la température fraîche pour un premier juin. Lydia est partie tôt pour son cours de français mais avant qu'elle ne quitte la maison, Lisa est apparue en haut des escaliers, encore ensommeillée mais déjà habillée, fière de montrer qu'elle s'était débrouillée toute seule pour enfiler ses vêtements. Puis Marie qui avait déjà fait une incursion hors de sa chambre quelques minutes avant Lisa est apparue à son tour, habillée elle aussi, dans un esprit de saine compétition matinale.
Lydia a préparé les vêtements dont elles auront besoin pour les quatre jours que nous passerons à Paris chez mon frère. Ils sont là, dans le salon. Il ne me reste plus qu'à les mettre dans une valise ou plutôt le vieux sac à dos Lafuma avec lequel j'allais autrefois camper en Grèce. Ce sera plus pratique puisque j'aurais ainsi les mains libres pour la poussette où Lisa ne manquera pas de prendre place pour aller jusqu'à la station de bus, à dix minutes à pied de la maison. Marie m'apporte son appareil photo pour que je le répare, me dit-elle. Elle veut prendre la tour Eiffel en photo.
Voilà, ce sont là des choses anodines, sans aucune importance mais je me dis parfois que plus tard, quand elles liront ceci, elles seront sans doute touchées davantage par ces détails de la vie ordinaire, ces scènes de la vie quotidienne que par mes divagations plus ou moins fumeuses sur le sens de la vie et le mythe de l'éternel retour. Je pourrais encore aujouter ceci:
Avant-hier, j'ai passé la contre-visite et enfin obtenu la vignette du contrôle technique qui certifie que la voiture est en règle pour deux ans à compter de ce jour.
Marie a perdu une dent, la seconde en deux semaines. Elle l'a glissée sous son oreiller. Lydia, avant d'aller se coucher, m'a laissé une pièce de deux francs suisses en me recommendant de ne pas oublier de faire l'échange maintenant que Marie était endormie. J'ai évidemment oublié. Mais le lendemain matin, constatant que Marie avait oublié de vérifier ce qu'il était advenu de sa dent, j'ai procédé à la substitution. Marie a trouvé plus tard la pièce. Elle n'était pas excitée outre mesure. Pas autant en tout cas que les fois précédentes. Elle a fini par lâcher qu'elle savait bien qu'il n'y avait pas de souris dans la maison mais seulement un chat - ce qui excluait la présence d'une souris - et que c'était les parents qui mettaient la pièce sous l'oreiller. Je ne savais pas où mettre la dent, je l'ai déposée finalement dans une boîte de nacre qui se trouvait dans le tiroir de la commode où sont rangés draps et nappes.
J'ai appelé un certain monsieur longuet pour qu'il vienne tailler les haies. Mon voisin soutient qu'elles dépassent à présent les deux mètres quatre-vingt. J'en suis navré. Il a un accent du sud, mon voisin. Il avait l'air embêté (sans rapport avec son accent). J'étais exaspéré après sa visite mais j'ai fait bonne figure. Monsieur Longuet, lui, rappellera lundi. Il va falloir repasser la tondeuse. S'il continue à pleuvoir comme ça, dès lundi j'appellerai mon voisin pour qu'il vienne mesurer la hauteur de l'herbe. Il faudrait instaurer un contrôle technique pour les jardins, vignette à l'appui.
J'ai confirmé la réservation d'une cabine à bord du ferry qui dessert Patras à partir d'Ancona.
Et puis je viens de m'apercevoir que je n'ai plus assez d'encre pour imprimer les deux recueils de poésie que j'aimerais relire, corriger, réorganiser et envoyer pour finir à quelque maison d'édition, encore à identifier. Cela fait deux ans ou peut-être même bien davantage que je me prépare à faire un tel envoi. Et puis je finis par y renoncer ou par ne plus y penser ce qui revient au même.
Filou est parti en goguette. Il fait de plus en plus sombre. J'ai allumé la lampe près de la porte-fenêtre. Je suis encore en pyjama. Lisa et Marie regardent un dessin animé. Dinotrain puis barbapapa. Il va falloir commencer à se préparer.