Le couvre-feu est tombé sur la ville comme une
chape de plomb. Tunis où ne circulent que des véhicules militaires ou alors
quelques réfractaires ou bien encore l’un de ces étrangers qui
rentre d’un diner et arrêté deux fois, joue au naïf qui ne savait pas.
On dit que c’est à cause des Salafistes qui,
la nuit précédente, en différents endroits de Tunis, ont brûlé des postes de
police, tribunaux, locaux de partis politiques. A la Marsa où je me trouve, se
donne une exposition d’art dont certaines œuvres choquent ces intégristes. Sur
l’une d’elles, paraît-il, le mot d’Allah est écrit avec des caractères composés
de mouches.
Au déjeuner, un jeune avocat Tunisien explique
que sous couvert de Salafisme opèrent des hommes de main de l’ancien parti
unique, maintenant interdit, qui cherchent, dans les archives des tribunaux, à
brûler sélectivement des dossiers compromettants : « pourquoi sinon s’en
prendre aux tribunaux ? » s’écrie-t-il. Les Salafistes, les vrais, ont
d’autres cibles. Et puis la police est complaisante car en son sein, les traces
de l’ancien régime ne sont pas toutes effacées ; certains y ruminent la
nostalgie d’un ordre ancien, enfin d’un ordre. L’avocat que j’ai tout de suite trouvé
sympathique, dès la première fois où je l’ai rencontré, en mars dernier, conclut
son explication en disant que ce qu’il nous dit là, il ne peut pas le dire à
des Tunisiens car on le prendre pour un membre d’Ennadha, du parti dominant, le
parti Islamiste qui condamne les exactions Salafistes tout en ne cherchant pas
vraiment à se démarquer de leurs motivations. Condamnant dans le même souffle
les provocateurs qui exposent des œuvres d’art qui calomnient l’Islam.
Il n’y a pas que la police. Des ruminations du
même genre font leur chemin parmi les petites gens ; on en entend ici et là
qui disent regretter l’ordre du temps de Ben Ali, car alors « l’ordre régnait»
alors qu’aujourd’hui…Personne n’osera dire cela à haute voix, en public ;
on le susurre, on se le dit en catimini, en famille ou entre amis. Il y a
maintenant une Assemblée constituante élue en octobre dernier et qui est chargé
de rédiger une nouvelle constitution et tout ce que les gens entendent, tout ce
que les journaux disent ou sous-entendent, c’est que les travaux n’avancent pas.
Personne n’a vraiment idée de ce cela veut dire de rédiger une constitution, on
serait tenté de penser qu’il suffit de prendre son stylo et d’écrire et alors,
ça ne devrait pas prendre tellement de temps, et même parmi les constituants,
il y en a qui ne sont pas loin de penser ainsi. Alors, l’impression qui domine,
c’est qu’il ne se passe rien, que l’économie va mal, que rien ne s’est arrangé,
que tout est comme avant et peut-être même pire : la corruption n’a pas
cessé, elle s’est même aggravé, disent quelques voix ; ceux qui sont au pouvoir
ne valent pas mieux que ceux d’avant, ils ne pensent qu’à s’augmenter, et puis
voilà, tout cela finit en couvre-feu et comment espérer que les touristes vont
revenir si la presse Française titre « couvre-feu à Tunis », « désordres
en Tunisie » ? La Tunisie n’est pas l’Iran mais pour un Français, un
Suisse, un Belge, un Allemand, un Anglais, un Italien, une voiture qui brûle
dans les rues de Tunis et c’en est fini de ses rêves de sable chaud Tunisien,
il ira voir ailleurs. Peut-être même en Grèce où pourtant plus de voitures ont
brûlé en un an qu’en dix ans en Tunisie.
J’ai hélé un taxi sur l’avenue Bourguiba. Partout,
des vendeurs ambulants vendent de petits bouquets de jasmin piqués dans des
couronnes en osier. Ce ne sont même pas des bouquets, ce sont des brins comme
on le dit du muguet en mai. Et ici, c’est le jasmin de juin que les chauffeurs
de taxi, pour quelques dinars, glissent dans le système de ventilation de la
voiture pour en amplifier les effluves, pour le répandre comme une nappe
blanche par-dessus l’odeur de nicotine. A l’entrée du pont qui va vers le lac,
c’est le marché aux fleurs tout dégoulinant d’eau fraîche déversée par les
tuyaux d’arrosage dont certains serpentent encore sur la chaussée. Le taxi s’engage
sur le pont puis au delà, sur l’avenue qui file au milieu du lac, de l’eau à
frisotis à cause du vent, de part et d’autres, un peu comme lorsqu’on arrive à
Venise en venant de l’aéroport. Et puis, plus loin, sur la berge, des champs sommairement
clôturés où paissent des dromadaires. En chemin, nous prenons en stop en
policier en uniforme qui papotait avec des collègues sur le bord de la route, tous
avec un sac en bandoulière (leur casse-croûte probablement). Sa journée est
finie, « c’est un copain », me dit le chauffeur qui est de plus en
plus agité depuis que la route s’est dégagée, que les embouteillages du centre
ville sont derrière nous. Le policier me souhaite le « bonjour », me serre
la main ; c’est un homme jeune, corpulent, affable; le chauffeur lui dit « c’est
un Français » puis tout deux s’engagent dans une conversation animée en
Arabe qui ne s’achève qu’aux abords de la Marsa où le policier – un agent de la
circulation sans doute – me serre à nouveau la main et me dit « merci ».
On continue. De nouveaux embouteillages. La Marsa, c’est le quartier chic. Les
bâtiments y sont dans le genre néo-classique avec la touche coloniale immaculée
des années cinquante. Ou plutôt blanc cassé, jaune beurre par endroits. Il y a
des cafés, des kiosques, des échoppes aux enseignes en Français puis la
corniche avec sa promenade, ses réverbères qu’on dirait encore au gaz. Les
trottoirs sont étroits, les piétons sont partout, sans crainte des voitures qui
vont par à-coups, en se klaxonnant les unes les autres, et voitures et piétons
forment un joyeux mélimélo. On bascule soudain sur une route en surplomb de la
mer, il y a là un hôtel de luxe, des ambassades, des restaurants et au-dessus
de nous des villas avec des piscines qu’on ne peut voir que d’en haut, du
sommet de la butte, pas d’ici. Le chauffeur, avant de me laisser, me dit qu’il
est déprimé. J’hésite puis lui demande pourquoi. « Parce que.. » me
dit-il avec des pointillés. Des pointillés qui semblent aussi bien dire : « c’est
compliqué, trop long à expliquer» que tout le contraire : « c’est
tellement simple, tellement évident, ça devrait vous crever les yeux, le pays
va mal, tout le monde va mal. » Il fait un geste de la main, un moulinet qui
passe sur son front, une espère de geste emphatique qu’on ferait pour envoyer son
sombrero voler dans les airs. Puis il me remercie pour le pourboire.
Je suis rentré. Dans l’avion, j’ai commencé à
lire « Indignation » de Philip Roth. Et je ne l’ai plus lâché. Même
dans le bus j’ai continué à lire. Les enfants m’ont accueilli comme si je m’étais
absenté que quelques minutes. Leurs conversations ne s’interrompent jamais
vraiment, le temps n’y fait rien, tout est flux continu, va-et-vient entre hier
et aujourd’hui, la minute d’avant et la minute d’après. Dans ce déluge de
paroles, je comprends qu’hier, Lisa était en excursion avec l’école, que c’était
chouette, qu’il y avait des lutins, qu’elle a construit une cabane, « plus
belle que celle des autres. Marie, elle, est ravie d’apprendre que Noah s’est
délecté de la pâte à prout qu’elle avait glissée dans ma valise à son intention.
Marie encore, hier soir, emmaillotée dans sa
couette : « c’est comme si j’étais dans un cocon »,
murmure-t-elle. « Demain, quand je me réveillerai, je serai un papillon. »
A l’école, Lisa voit Charlotte qui entre dans
la cour des grands : « elle est bête ou quoi ». Ca la fait rire
de dire certains mots, d’employer certaines formules. Son père : « on
ne dit pas « ouais », on dit « oui ». Elle a, vissée sur la
tête, une casquette mickey ; elle dit que les garçons mettent les
casquettes à l’envers, les filles à l’endroit. « C’est vrai ? ».
« Ouais, papa ! ». Quand on le fait exprès, on peut dire « ouais ».
Deux semaines qu’il fait mauvais, que le ciel
s’égoutte sur nos têtes. L’herbe pousse si vite qu’à peine l’ai-je coupée qu’il
faut m’y remettre. Olga est à Venise. On a fini par lui dénicher un guide dans
un carton du garage. Elle s’y trouve seule. Je n’aime pas voyager seul pour le
plaisir comme, à l’inverse, je n’aime pas voyager en bandes pour le travail. Quand
je travaille, quand je dois me préparer dans ma tête et dans mes notes, je
préfère être seul. Mais il est vrai que Venise, c’est autre chose. C’est la cité
des pas perdus et tant d’eau ne peut rendre que méditatif. Et méditer, cela se
fait seul. Les touristes en tenue criarde sont comme une grimace que son reflet
dans l’eau étire encore davantage. De la pâte à prout dans une église. A
Venise, il faut s’habiller, se tirer à quatre épingles malgré l’épreuve des
marches sans fin. C’est le respect qu’exige la splendeur des lieux, les pierres
rabotées jusqu’aux moignons de l’âme. Il faut y aller, s’y perdre à la manière
d’un fantôme qui retrouverait des lieux longtemps imaginés, comme l’on imagine
les vies d’avant et celles d’après. J’aimerais y emmener les enfants mais plus
tard, quand les casquettes mickey ne seront plus de rigueur, à l’envers ou à l’endroit,
quand la pâte à prout aura cédé sous les effluves de jasmin.
Lisa me lance de loin : « papa, j’ai
trouvé une amie ! ». C’est mercredi, le jour des chevaux. Celui de Marie
est trop jeune, trop tendre, il ne lui obéit pas et dans la carrière, il s’entête
à ne pas galoper, je vois Marie lui battre les flancs désespérément mais en
vain ; il finit même par sortir de la piste. Alors, c’est au trot qu’elle
fait des tours et des tours pendant que Lisa et son amie d’une heure chahutent
un chat gris qui s’étirait mollement sur une chaise de paille. Elles le
couvrent de pétales mauves arrachés à des fleurs qui montent par grappes aux
murs de la ferme. Je réprimande Lisa (pour les fleurs). Le chat se laisse faire,
la moustache stoïque puis finit tout de même par changer de perchoir. En bas, les
filles gloussent mais il s’en fiche, désormais hors de leur portée. Marie a
fini sa leçon, nous allons faire des courses. La boulangerie ensuite où j’achète
un « campagrain », le pain préféré de Lydia.
| Marie à cheval |
Le même sujet a été débattu au sein de l’association du sou des écoles chargée des préparatifs de la kermesse. L’une des membres, une musulmane, en a démissionnée, blessée, semble-t-il, par certains échanges à ce sujet. A cela s’ajoutent les directives reçues du ministère (sous le précédent gouvernement) dont l’un des points exige des enseignants qu’ils fassent davantage respecter la laïcité, principe constitutionnel de la République, est-il précisé. A titre d’illustration du sursaut Républicain ainsi préconisé est donné l’exemple des parents qui accompagnent leurs enfants à l’école ou bien lors d’une sortie scolaire. Dans certaines écoles de Lyon, nous explique Nicolas – qui est le seul maître de la maternelle, ses collègues étant toutes des femmes -, des mères de famille viennent chercher leurs enfants, le visage entièrement voilé (c’est le niqab ou voile intégral) de sorte que les enseignants n’ont d’autre choix que de leur demander de le retirer devant l’enseignant pour qu’il puisse les identifier. Mais que faire quand la maîtresse est un maître ?
Agnès, l’assistante maternelle de l’école,
celle qui s’occupe des tout petits, des petites sections, ajoute qu’à la
cantine où de la viande hallal est servie aux enfants musulmans, ceux-ci sont
séparés des autres et donc placés ensemble dans une section à part de la cantine
ce dont certaines de leurs mères se plaignent, y voyant de la ségrégation :
cependant comment faire autrement, se demande Agnès, pour les identifier quand eux-mêmes
sont trop petits pour savoir encore qu’ils sont musulmans et ne mangent que de
la viande hallal ?
Je ne me m’attendais pas à ce que toutes ces
questions viennent sur le tapis. Les enseignants semblent tous d’accord pour
estimer impossibles d’appliquer la consigne ministérielle dans tous ses effets,
dans toutes les situations sauf à semer la zizanie. Ils se veulent
pragmatiques. Dans l’ensemble, les parents les soutiennent tout en notant que
tout cela risque de devenir ingérable à la longue. Que reste-t-il de la laïcité
si tant d’accommodements viennent faire exception et tant d’exceptions qu’en
définitive, la religion n’a jamais été aussi présente, visible, discutée, ostentatoire
que ces dernières années ? Je n’avais jamais entendu de la viande hallal
jusqu’à ce que Le Pen en parle. Du moins, je savais qu’il existait des
pratiques rituelles Juives et Musulmanes d’abattage de la viande mais je
pensais qu’elles n’étaient pas plus impératives que de manger du poisson le
vendredi (comme me souffle Agnès en fin de réunion).
A noter tout de même qu’il n’y avait pas de
parents musulmans au conseil de l’école et qu’il n’y a pas de musulmans parmi
les enseignants. Nous avons parlé – longuement - de ces sujets comme s’ils
étaient extérieurs à un « entre nous », lui-même partagé entre
pragmatiques houspillant l’intolérance des autres et les autres, justement plus
à cheval sur des questions de principe. Dans ce genre de discussions, on est
forcément enclin à faire preuve de souplesse, de compréhension (mais ce n’est
pas une question de tolérance, contrairement à ce que j’ai entendu pendant la
réunion) parce qu’il y a une réalité qu’on ne peut changer, des personnes réelles,
musulmanes, que l’on croise tous les jours et qui souhaitent sincèrement avoir
leurs enfants dans les écoles de la République, participer aux activités (la
directrice rappelait qu’aux sorties scolaires, les mères de famille accompagnatrices
sont essentiellement des femmes originaires du Maghreb). Il faut bien tempérer
ce qu’on entend par « laïcité » pour les accueillir, pour les y
conforter, pour finalement atteindre l’objectif d’intégration au-delà des différences,
voire des désaccords. L’alternative, c’est le chacun pour soi, chacun son
école, son quartier, son monde.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire