14 juin 2012

Couvre-feux


Le couvre-feu est tombé sur la ville comme une chape de plomb. Tunis où ne circulent que des véhicules militaires ou alors quelques réfractaires ou bien encore l’un de ces étrangers qui rentre d’un diner et arrêté deux fois, joue au naïf qui ne savait pas. 

On dit que c’est à cause des Salafistes qui, la nuit précédente, en différents endroits de Tunis, ont brûlé des postes de police, tribunaux, locaux de partis politiques. A la Marsa où je me trouve, se donne une exposition d’art dont certaines œuvres choquent ces intégristes. Sur l’une d’elles, paraît-il, le mot d’Allah est écrit avec des caractères composés de mouches. 



Au déjeuner, un jeune avocat Tunisien explique que sous couvert de Salafisme opèrent des hommes de main de l’ancien parti unique, maintenant interdit, qui cherchent, dans les archives des tribunaux, à brûler sélectivement des dossiers compromettants : « pourquoi sinon s’en prendre aux tribunaux ? » s’écrie-t-il. Les Salafistes, les vrais, ont d’autres cibles. Et puis la police est complaisante car en son sein, les traces de l’ancien régime ne sont pas toutes effacées ; certains y ruminent la nostalgie d’un ordre ancien, enfin d’un ordre. L’avocat que j’ai tout de suite trouvé sympathique, dès la première fois où je l’ai rencontré, en mars dernier, conclut son explication en disant que ce qu’il nous dit là, il ne peut pas le dire à des Tunisiens car on le prendre pour un membre d’Ennadha, du parti dominant, le parti Islamiste qui condamne les exactions Salafistes tout en ne cherchant pas vraiment à se démarquer de leurs motivations. Condamnant dans le même souffle les provocateurs qui exposent des œuvres d’art qui calomnient l’Islam. 

Il n’y a pas que la police. Des ruminations du même genre font leur chemin parmi les petites gens ; on en entend ici et là qui disent regretter l’ordre du temps de Ben Ali, car alors « l’ordre régnait» alors qu’aujourd’hui…Personne n’osera dire cela à haute voix, en public ; on le susurre, on se le dit en catimini, en famille ou entre amis. Il y a maintenant une Assemblée constituante élue en octobre dernier et qui est chargé de rédiger une nouvelle constitution et tout ce que les gens entendent, tout ce que les journaux disent ou sous-entendent, c’est que les travaux n’avancent pas. Personne n’a vraiment idée de ce cela veut dire de rédiger une constitution, on serait tenté de penser qu’il suffit de prendre son stylo et d’écrire et alors, ça ne devrait pas prendre tellement de temps, et même parmi les constituants, il y en a qui ne sont pas loin de penser ainsi. Alors, l’impression qui domine, c’est qu’il ne se passe rien, que l’économie va mal, que rien ne s’est arrangé, que tout est comme avant et peut-être même pire : la corruption n’a pas cessé, elle s’est même aggravé, disent quelques voix ; ceux qui sont au pouvoir ne valent pas mieux que ceux d’avant, ils ne pensent qu’à s’augmenter, et puis voilà, tout cela finit en couvre-feu et comment espérer que les touristes vont revenir si la presse Française titre « couvre-feu à Tunis », « désordres en Tunisie » ? La Tunisie n’est pas l’Iran mais pour un Français, un Suisse, un Belge, un Allemand, un Anglais, un Italien, une voiture qui brûle dans les rues de Tunis et c’en est fini de ses rêves de sable chaud Tunisien, il ira voir ailleurs. Peut-être même en Grèce où pourtant plus de voitures ont brûlé en un an qu’en dix ans en Tunisie. 


J’ai hélé un taxi sur l’avenue Bourguiba. Partout, des vendeurs ambulants vendent de petits bouquets de jasmin piqués dans des couronnes en osier. Ce ne sont même pas des bouquets, ce sont des brins comme on le dit du muguet en mai. Et ici, c’est le jasmin de juin que les chauffeurs de taxi, pour quelques dinars, glissent dans le système de ventilation de la voiture pour en amplifier les effluves, pour le répandre comme une nappe blanche par-dessus l’odeur de nicotine. A l’entrée du pont qui va vers le lac, c’est le marché aux fleurs tout dégoulinant d’eau fraîche déversée par les tuyaux d’arrosage dont certains serpentent encore sur la chaussée. Le taxi s’engage sur le pont puis au delà, sur l’avenue qui file au milieu du lac, de l’eau à frisotis à cause du vent, de part et d’autres, un peu comme lorsqu’on arrive à Venise en venant de l’aéroport. Et puis, plus loin, sur la berge, des champs sommairement clôturés où paissent des dromadaires. En chemin, nous prenons en stop en policier en uniforme qui papotait avec des collègues sur le bord de la route, tous avec un sac en bandoulière (leur casse-croûte probablement). Sa journée est finie, « c’est un copain », me dit le chauffeur qui est de plus en plus agité depuis que la route s’est dégagée, que les embouteillages du centre ville sont derrière nous. Le policier me souhaite le « bonjour », me serre la main ; c’est un homme jeune, corpulent, affable; le chauffeur lui dit « c’est un Français » puis tout deux s’engagent dans une conversation animée en Arabe qui ne s’achève qu’aux abords de la Marsa où le policier – un agent de la circulation sans doute – me serre à nouveau la main et me dit « merci ». On continue. De nouveaux embouteillages. La Marsa, c’est le quartier chic. Les bâtiments y sont dans le genre néo-classique avec la touche coloniale immaculée des années cinquante. Ou plutôt blanc cassé, jaune beurre par endroits. Il y a des cafés, des kiosques, des échoppes aux enseignes en Français puis la corniche avec sa promenade, ses réverbères qu’on dirait encore au gaz. Les trottoirs sont étroits, les piétons sont partout, sans crainte des voitures qui vont par à-coups, en se klaxonnant les unes les autres, et voitures et piétons forment un joyeux mélimélo. On bascule soudain sur une route en surplomb de la mer, il y a là un hôtel de luxe, des ambassades, des restaurants et au-dessus de nous des villas avec des piscines qu’on ne peut voir que d’en haut, du sommet de la butte, pas d’ici. Le chauffeur, avant de me laisser, me dit qu’il est déprimé. J’hésite puis lui demande pourquoi. « Parce que.. » me dit-il avec des pointillés. Des pointillés qui semblent aussi bien dire : « c’est compliqué, trop long à expliquer» que tout le contraire : « c’est tellement simple, tellement évident, ça devrait vous crever les yeux, le pays va mal, tout le monde va mal. » Il fait un geste de la main, un moulinet qui passe sur son front, une espère de geste emphatique qu’on ferait pour envoyer son sombrero voler dans les airs. Puis il me remercie pour le pourboire.  

Je suis rentré. Dans l’avion, j’ai commencé à lire « Indignation » de Philip Roth. Et je ne l’ai plus lâché. Même dans le bus j’ai continué à lire. Les enfants m’ont accueilli comme si je m’étais absenté que quelques minutes. Leurs conversations ne s’interrompent jamais vraiment, le temps n’y fait rien, tout est flux continu, va-et-vient entre hier et aujourd’hui, la minute d’avant et la minute d’après. Dans ce déluge de paroles, je comprends qu’hier, Lisa était en excursion avec l’école, que c’était chouette, qu’il y avait des lutins, qu’elle a construit une cabane, « plus belle que celle des autres. Marie, elle, est ravie d’apprendre que Noah s’est délecté de la pâte à prout qu’elle avait glissée dans ma valise à son intention.  

Marie encore, hier soir, emmaillotée dans sa couette : « c’est comme si j’étais dans un cocon », murmure-t-elle. « Demain, quand je me réveillerai, je serai un papillon. » 

A l’école, Lisa voit Charlotte qui entre dans la cour des grands : « elle est bête ou quoi ». Ca la fait rire de dire certains mots, d’employer certaines formules. Son père : « on ne dit pas « ouais », on dit « oui ». Elle a, vissée sur la tête, une casquette mickey ; elle dit que les garçons mettent les casquettes à l’envers, les filles à l’endroit. « C’est vrai ? ». « Ouais, papa ! ». Quand on le fait exprès, on peut dire « ouais ». 

Deux semaines qu’il fait mauvais, que le ciel s’égoutte sur nos têtes. L’herbe pousse si vite qu’à peine l’ai-je coupée qu’il faut m’y remettre. Olga est à Venise. On a fini par lui dénicher un guide dans un carton du garage. Elle s’y trouve seule. Je n’aime pas voyager seul pour le plaisir comme, à l’inverse, je n’aime pas voyager en bandes pour le travail. Quand je travaille, quand je dois me préparer dans ma tête et dans mes notes, je préfère être seul. Mais il est vrai que Venise, c’est autre chose. C’est la cité des pas perdus et tant d’eau ne peut rendre que méditatif. Et méditer, cela se fait seul. Les touristes en tenue criarde sont comme une grimace que son reflet dans l’eau étire encore davantage. De la pâte à prout dans une église. A Venise, il faut s’habiller, se tirer à quatre épingles malgré l’épreuve des marches sans fin. C’est le respect qu’exige la splendeur des lieux, les pierres rabotées jusqu’aux moignons de l’âme. Il faut y aller, s’y perdre à la manière d’un fantôme qui retrouverait des lieux longtemps imaginés, comme l’on imagine les vies d’avant et celles d’après. J’aimerais y emmener les enfants mais plus tard, quand les casquettes mickey ne seront plus de rigueur, à l’envers ou à l’endroit, quand la pâte à prout aura cédé sous les effluves de jasmin. 

Lisa me lance de loin : « papa, j’ai trouvé une amie ! ». C’est mercredi, le jour des chevaux. Celui de Marie est trop jeune, trop tendre, il ne lui obéit pas et dans la carrière, il s’entête à ne pas galoper, je vois Marie lui battre les flancs désespérément mais en vain ; il finit même par sortir de la piste. Alors, c’est au trot qu’elle fait des tours et des tours pendant que Lisa et son amie d’une heure chahutent un chat gris qui s’étirait mollement sur une chaise de paille. Elles le couvrent de pétales mauves arrachés à des fleurs qui montent par grappes aux murs de la ferme. Je réprimande Lisa (pour les fleurs). Le chat se laisse faire, la moustache stoïque puis finit tout de même par changer de perchoir. En bas, les filles gloussent mais il s’en fiche, désormais hors de leur portée. Marie a fini sa leçon, nous allons faire des courses. La boulangerie ensuite où j’achète un « campagrain », le pain préféré de Lydia.

Marie à cheval

Il fait beau à nouveau mais la nuit fut fraîche et il en reste des gouttes dans les tiges et sur les troncs. Le ciel est tacheté de nuages écrasés contre un plafond bleu. Jeudi dernier, j’étais au conseil d’école des maternelles. Une femme, parente d’élèves, qui elle-même avait autrefois été élève ici, s’est plainte qu’à la kermesse de fin d’année, seule de la viande hallal ait été servie. Il était d’abord prévu deux barbecues, l’un pour y griller des saucisses hallal, l’autre des saucisses non hallal mais au dernier moment, la commande qui avait été passée n’ayant pas été honorée, la dame qui s’occupe de l’association du sou des écoles n’a eu d’autre choix que de se procurer de la viande à la boucherie hallal du centre ville. Et le lendemain, à la kermesse, c’est donc de la viande hallal que les parents ont mangé sans le savoir puisque rien ne l’indiquait et c’est de cela dont se plaint la femme au conseil des écoles. Elle n’a rien contre la viande hallal, précise-t-elle, et la solution initiale (deux barbecues) lui paraissait bonne mais elle trouve anormal que rien n’ait été fait pour au moins avertir les parents, qu’ils sachent que la viande qu’ils mangeaient était hallal, qu’il n’y avait pas le choix.

Le même sujet a été débattu au sein de l’association du sou des écoles chargée des préparatifs de la kermesse. L’une des membres, une musulmane, en a démissionnée, blessée, semble-t-il, par certains échanges à ce sujet. A cela s’ajoutent les directives reçues du ministère (sous le précédent gouvernement) dont l’un des points exige des enseignants qu’ils fassent davantage respecter la laïcité, principe constitutionnel de la République, est-il précisé. A titre d’illustration du sursaut Républicain ainsi préconisé est donné l’exemple des parents qui accompagnent leurs enfants à l’école ou bien lors d’une sortie scolaire. Dans certaines écoles de Lyon, nous explique Nicolas – qui est le seul maître de la maternelle, ses collègues étant toutes des femmes -, des mères de famille viennent chercher leurs enfants, le visage entièrement voilé (c’est le niqab ou voile intégral) de sorte que les enseignants n’ont d’autre choix que de leur demander de le retirer devant l’enseignant pour qu’il puisse les identifier. Mais que faire quand la maîtresse est un maître ?


Agnès, l’assistante maternelle de l’école, celle qui s’occupe des tout petits, des petites sections, ajoute qu’à la cantine où de la viande hallal est servie aux enfants musulmans, ceux-ci sont séparés des autres et donc placés ensemble dans une section à part de la cantine ce dont certaines de leurs mères se plaignent, y voyant de la ségrégation : cependant comment faire autrement, se demande Agnès, pour les identifier quand eux-mêmes sont trop petits pour savoir encore qu’ils sont musulmans et ne mangent que de la viande hallal ?


Je ne me m’attendais pas à ce que toutes ces questions viennent sur le tapis. Les enseignants semblent tous d’accord pour estimer impossibles d’appliquer la consigne ministérielle dans tous ses effets, dans toutes les situations sauf à semer la zizanie. Ils se veulent pragmatiques. Dans l’ensemble, les parents les soutiennent tout en notant que tout cela risque de devenir ingérable à la longue. Que reste-t-il de la laïcité si tant d’accommodements viennent faire exception et tant d’exceptions qu’en définitive, la religion n’a jamais été aussi présente, visible, discutée, ostentatoire que ces dernières années ? Je n’avais jamais entendu de la viande hallal jusqu’à ce que Le Pen en parle. Du moins, je savais qu’il existait des pratiques rituelles Juives et Musulmanes d’abattage de la viande mais je pensais qu’elles n’étaient pas plus impératives que de manger du poisson le vendredi (comme me souffle Agnès en fin de réunion).

A noter tout de même qu’il n’y avait pas de parents musulmans au conseil de l’école et qu’il n’y a pas de musulmans parmi les enseignants. Nous avons parlé – longuement - de ces sujets comme s’ils étaient extérieurs à un « entre nous », lui-même partagé entre pragmatiques houspillant l’intolérance des autres et les autres, justement plus à cheval sur des questions de principe. Dans ce genre de discussions, on est forcément enclin à faire preuve de souplesse, de compréhension (mais ce n’est pas une question de tolérance, contrairement à ce que j’ai entendu pendant la réunion) parce qu’il y a une réalité qu’on ne peut changer, des personnes réelles, musulmanes, que l’on croise tous les jours et qui souhaitent sincèrement avoir leurs enfants dans les écoles de la République, participer aux activités (la directrice rappelait qu’aux sorties scolaires, les mères de famille accompagnatrices sont essentiellement des femmes originaires du Maghreb). Il faut bien tempérer ce qu’on entend par « laïcité » pour les accueillir, pour les y conforter, pour finalement atteindre l’objectif d’intégration au-delà des différences, voire des désaccords. L’alternative, c’est le chacun pour soi, chacun son école, son quartier, son monde.







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