29 juin 2012

Ifssio !

Olga, Lisa et Marie Poppins

Lisa descend les escaliers. En bas des escaliers, elle virevolte sur place pour s’ouvrir comme une fleur, cernée de vagues de mousseline qui enflent, dans le tournoiement, comme des voiles au vent. Elle ne termine pas son kiwi, elle en laisse quatre tranches. Il y des fleurs entrelacées aux bandes de cuir de ses sandales bleu ciel. Marie, elle, est en pantalon bouffant rouge, à la turque, les cheveux ramassés dans un chignon qui aiguise la pointe de ses yeux, toujours sans cils sur le bord supérieur des paupières. La dermatologue a cherché dans son dictionnaire pour trouver le mot qui convient. Elle en a trouvé un que j’ai déjà oublié. Elle n’a rien prescrit ; le temps fera l’affaire, du temps sur ordonnance

A la sortie de l’école, des enfants brandissent leur bulletin scolaire : «maman, je passe ! ». Au coin du bâtiment de la cantine, des mamans bavardent, accoudées à des landaus. Elles s’interrompent un instant pour accueillir l’enfant prodigue avec un sourire de soulagement et des pains au chocolat. Marie aussi est venue m’annoncer son passage en CM1. Je n’avais pas de landau contre lequel m’accouder et les mamans ne bavardent pas avec les papas des enfants-des-autres ; j’avais seulement la pensée que tout cela n’était qu’un début et qu’il était loin le temps où je n’avais à m’inquiéter de rien, sinon de moi-même. Et encore.

Dans le bulletin de l’une comme de l’autre, il est dit qu’elles cèdent trop souvent aux sirènes du bavardage. Lisa n’écoute pas assez, Marie parle trop ; à deux reprises, le maître lui a infligé une punition pour cause de bavardage et puis, il a oublié la punition et Marie ne l’a jamais remise. J’ai découvert la seconde, par hasard, en sortant des cahiers de son cartable. Je lui ai fait recopier autant de fois que possible la phrase indiquée. Le troisième trimestre n’a pas été aussi bon que le second. A cause du bavardage, indique le maître. Mais au final, ce fut une bonne année et lui comme la maîtresse du vendredi s’accordent à le reconnaître. Nous voici donc passés de l’élémentaire au moyen, première année.

Demain, nous fêtons – en avance de près d’un mois - l’anniversaire de Marie. Quatorze camarades y ont été conviés (pas de « e » ici parce que parmi elles, il y a un « il », Martin). Douze ont confirmé.



Olga et Marie

Samedi dernier, nous avons célébré celui de Lisa qui, en véritable petit chef de bande, a mené sa barque à l’allure euphorique d’un hors-bord, d’une pièce à l’autre, du jardin à la fenêtre de sa chambre. Il y eu un gâteau aux trois chocolats dont ils n’ont pas laissé une miette, des bougies soufflées sous les clameurs, seul moment où Lisa fit la timide, toute chose à se voir ainsi fêtée, entourée de sa classe à la maison. Depuis ce jour, depuis ce moment, elle dit partout, à qui veut l’entendre, qu’elle a maintenant cinq ans. Elle n’en  démord pas. Elle ne sait pas qu’il lui faut encore attendre jusqu’au 11 juillet.

Ce jour-là, nous serons à bord d’un ferry au large de l’Italie, sur les eaux de la mer Adriatique. J’apporterai les bougies. Toutes les trois, nous boirons du champagne en regardant la mer. Nous ferons des bulles qui iront s’accrocher à l’écume. Et sur le pont, elle fera sa Marylin, en tournant sur elle-même comme une toupie, dans sa robe blanche à bandes oranges que Marie portait au même âge.

Coup de chaleur depuis quelques jours. On garde mi-clos, en meurtrières, tous les volets côté rue. Il y a des guêpes dans le jardin qui ont fait leur trou derrière un volet, on se demande bien où elles vont comme ça, à l’aide de quelle perceuse elles ont plongé leur dards dans le mur en crépi.

Je tombe sur ces quelques photos prises il y a trois semaines par un dimanche de pluie. Nous avions eu la mauvaise idée d’emmener les enfants dans un parc d’attraction non loin d’ici. A peine entrés, il a fallu dégoter des k-way ; ils en vendaient des jaunes pour les adultes, des rouges pour les enfants. Et puis, malgré la pluie qui redoublait, triplait, quadruplait, on a fait toutes les attractions ou presque car quelques unes étaient fermées pour « raisons de sécurité » nous disait-on.

Là, aussi, Lisa faisait la toupie. Marie lui disait qu’elle ressemblait à un champignon qui a attrapé un rhum ou un à schtroumpf en colère (c’est moi qui lui ai suggéré cela, le schtroumpf en colère).

Lisa a un fou rire

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Lisa adore les manèges et tout ce qui remue et la remue. Elle en fait que je n’ose même pas regarder. Des tours d’où l’on retombe en chute libre jusqu’à s’écraser au sol. Elle, elle rigole. Et avec les yeux agrandis par la gourmandise, elle en redemande : «encore ! » ou bien « ifssio » (c’est comme ça, du moins, que phonétiquement, je perçois ce mot, le mot « encore » en Russe, l’un des premiers qu’elle ait su prononcer).

Rien chez elle ne trouble cette aptitude au bonheur cueilli dans les plaisirs les plus simples, les plus immédiats, les plus tactiles. Pour le moment, serais-je tenté d’ajouter, sachant ce qu’il en est. Etre père ou mère, c’est jouer aux trouble-fête, donner dans le « fais-pas-ci, fais-pas-ça » asséné par Dutronc (et Lanzman). Je me fais parfois l’impression d’un ours mal léché, d’un rabat-joie gagne-petit. Mais parfois, Lisa perce la carapace ou, du moins, je lui laisse voir sous la carapace le complice qu’elle pourrait avoir si je n’étais pas aussi – et surtout – son père. Quand elle parvient à m’entraîner dans sa valse débridée, sa jubilation ne connait pas de limites. Elle est telle que j’éprouve ensuite toutes les peines du monde à refermer la parenthèse. Elle finit par comprendre. Elle comprend, Lisa. Elle est raisonnable. Elle accepte que papa ne joue pas avec elle, pas aussi souvent qu’elle le voudrait. Moi, le temps d’une valse à mille temps, j’ai redécouvert ce que l’enfance avait de vertigineux, même si chez moi, en ce temps-là, tout se jouait plus dans la tête que dans le corps (Lisa, elle, semble tenir les deux en équilibre l’une sur l’autre ce qui est moins évident qu’il n’y parait et que je lui envie).

A son anniversaire, on s’était trompé d’Elyas et c’est l’autre Elyas qui est venu (oui, il y en avait un autre), qui ne connaissait personne, qu’elle ne connaissait pas. A maman, elle a demandé : mais il est où, Elyas ? Elle le lui a montré. Lisa a hoché la tête, elle a dit qu’elle ne le connaissait pas, que ce n’était pas Elyas, son Elyas. On s’était trompé, voilà tout. Alors, Elyas, le double d’Elyas, son jumeau collatéral, a joué seul dans son coin, il a chanté « joyeux anniversaire » comme les autres, il a mangé toute sa part de gâteau et tellement de cerises que j’ai craint un moment pour son estomac. Quand sa mère qui ne s’était rendu compte de rien – et nous ne lui avons bien sûr rien dit - est venu le chercher, elle a croisé chez nous une maman qu’elle connaissait, elles se sont étonnées de se croiser si souvent à des anniversaires. Elyas a lui aussi eu son cadeau, livré en mains propres par Lisa, comme tous les autres et en partant, je l’ai entendu dire à sa maman - comme il me l’avait dit dans le jardin, une heure plus tôt - qu’il était invité à un autre anniversaire. Ce à quoi sa mère a rétorqué sans ménagement: « ça va pas ou quoi ? ». Elyas, il aurait bien fait la tournée des anniversaires. La mère, à peine entrée chez nous, s’était tout de suite exclamé : « j’ai fait une fois un anniversaire à la maison, ils ont tout chamboulé, plus jamais ça, maintenant, on fait les anniversaire à Mac Donald… ».

Et justement, le samedi précédent, Lisa a passé l’après-midi à Mac Donald pour l’anniversaire d’Otyla. Et Otyla fut la seule à ne pouvoir venir à l’anniversaire de Lisa. Ce qui n’a aucun rapport.

Olga et moi, on avait préparé des jeux. Sans grand succès. Ils étaient trop nombreux pour se concentrer sur quoi que ce soit. Les jeux qui ont eu le plus de succès : crever tous les ballons, balancer tous les jouets dans le jardin par la fenêtre de la chambre de Lisa.

 
 
« Ifssio ! » disaient-ils tous en chœur. A ce moment précis et à quelques autres, Lydia et moi furent à la hauteur de notre réputation de rabat-joie.


Olga et Lydia à Talloires


16 juin 2012

Les enfants des autres







Nous sommes allés cueillir des fraises dans un champ non loin d’ici où, moyennant  5 francs (Suisses) quarante centimes le kilo de fraises, les gens des villes se donnent l’illusion d’être des gens des champs. Les fraises sont là, sous de larges feuilles rêches (on dirait des orties). Les plus belles, les plus rouges sont les mieux dissimulées. Du moins, c’est ce que l’on se dit pour donner à la cueillette le côté épique d’une chasse au trésor. Marie ne ramasse que les plus grosses, Lisa change sans cesse de travées ou bien remonte jusqu’à leur extrémité pour s’engager dans la suivante : au côté épique, elle ajoute la dimension athlétique. J’attends à l’ombre que les filles en aient fini. Assise dans l’herbe à deux pas de moi, une femme portant un nourrisson calfeutré dans un large porte-bébé en tissu bleu nuit. Elle se balance d’avant en arrière et de sa main libre - l’autre occupée à maintenir le bandeau de tissu où l’enfant somnole -, elle tire du panier devant elle une fraise puis une autre puis une autre encore. Lisa jaillit devant moi comme un diable sur ressort. Je fais quelques photos. A la sortie, la caissière pèse nos fraises. Nous prenons aussi des œufs et des cerises.

Les enfants des autres. C’est tout de même assez curieux de ne pas être le seul à se poser les questions que tout le monde se pose. Les enfants des autres, ils ont l’air d’imposteurs : on dirait les nôtres mais au fond, ils sont si lointains, si pareillement dissemblables qu’on se surprend à les garder à distance. La paternité universelle, c’est aussi abstrait que l’amour du prochain. Il y a de quoi se méfier. Les enfants des autres nous examinent avec curiosité. Leur sixième sens leur dit que j’ai des enfants, que je sais leur parler comme seuls le savent ceux qui ont des enfants. Et puis, il m’arrive de jouer avec eux. Autre symptôme qui ne les trompe pas. En définitive, ces enfants des autres semblent me dire : tous les enfants se ressemblent et ce que tu dis des tiens, tu pourrais en dire autant des autres.

 

Si, par je ne sais quel tour de passe-passe, les enfants des autres étaient les miens.

Ce qui me dérange à l’école, c’est cette forme de dénégation qu’on nous jette au visage : vos enfants, ceux des autres, tous se confondent, l’égalité des droits et des devoirs à la maison, faire partie d’un tout, parler progéniture, descendance ; les élèves et leurs parents. Les privilèges de mon intimité avec eux, les miens, se diluent dans une espèce de foire aux enfants, de pyramide des âges. J’ai pourtant l’intime conviction que ces enfants qui sont les miens n’ont rien à voir du tout mais alors rien du tout avec tous les autres, les enfants des autres.

 

Un jour, ils seront grands, eux aussi seront des adultes et l’âge adulte, c’est le temps du désenchantement. Pour eux comme pour soi. Il restera un peu d’enfance dans leurs yeux et de la leur dans les nôtres mais ils ne seront plus ce petit miracle journalier que j’oublie chaque jour et qui me hante au point de faire le récit de ce qui sera plus tard nostalgie, anticipant celle-ci comme dans la boucle d’un éternel retour façon Nietzsche. Lisa et Marie. Marie et Lisa : pour les autres, ce sont des enfants des autres, confondus dans la nasse des enfants des autres. On est bien tenté par la comparaison, la compétition, la performance ou bien, plus innocemment, l’infantilocentrisme. Quand les parents de ces enfants qui ne sont pas les nôtres nous disent ceci ou cela des leurs, on est tenté de prendre la balle au bond : « Lisa, elle, c’est les abricots qu’elle aime…Marie, elle, elle dort la bouche ouverte… ».

Elle a eu de bonnes notes cette année, Marie. Mais je ne peux tout dire désormais parce qu’elle lira tout à l’heure ou demain ce que j’écris là. Elle dira : « je ne dors pas la bouche ouverte, moi ! » Et Lisa de surenchérir à force d’un de ces « n’importe quoi ! » qui ponctue désormais toutes ces conversations (elle sait que papa blague tout le temps). Elle va bientôt avoir neuf ans, Marie (comme tous les enfants qui vont avoir neuf ans). Elle voudrait un cochon-dinde pour son anniversaire (comme beaucoup d’enfants de son âge). Et puis elle a eu une punition l’autre jour. 24 fois, elle doit copier la phrase suivante :

« Je dois me taire en classe pour laisse travailler les autres et pour me concentrer sur mon travail ».

Elle va s’indigner que j’en parle ici. J’ai trouvé le papier dans son cartable, elle n’en avait rien dit. En haut de la page, le maître a tamponné « VU Signature des parents ».

Il attend sans doute de nous, les parents, que nous la sermonnions. Comme lui a dû le faire en classe. Je l’ai fait (je l’ai sermonnée). J’ai fait, je suis le « bon père de famille » que le maître et tous les gens responsables attendent que je sois (l’un de ces subjonctifs qui terrorisent Lydia).

D’ailleurs, demain, c’est la fête des pères. Et 365 fois, je copierai la phrase suivante :

« Je dois être un bon père de famille ».

Et Lisa surgira devant moi comme un diable sur ressort. « Prout ! » s’écriera-t-elle.

« Prout !! » lui répondrai-je en gobant une fraise toute rouge. 


14 juin 2012

Couvre-feux


Le couvre-feu est tombé sur la ville comme une chape de plomb. Tunis où ne circulent que des véhicules militaires ou alors quelques réfractaires ou bien encore l’un de ces étrangers qui rentre d’un diner et arrêté deux fois, joue au naïf qui ne savait pas. 

On dit que c’est à cause des Salafistes qui, la nuit précédente, en différents endroits de Tunis, ont brûlé des postes de police, tribunaux, locaux de partis politiques. A la Marsa où je me trouve, se donne une exposition d’art dont certaines œuvres choquent ces intégristes. Sur l’une d’elles, paraît-il, le mot d’Allah est écrit avec des caractères composés de mouches. 



Au déjeuner, un jeune avocat Tunisien explique que sous couvert de Salafisme opèrent des hommes de main de l’ancien parti unique, maintenant interdit, qui cherchent, dans les archives des tribunaux, à brûler sélectivement des dossiers compromettants : « pourquoi sinon s’en prendre aux tribunaux ? » s’écrie-t-il. Les Salafistes, les vrais, ont d’autres cibles. Et puis la police est complaisante car en son sein, les traces de l’ancien régime ne sont pas toutes effacées ; certains y ruminent la nostalgie d’un ordre ancien, enfin d’un ordre. L’avocat que j’ai tout de suite trouvé sympathique, dès la première fois où je l’ai rencontré, en mars dernier, conclut son explication en disant que ce qu’il nous dit là, il ne peut pas le dire à des Tunisiens car on le prendre pour un membre d’Ennadha, du parti dominant, le parti Islamiste qui condamne les exactions Salafistes tout en ne cherchant pas vraiment à se démarquer de leurs motivations. Condamnant dans le même souffle les provocateurs qui exposent des œuvres d’art qui calomnient l’Islam. 

Il n’y a pas que la police. Des ruminations du même genre font leur chemin parmi les petites gens ; on en entend ici et là qui disent regretter l’ordre du temps de Ben Ali, car alors « l’ordre régnait» alors qu’aujourd’hui…Personne n’osera dire cela à haute voix, en public ; on le susurre, on se le dit en catimini, en famille ou entre amis. Il y a maintenant une Assemblée constituante élue en octobre dernier et qui est chargé de rédiger une nouvelle constitution et tout ce que les gens entendent, tout ce que les journaux disent ou sous-entendent, c’est que les travaux n’avancent pas. Personne n’a vraiment idée de ce cela veut dire de rédiger une constitution, on serait tenté de penser qu’il suffit de prendre son stylo et d’écrire et alors, ça ne devrait pas prendre tellement de temps, et même parmi les constituants, il y en a qui ne sont pas loin de penser ainsi. Alors, l’impression qui domine, c’est qu’il ne se passe rien, que l’économie va mal, que rien ne s’est arrangé, que tout est comme avant et peut-être même pire : la corruption n’a pas cessé, elle s’est même aggravé, disent quelques voix ; ceux qui sont au pouvoir ne valent pas mieux que ceux d’avant, ils ne pensent qu’à s’augmenter, et puis voilà, tout cela finit en couvre-feu et comment espérer que les touristes vont revenir si la presse Française titre « couvre-feu à Tunis », « désordres en Tunisie » ? La Tunisie n’est pas l’Iran mais pour un Français, un Suisse, un Belge, un Allemand, un Anglais, un Italien, une voiture qui brûle dans les rues de Tunis et c’en est fini de ses rêves de sable chaud Tunisien, il ira voir ailleurs. Peut-être même en Grèce où pourtant plus de voitures ont brûlé en un an qu’en dix ans en Tunisie. 


J’ai hélé un taxi sur l’avenue Bourguiba. Partout, des vendeurs ambulants vendent de petits bouquets de jasmin piqués dans des couronnes en osier. Ce ne sont même pas des bouquets, ce sont des brins comme on le dit du muguet en mai. Et ici, c’est le jasmin de juin que les chauffeurs de taxi, pour quelques dinars, glissent dans le système de ventilation de la voiture pour en amplifier les effluves, pour le répandre comme une nappe blanche par-dessus l’odeur de nicotine. A l’entrée du pont qui va vers le lac, c’est le marché aux fleurs tout dégoulinant d’eau fraîche déversée par les tuyaux d’arrosage dont certains serpentent encore sur la chaussée. Le taxi s’engage sur le pont puis au delà, sur l’avenue qui file au milieu du lac, de l’eau à frisotis à cause du vent, de part et d’autres, un peu comme lorsqu’on arrive à Venise en venant de l’aéroport. Et puis, plus loin, sur la berge, des champs sommairement clôturés où paissent des dromadaires. En chemin, nous prenons en stop en policier en uniforme qui papotait avec des collègues sur le bord de la route, tous avec un sac en bandoulière (leur casse-croûte probablement). Sa journée est finie, « c’est un copain », me dit le chauffeur qui est de plus en plus agité depuis que la route s’est dégagée, que les embouteillages du centre ville sont derrière nous. Le policier me souhaite le « bonjour », me serre la main ; c’est un homme jeune, corpulent, affable; le chauffeur lui dit « c’est un Français » puis tout deux s’engagent dans une conversation animée en Arabe qui ne s’achève qu’aux abords de la Marsa où le policier – un agent de la circulation sans doute – me serre à nouveau la main et me dit « merci ». On continue. De nouveaux embouteillages. La Marsa, c’est le quartier chic. Les bâtiments y sont dans le genre néo-classique avec la touche coloniale immaculée des années cinquante. Ou plutôt blanc cassé, jaune beurre par endroits. Il y a des cafés, des kiosques, des échoppes aux enseignes en Français puis la corniche avec sa promenade, ses réverbères qu’on dirait encore au gaz. Les trottoirs sont étroits, les piétons sont partout, sans crainte des voitures qui vont par à-coups, en se klaxonnant les unes les autres, et voitures et piétons forment un joyeux mélimélo. On bascule soudain sur une route en surplomb de la mer, il y a là un hôtel de luxe, des ambassades, des restaurants et au-dessus de nous des villas avec des piscines qu’on ne peut voir que d’en haut, du sommet de la butte, pas d’ici. Le chauffeur, avant de me laisser, me dit qu’il est déprimé. J’hésite puis lui demande pourquoi. « Parce que.. » me dit-il avec des pointillés. Des pointillés qui semblent aussi bien dire : « c’est compliqué, trop long à expliquer» que tout le contraire : « c’est tellement simple, tellement évident, ça devrait vous crever les yeux, le pays va mal, tout le monde va mal. » Il fait un geste de la main, un moulinet qui passe sur son front, une espère de geste emphatique qu’on ferait pour envoyer son sombrero voler dans les airs. Puis il me remercie pour le pourboire.  

Je suis rentré. Dans l’avion, j’ai commencé à lire « Indignation » de Philip Roth. Et je ne l’ai plus lâché. Même dans le bus j’ai continué à lire. Les enfants m’ont accueilli comme si je m’étais absenté que quelques minutes. Leurs conversations ne s’interrompent jamais vraiment, le temps n’y fait rien, tout est flux continu, va-et-vient entre hier et aujourd’hui, la minute d’avant et la minute d’après. Dans ce déluge de paroles, je comprends qu’hier, Lisa était en excursion avec l’école, que c’était chouette, qu’il y avait des lutins, qu’elle a construit une cabane, « plus belle que celle des autres. Marie, elle, est ravie d’apprendre que Noah s’est délecté de la pâte à prout qu’elle avait glissée dans ma valise à son intention.  

Marie encore, hier soir, emmaillotée dans sa couette : « c’est comme si j’étais dans un cocon », murmure-t-elle. « Demain, quand je me réveillerai, je serai un papillon. » 

A l’école, Lisa voit Charlotte qui entre dans la cour des grands : « elle est bête ou quoi ». Ca la fait rire de dire certains mots, d’employer certaines formules. Son père : « on ne dit pas « ouais », on dit « oui ». Elle a, vissée sur la tête, une casquette mickey ; elle dit que les garçons mettent les casquettes à l’envers, les filles à l’endroit. « C’est vrai ? ». « Ouais, papa ! ». Quand on le fait exprès, on peut dire « ouais ». 

Deux semaines qu’il fait mauvais, que le ciel s’égoutte sur nos têtes. L’herbe pousse si vite qu’à peine l’ai-je coupée qu’il faut m’y remettre. Olga est à Venise. On a fini par lui dénicher un guide dans un carton du garage. Elle s’y trouve seule. Je n’aime pas voyager seul pour le plaisir comme, à l’inverse, je n’aime pas voyager en bandes pour le travail. Quand je travaille, quand je dois me préparer dans ma tête et dans mes notes, je préfère être seul. Mais il est vrai que Venise, c’est autre chose. C’est la cité des pas perdus et tant d’eau ne peut rendre que méditatif. Et méditer, cela se fait seul. Les touristes en tenue criarde sont comme une grimace que son reflet dans l’eau étire encore davantage. De la pâte à prout dans une église. A Venise, il faut s’habiller, se tirer à quatre épingles malgré l’épreuve des marches sans fin. C’est le respect qu’exige la splendeur des lieux, les pierres rabotées jusqu’aux moignons de l’âme. Il faut y aller, s’y perdre à la manière d’un fantôme qui retrouverait des lieux longtemps imaginés, comme l’on imagine les vies d’avant et celles d’après. J’aimerais y emmener les enfants mais plus tard, quand les casquettes mickey ne seront plus de rigueur, à l’envers ou à l’endroit, quand la pâte à prout aura cédé sous les effluves de jasmin. 

Lisa me lance de loin : « papa, j’ai trouvé une amie ! ». C’est mercredi, le jour des chevaux. Celui de Marie est trop jeune, trop tendre, il ne lui obéit pas et dans la carrière, il s’entête à ne pas galoper, je vois Marie lui battre les flancs désespérément mais en vain ; il finit même par sortir de la piste. Alors, c’est au trot qu’elle fait des tours et des tours pendant que Lisa et son amie d’une heure chahutent un chat gris qui s’étirait mollement sur une chaise de paille. Elles le couvrent de pétales mauves arrachés à des fleurs qui montent par grappes aux murs de la ferme. Je réprimande Lisa (pour les fleurs). Le chat se laisse faire, la moustache stoïque puis finit tout de même par changer de perchoir. En bas, les filles gloussent mais il s’en fiche, désormais hors de leur portée. Marie a fini sa leçon, nous allons faire des courses. La boulangerie ensuite où j’achète un « campagrain », le pain préféré de Lydia.

Marie à cheval

Il fait beau à nouveau mais la nuit fut fraîche et il en reste des gouttes dans les tiges et sur les troncs. Le ciel est tacheté de nuages écrasés contre un plafond bleu. Jeudi dernier, j’étais au conseil d’école des maternelles. Une femme, parente d’élèves, qui elle-même avait autrefois été élève ici, s’est plainte qu’à la kermesse de fin d’année, seule de la viande hallal ait été servie. Il était d’abord prévu deux barbecues, l’un pour y griller des saucisses hallal, l’autre des saucisses non hallal mais au dernier moment, la commande qui avait été passée n’ayant pas été honorée, la dame qui s’occupe de l’association du sou des écoles n’a eu d’autre choix que de se procurer de la viande à la boucherie hallal du centre ville. Et le lendemain, à la kermesse, c’est donc de la viande hallal que les parents ont mangé sans le savoir puisque rien ne l’indiquait et c’est de cela dont se plaint la femme au conseil des écoles. Elle n’a rien contre la viande hallal, précise-t-elle, et la solution initiale (deux barbecues) lui paraissait bonne mais elle trouve anormal que rien n’ait été fait pour au moins avertir les parents, qu’ils sachent que la viande qu’ils mangeaient était hallal, qu’il n’y avait pas le choix.

Le même sujet a été débattu au sein de l’association du sou des écoles chargée des préparatifs de la kermesse. L’une des membres, une musulmane, en a démissionnée, blessée, semble-t-il, par certains échanges à ce sujet. A cela s’ajoutent les directives reçues du ministère (sous le précédent gouvernement) dont l’un des points exige des enseignants qu’ils fassent davantage respecter la laïcité, principe constitutionnel de la République, est-il précisé. A titre d’illustration du sursaut Républicain ainsi préconisé est donné l’exemple des parents qui accompagnent leurs enfants à l’école ou bien lors d’une sortie scolaire. Dans certaines écoles de Lyon, nous explique Nicolas – qui est le seul maître de la maternelle, ses collègues étant toutes des femmes -, des mères de famille viennent chercher leurs enfants, le visage entièrement voilé (c’est le niqab ou voile intégral) de sorte que les enseignants n’ont d’autre choix que de leur demander de le retirer devant l’enseignant pour qu’il puisse les identifier. Mais que faire quand la maîtresse est un maître ?


Agnès, l’assistante maternelle de l’école, celle qui s’occupe des tout petits, des petites sections, ajoute qu’à la cantine où de la viande hallal est servie aux enfants musulmans, ceux-ci sont séparés des autres et donc placés ensemble dans une section à part de la cantine ce dont certaines de leurs mères se plaignent, y voyant de la ségrégation : cependant comment faire autrement, se demande Agnès, pour les identifier quand eux-mêmes sont trop petits pour savoir encore qu’ils sont musulmans et ne mangent que de la viande hallal ?


Je ne me m’attendais pas à ce que toutes ces questions viennent sur le tapis. Les enseignants semblent tous d’accord pour estimer impossibles d’appliquer la consigne ministérielle dans tous ses effets, dans toutes les situations sauf à semer la zizanie. Ils se veulent pragmatiques. Dans l’ensemble, les parents les soutiennent tout en notant que tout cela risque de devenir ingérable à la longue. Que reste-t-il de la laïcité si tant d’accommodements viennent faire exception et tant d’exceptions qu’en définitive, la religion n’a jamais été aussi présente, visible, discutée, ostentatoire que ces dernières années ? Je n’avais jamais entendu de la viande hallal jusqu’à ce que Le Pen en parle. Du moins, je savais qu’il existait des pratiques rituelles Juives et Musulmanes d’abattage de la viande mais je pensais qu’elles n’étaient pas plus impératives que de manger du poisson le vendredi (comme me souffle Agnès en fin de réunion).

A noter tout de même qu’il n’y avait pas de parents musulmans au conseil de l’école et qu’il n’y a pas de musulmans parmi les enseignants. Nous avons parlé – longuement - de ces sujets comme s’ils étaient extérieurs à un « entre nous », lui-même partagé entre pragmatiques houspillant l’intolérance des autres et les autres, justement plus à cheval sur des questions de principe. Dans ce genre de discussions, on est forcément enclin à faire preuve de souplesse, de compréhension (mais ce n’est pas une question de tolérance, contrairement à ce que j’ai entendu pendant la réunion) parce qu’il y a une réalité qu’on ne peut changer, des personnes réelles, musulmanes, que l’on croise tous les jours et qui souhaitent sincèrement avoir leurs enfants dans les écoles de la République, participer aux activités (la directrice rappelait qu’aux sorties scolaires, les mères de famille accompagnatrices sont essentiellement des femmes originaires du Maghreb). Il faut bien tempérer ce qu’on entend par « laïcité » pour les accueillir, pour les y conforter, pour finalement atteindre l’objectif d’intégration au-delà des différences, voire des désaccords. L’alternative, c’est le chacun pour soi, chacun son école, son quartier, son monde.







02 juin 2012

Chevals



Marie: papa ! Il y a un cheval qui est monté sur le derrière d’un autre cheval et Driss nous a dit que c’était comme ça qu’ils faisaient des bébés, les chevaux…

Papa : !!!!!!!

Marie : c’est vrai, papa, dis ?

Papa : oui…c’est vrai...

Marie :...et après, il est parti puis il a voulu revenir mais elle, elle voulait plus, elle mangeait de l’herbe…

Lisa (interrompant Marie qui râle aussitôt): papa ! est-ce que je peux donner de l’herbe aux chevals ?

Papa : on dit pas « chevals » mais « chevaux »…

Lisa :…aux chevaux ?

Papa : non, Lisa, tu peux pas arracher de l’herbe ici…je te l’ai déjà dit…

Olga est avec nous. Il fait chaud. Cette fois, les minis ont eu droit à leur galop d’essai dans le manège extérieur, le grand manège où seuls les pros sont normalement admis. Et puis, ils sont allés faire un tour plus loin dans la campagne. Marie était fière que nous la regardions. Elle avait son sourire pincé des poses photo. De temps, en temps, elle jetait un coup d’œil de côté pour s'assurer de notre présence, de notre attention. Olga était impressionnée. On le lui a rapporté. Lisa, elle, avait confisqué l’appareil photo d’Olga et balayait la ferme et ses environs de rafales de clichés. A la maison, on a regardé les photos avant de les effacer et finalement, on ne les a pas effacées : il y en avait de si drôles que Lydia en a attrapé un fou rire. Il faudra que je les télécharge et que j’en poste quelques unes. La légende dira : le monde par les yeux de Lisa.


Aujourd’hui, c’est la kermesse de l’école. Je suis allé ce matin aider à monter les stands. Je n’ai pas eu grand-chose à faire. Il y avait assez de monde. Le maître de Marie, celui de l’année dernière, préparait les jeux aux différents stades. La femme, une Italienne me semble-t-il, qui s’occupe de l’association des sous des écoles, m’a enrôlé pour différentes tâches. Je me suis senti comme à l’école, comme un élève. La chaleur s’accentue d’heure en heure. Il n’y a pas assez de parasols, pas assez de bancs sous le préau. Il va falloir se disputer l’ombre des quelques arbres de la cour. Marie est toute excitée, elle retrouvera toutes ses copines, j’ai acheté hier les tickets pour les jeux, elle me les a demandés, je les lui ai confiés.

Avant-hier soir, alors que j’allais éteindre la lampe de chevet, j’ai trouvé sous l’oreiller une feuille pliée en deux. Sur la première page, étaient inscrits les mots « pour papa et maman» suivis, au bas de la page, d’un « urgent » encadré de points d’exclamation. A l’intérieur, une longue lettre nous rappelant son souhait le plus cher: recevoir en guise de cadeau d’anniversaire un cochon d’Inde.

« Chers papa et maman, vous ne me parlez plus du cochon d’Inde dont je rêve. On dirait que vous essayez de me faire oublier. Pour qu’on en parle plus. Vous ne savez pas qu’un rêve, ça ne s’oublie pas ?  Je voudrais que ce soit le mien (le cochon d’Inde), pas celui de Lisa, ce diable. Je m’en occuperais plus que bien. Je voudrais qu’il vive dans ma chambre. En plus, je lui ai fabriqué une salle de jeux calme avec une mini chambre, avec une fenêtre et des rideaux et un tuyau, etc. Je veux vraiment en avoir un à mon anniversaire de 9 ans.  J’en prendrai bien soin le plus possible du monde ! Je ne voudrais que ça à mon anniversaire, rien d’autre ! Ou je voudrais en avoir un, pas à mon anniversaire, juste une journée normale. J’ai toute une liste de noms à lui donner : Alvinet, Alvin, Noisette, Caramel, Olympe, Chantille, Loulou, Crème, Ourson, Minou, Simon, Lucky luke, etc. Décidez-vous vite s’il vous plait !

Marie

PS : et je voudrais que vous m'en achetiez un dans un élevage car j’ai vu sur google que dans une animalerie, le cochon d’Inde ne peut vivre que trois ans et dans un élevage, il peut vivre dix ans ou plus. En plus, c’est vrai !!!!!!! Pensez- vite ! Le plus possible !

Marie